
[Photo : "All the soaring days in our lives" par Dr Devo, d'après une photo de PARANOID PARK]
Chers Focaliens,
La rentrée presque fin novembre ! Pourquoi pas ? Je suis de retour, faites passer le mot.
Oui bon, ben alors, oui, les éléphants sortent du cimetière, la foule des spectateurs avides aussi. La masse semble avoir soif, ce qui nous fait au moins un point commun. Van Sant,
le loulou de la classe, bon élève qu'ils disent, ce qui est plutôt vrai, même s'il vaut mieux regarder dans ses cahiers de brouillon consciencieusement noircis que dans les devoirs sur table, car
Gus c'est chic, now and always. Le garçon est en orbite en sorte, en sorte de Laïka forcément besogneuse et tant mieux (ce prénom de femme, ce prénom communiste). En tout cas, la transmission est
toujours intéressante, à un film près peut-être (non, je ne pense pas à WILL HUNTING, moins personnel mais bien troussé), et cela même en dépit de cette vieille peau d'ELEPHANT, qui peinait,
peut-être, à notre bouche du moins, à s'incarner durablement. L'expérience c'est bien, le baiser c'est mieux. Mais pas de rancune, le couvert est toujours bon, qu'on y mange des nouilles ou du
surfin. Résumé des épisodes précédent : PSYCHO (superbe projet, bien sûr : la forme
bon sang, la forme !!) et LAST DAYS défendu ici en position du rieur
couché car nous pensions qu'il s'agissait d'une comédie à accent tragique. Avec limite là aussi, mais bon... Ça valait mieux, toute proportion gardée et analogiquement, que le BROKEN FLOWERS de l'ami Jarmush en quelque sorte. Quoique... Tout cela, notamment se discute. Étant
plus Ohio que Iwo Jima, je replonge, me dis-je, à la faveur de la vague rumeur pré-sortie et post-Cannes, médaille en chocolat à l'appui (Prix du Soixantième Anniversaire, pour l'ensemble de son
œuvre ! Ah bah bravo le concours !!!!). Plus pachyderme once again qu'autre chose, disent-ils... Pas grave en fait, j'y vais bien sûr.
Gabe Nevins est lycéen d'environ 17 ans. Sa passion, c'est le skate-board. Le reste, c'est la vie douce et calme qui coule, nébuleuse, à moins que cela n'ait été différent avant ?
Comment savoir ? Sur un cahier, il commence l'écriture de notes intitulées "Paranoid Park", du nom d'un terrain de skate, vaguement underground, et servant aussi de squat où toute la communauté
roulettes se retrouve. Un beau matin, alors qu'il est en cours de physique, Gabe se fait convoquer dans les bureaux administratifs du lycée afin d'être interrogé par Daniel Liu, inspecteur de
police qui enquête sur la mort peut-être accidentelle, ou pas du tout, d'un vigile près d'une voie ferrée longeant Paranoid Park. Un témoin aurait vu un gamin suspect se débarrasser d'un skate
ensanglanté, et donc tous les skatters du lycée sont interrogés. Procédure usuelle. Gabe continue d'écrire et de revenir sur les circonstances qui l'ont amené à aller rouler à Paranoid Park. La
douceur tiède et lourde de l'existence l'entoure, et l'amène à divaguer, à moins que ce ne soit son écriture et son cahier qui prennent vie. Le cœur est un chasseur solitaire. La vie semble
proche, et l'indéniable solitude du monde s'approche à pas feutrés. Tout d'un coup, un ange apparaît et l'invite au cinéma...
Après le carton de MICHAEL CLAYTON,
enfin, le goût du carton qui envahit la bouche à la vision de ce film, PARANOID PARK propose quasiment le contraire. Outre le beau cadre du premier plan (le générique), merveilleux 1.37 (si vous
ne voyez pas le film dans un ciné équipé, vous verrez le film en 1.66 ou 1.85, et à ce moment là, n'y allez pas. Renseignez vous auprès de votre projectionniste.), nous sommes surpris. PARANOID
PARK sera sans doute le contraire de l'homogène ELEPHANT. Ici, place à la cassure, à la cicatrice, à la couture devrais-je même dire, à la frankensteinisation de l'existence, forcément multiple
(ce que Robbe-Grillet appelle les vérités avec petit v, en opposition à la Veritas avec grand V), où la quiétude n'est jamais là, mais où, surprise et trahison magnifique de Van Sant, la douceur
sera partout. Pas une douceur sucrée, pas une douceur confortable à la tendance certaine et art-et-essai habituelle (le fameux doux-amer qui fait vendre tant de films médiocres, à la grande
satisfaction du grand public art-et-essai), non. Plutôt une tendresse plus qu'une douceur en fait. Celle qui accroche, qui frotte un peu, tel le bisou barbu (geste sublime mais qui pique un peu),
fameux syndrome lui aussi sublime. Ici ça ne glisse pas, ça frotte peau à peau, entre vous et lui, si j'ose dire. Le sentiment recherché n'est pas le confortable, mais la distance douloureuse
mais tendre qui se glisse entre vous et le monde, et entre Vous (grand V, vous remarquerez) et Ça (pas le "ça" psychanalytique, ça n'a rien à voir, mais Ça, avec grand Ç, c'est-à-dire la vérité
multiple). Pas de violence non plus, ceci dit, pas physique du moins, mais pas une douceur lisse. America, one point.
Bon, l'annonce est claire dès le départ, et le pont du générique le prouve, Van Sant propose deux choses : un vrai film de collège et son application de la théorie du remake
(voir PSYCHO) en quelque sorte. Ici, le son est presque maître de la
maison. D'abord ce générique presque sorti de SUEURS FROIDES, puis à suivre divagation musicale en français (!) de collage musical hétéroclite et poétique qui annonce très bien les règles du jeu.
Au long du film, musiques années 60 classiques, métal, rêveries électroniques presque enoesques, etc... De la collure, je vous dis, de la collure. Le cinéma, je le répète, c'est l'art du ciseau
et du scotch. Dans la scène de la voiture (putain de cadrage, comme dirait Blier), c'est dit clairement, presque de manière drôle d'ailleurs, et de façon encore plus touchante, bouleversante
même. Le récit avance par tracé en forme d'hélice évolutive (les retours en arrière n'en sont pas vraiment, quitte à revenir différemment, presque de manière rashomonesque, sur certains plans,
mais attention, et c'est une des merveilles du film, sans changer de point de vue par exemple. C'est vérités, pas Veritas !!!! Sublime construction, intelligence sensuelle du cerveau qui amènent
la confusion et la beauté des sens à laquelle, rajouterais-je in petto, il faut toujours être attentif. Plutôt que de voir un énième ELEPHANT comme le prédisait la rumeur, même la rumeur
"spectatresque" (décidément la rumeur est TOUJOURS à côté de la plaque), ici rien à voir, mais alors rien. On peut rapprocher le film d'autres objets, mais pas à ça. Et l'espèce
d'application du remake, comme j'en parlais plus haut, est une application interne au film lui-même. Remake n'est pas le bon mot, et Van Sant utilise ses répétitions de différentes manières, très
variées et très riches que je ne voudrais surtout pas vous dévoiler. Mais on est, et la scène de la voiture est pour ça encore une fois primordiale, dans la superposition de sentiments
simultanées : le rire, le tragique, la solitude, la mystique, la douceur, puis la tendresse. S'il faut voir certains plans plusieurs fois, c'est qu'ils sont racontés plusieurs fois, ou alors
c'est qu'un plan ne suffit pas par exemple pour dire à la fois la peur et le rire. Alors on répète le plan et on en change les paramètres. Il y aura un seul clin d'œil extérieur au film,
celui qui convoque de manière totalement incongrue mais sublimissime (et quelle clairvoyance) le CARRIE de Brian de Palma, que Van Sant se réapproprie et détourne avec un tact bouleversant. [Sur
ce point : que fait la Critique ? Ils sont où, bon sang ? Qu'ils restent simples et s'occupent du film, rien que du film, et laissent les dossiers de presse à l'extérieur !]
On notera donc : réutilisation d'images à brut (en croupe, pourrait-on dire) ou au contraire modifiées par le son et le montage, diverses sensibilité à l'œuvre (dont le film de
collège ou le policier), superposition impressionniste et en forme de révolution déviante de la narration traçant les formes d'une ressort, en colimaçon pour ainsi dire. Tout le reste n'est
que magnificence : photo de folie et étalonnage de furieux par un Christopher Doyle enfin sorti du système Wong Kar Wai, et re-prouvant là l'étendue diverse de son talent, cadres à tomber mais
pas souvent, vraiment tout le temps, parti-pris formel (35mm, 8mm, vignettage de l'image dans certains plans en grand angle), etc. Ce n'est pas le scénario qui fait avancer et comprendre et
ressentir le film mais bien la mise en scène. Et c'est toujours mieux comme ça : quelle précision et quelle ouverture laissées au spectateur dans la réception des sentiments, dans la précision
chirurgicale des idées dont très peu passent par le dialogue... Si on veut du fond (et pas des sentiments généraux, je parle de sentiments et de réflexion grandioses), il faut que la forme soit
1) irréprochable, et 2) expérimentale. Le son est sublimissime, peut-être le plus beau de l'année avec celui d'un autre film de montage sublime qu'est LE DIREKTOR de Lars Von Trier : variation
dans le plan ou la scène des niveaux de volume, sous-mixage, décalage, équalisation et mixage très beaux. Là encore, c'est le partie pris du collage et la puissance de la coupe, la fulgurance de
la coupe même, qui prédomine comme dans ses 5 ou 6 façons de monter les ralentis par exemple : une fois ralenti avec décalage léger du son, des fois avec recalage en cours du son, ou alors avec
le son d'origine, et le tout avec des vitesse de ralentis très différentes !!! Toutes les combinaisons sont permises. Décors à couper le souffle, direction artistique rigoureuse et construite.
C'est du billard. Et que dire, comment décrire, le résultat final ? Peut-être en écrivant ceci : maîtrise absolue du rythme (et dieu sait que le film est court pourtant). Ce sont des outils
simples au service d'une épure qui ne cherche pas à écraser le spectateur sous le poids de l'Admiration Obligatoire Standard ou de la déférence autoritaire et arrogante. C'est la fulgurance. Le
cinéma, ou plutôt un film, c'est une créature de Frankenstein, un collage de sens (comprendre sensualité). il faut que le plan et la séquence vibre, que ça tremble, que ça donne à toucher, ce que
nous avait très bien expliqué Bruno Dumont, du reste. Le travail de critique est dès lors inutile. Ce métier ne sert à rien. Chaque plan, ou plutôt chaque collage de deux plans (1+1=3, nous
disait fort justement Godard) provoque un sens possible, et par conséquent aucun plan n'est illustratif ou explicatif. C'est ça aussi la fulgurance. Exemple simple avec les acteurs : la fille qui
joue l'ange (tous les acteurs sont au top, mais alors elle !!!! Elle est HA-LU-CI-NAN-TE : Lauren McKinney qu'elle s'appelle !). Rappelez vous de sa copine Rachel, qu'on ne voit qu'une fois
(scène du supermarché et de l'invitation au cinéma). Au passage, vous avez vu la précision de la coupe et des points de montage. Cette Rachel a les mêmes yeux que la copine de Gabe (le personnage
de Jennifer) et le travail de fulgurance, justement, va être d'amener le gros plan sur Rachel dans le découpage global, le faire jaillir comme élément de rupture dans le jeu d'axe et d'échelle de
plans. Faut que ça vibre !!!! [Et là, le fond peut exister et trouver une légitimité autre que purement mélodramatique, et avec précision en plus : Rachel et Jennifer auraient pu presque se
ressembler mais elles sont opposées ! Ce sont des contraires (je signale que l'idée est renforcée par le maquillage acnéique de Rachel et de Lauren McKinney). On pense tout de suite à la
conversation (merveilleuse) dans le bar avec Lauren : il devrait y avoir plus que ça, plus que le simple jeu girlfriend/boyfriend (Gabe parle là de sa relation avec Jennifer, sa copine
"officielle"] Du coup, voir Rachel, c'est comprendre l'importance de Lauren. Ça devrait être elle. [Je crypte ici un peu mon propos pour ne pas trop dévoiler de choses ou en imposer aux lecteurs
de cet article !] Autre jeu très simple, et c'est la scène la plus bouleversante du film, la fabuleuse ballade en vélo et en skate ! Observez le son et voyez comment la dernière ligne de texte
est mise en valeur ! C’est pour ça que l'émotion passe, c'est ça que j'appelle la fulgurance ! À cause du montage sonore, vous allez pleurer en une seconde, à cause d'une seule
petite phrase, sans en faire des caisses ! C'est le nœud du film. Et puis tout bêtement dans le premier dialogue avec Gabe et Lauren, voyez les coupes et les renversements d'axes par rapport
aux dialogues. Voilà ! Ça c'est du champ/contrechamp. Et bien ça, ça devrait le minimum syndical. Le cinéma, c'est ça. Le reste, c'est de la sociologie, de la psychanalyse, de l'histoire, de la
cuisine ou de l'architecture. Ou de la critique cinématographique. Et tout ça, ça ne sert à rien. Le cinéma n'est rien d'autre qu'un système de correspondance sensuelle (pouvant amener une
réflexion intellectuelle) entre des éléments disparates qui se font échos. Pour monter deux plans ensemble, il faut être sur que ces deux plans n'ont rien à voir et qu'il n'ont jamais été montés
ensemble.
PARANOID PARK est le minimum que nous méritions. Le reste c'est de la gnognotte !
This goddamned starving life !
Bisous !
Précisément Vôtre,
Dr Devo.
PS : Dès le début, dès qu'on voit sa tête, bizarrement j’ai pensé que le vigile ressemblait à George Romero.
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