Chers Amis Petits et Grands,
 
Chic, c'est mercredi, le jour de la sortie des films, et c'est le jour des enfants. Plein de beaux films, ou supposés tels, sortent. Parce que je suis en train de bouder et que je ne suis pas allé au cinéma depuis 5 jours, le lecteur de DVD chauffe à blanc. C'est le jour parfait, en fait, pour vous parler depuis ma retraite à la maison, de LA MONTAGNE DU DIEU CANNIBALE de Sergio Martino.
C'est sûr, on voyage plus en DVD qu'en salle. USA, Japon et maintenant Italie, en trois jours. Spéciale dédicace à Jules en "emmuré-vivant" (puisqu'on parle d'Italie). Les films se suivent, les chiens aboient. C'est bien ainsi. Le Marquis et moi-même pensons que s'il y a bien un cinéma méconnu (et qu'on ne vienne pas me dire qu'il y a un cinéma au Kurdistan, comme dirait Mr Mort, spéciale dédicace encore), c'est bien le cinéma italien. [Tu la sens la construction typo-syntaxique qui dit deux choses à la fois? Non? Cherche mieux alors...] Une tonne de clichés circule sur l'Italie, et il faut bien mettre un peu d'ordre. Aux cinéastes adulés en -i, nous opposons, à une exception près (facile à trouver) les cinéastes en -a et en -o.
Entre ici, Sergio Martino... Avec ton cortège d'Ursula Andress... La route est préparée et pavée en or. Tu suis les traces de Mario Bava et Lucio Fulci. Ainsi sont fait les chemins de l'enfer, et nous entrons sur le versant obscur du cinéma de genre italien des années 70-80. On descend d'un étage forcément, mais pourquoi ne serait-ce pas intéressant non plus ? L'année, c'est 1978. Plus de vingt-cinq ans après, le Marquis et moi-même entamions une série de visionnages entièrement consacrée aux films de cannibales, genre sous-marin s'il en est, à l'occasion du tsunami anthropophage qui a envahi le rayon DVD de votre marchand de journaux à des prix assez bas. Le cannibale est bon marché, c'est le moment d'acheter. Aidez-nous à affronter ce tsunami et envoyez vos dons à Matière Focale. Là au moins, votre argent ne sera pas perdu et, transparence oblige, il sera converti en achats de films de cannibales, c'est-à-dire en films indispensables. En tout cas, voir cinq ou six films de la sorte en un an, ça vous change son homme. Il était temps qu'on intervienne sur le sujet.
L'histoire... Bah, oui... Il y en a une effectivement. Ça se passe du côté des jungles malaisiennes (tu la sens ma métaphore dans le filet ?). Il fait vraiment très chaud, et puis, sans crier gare, Ursula débarque. Les gens qui avaient 18-30 ans à l'époque de mon confrère le Dr No vont déjà se pendre dans les toilettes, de honte sans doute. Ursula, donc. 42 ans, mariée et sans enfant. Mais avec un mari absent et hors champ, une sorte de croisé explorateur-chercheur, comme nous, tiens, qui cumulons souvent les trois postes. Comme tu le vois, ami focalien, on est en plein cinéma du réel (voir article d'hier sur ELEGIE DE LA BAGARRE). La Malaisie, c'est la face cachée de l'Angleterre de Pinewood et Manchester. Passons. Ursula débarque, citoyenne du monde, certes, ambassadrice de l'UNESCO, probablement, mais ça se voit dans sa façon de débarquer qu'elle est anglo-saxonne, si j'ose dire... Elle cherche donc son mari explorateur-chercheur qu'elle n'a pas croisé (mouais...) depuis longtemps et pour cause. On n'a plus de nouvelles de lui. Il s'est perdu dans une île sans retour. Elle est reçue par le Ministre du pays, curieusement noir, mais pourquoi pas. Si vous n'avez pas de nouvelles de votre mari perdu depuis trois semaines dans les jungles les plus denses du pays, pendant une expédition, qui plus est, illégale (motif écologique cachant un motif sorcier, on le verra...), c'est qu'il est mort. Ce sera la véritable parole censée du film. Pas besoin d'envoyer de secours. Mais, Ursula s'entête, et ne se fout de rien. C’est une dure et elle ira, la bourgeoise, traverser la jungle accompagnée de son jeune beau-frère antipathique (allez, je le cite, car sinon qui le fera. Le beau-frère c'est l'horrible Claudio Cassinelli, épouvantable et donc plus que parfait). Accompagné aussi par un explorateur qui a bien connu le mari (tiens donc...) : Edward ou plutôt Stacy Keach, encore châtain à l'époque. C'est lui qui, paradoxalement, s'en sortira le mieux, dans tous les sens du terme, malgré ses disparitions passées et futures. Quelques sherpas en plus, qui eux disparaîtront mollement et assez vite (paradoxe, preuve que tout ça c'est du Cinéma). Tout le monde dans la Jungle. C'est parti.
Rigolo ou épouvantablement mauvais, le film de cannibale(s), c'est toujours une traversée dans la jungle, et encore plus c'est toujours une traversée dans la jungle épouvantablement longue. Et là, coco, tu le sens le cinéma qui passe, pas de doute. Par conséquent ici aussi, c'est long. Les sherpas disparaissent normalement. Les antagonismes se forment dans la troupe, côté blanc. Les passés douloureux se réveillent. C’est moite, c'est long et on dort peu. Mais attention, ce n'est pas interminable, c'est juste très long, et même très très long. Le record de longueur en traversée de jungle reste cependant inégalé avec le splendouillet et inénarrable MONDO CANNIBALE.
Quoi de neuf ici? D'abord, changement d'époque, autre ère filmique. Dans les années 70-80, il n'y a pas à chipoter, surtout en Italie, dans la moindre production, fauchée ou pas, ça cadre! Et ça éclaire. Pas moche le scope. On est loin du pauvre aspect du cinéma contemporain  qui écorche les yeux et fait pitié, malgré des budgets bien plus importants. Dans la série B et dans la série Z aussi parfois (VIRUS CANNIBALE, par exemple, de Bruno Mattei), et bien ça cadre et on fait des plans jolis, bien fichus. [Les réalisateurs contemporains, quel que soit leur genre de film, n'ont décidément aucune excuse. Il est temps de vous réveiller les feignasses! Je suis sûr qu'on va en reparler cette semaine, quand je serais retourné en salle.] Donc, ce n’est pas laid. Les décors, tous naturels, sont chouettes. Dans la dernière partie dans la montagne du Dieu en question (Dieu curieusement absent et présent en même temps d'ailleurs...), on a même construit joliment le village troglodyte. Il n'y a que quarante ou trente figurants, mais bien placés dans le cadre. Ça ne fait pas le chef-d’œuvre, mais apprécions l'effort.
Quoi de plus ? Un arrêt en village sympathique d'indigènes avant d'attaquer l'assomption (le mot est juste, croyez-moi) du Cannibale. Là, il y a un missionnaire, pourquoi pas, et un autre explorateur, plus intéressant. Et c'est là qu'on découvre en bon topos, les cérémonies locales qui consistent ici à boire une patte verte ruminée par les femmes du village, puis recrachée dans un bol qu'on fait circuler et que tout le monde boit (Peter Jackson a vu ça, pas de doute). Et qu'est-ce qui se passe ? La chose étant aphrodisiaque, nos explorateurs blancs couchent. Entre eux (ellipse quand même pour Ursula, dont on avait vu timidement les seins auparavant) et avec une indigène très soft, ce qui provoquera un drame social, juridique, anthropologique, et un suicide... indigène, en plus, mais à l'occidentale. Très troublant. Le film n'est pas du tout, lui, aphrodisiaque, mais le sexe a son importance. On le verra (si j'ose dire!).
C'est dans le village qu'on voit enfin un peu de jeu d'acteur, et même assez touchant (en VF du moins). Stacy Keach raconte sont expérience anthropophage de pré-récit. Et il se donne. C’est lui le meilleur. Son visage à ce moment est magnifique, et fait entrer de l'humain dans la machine. Inattendu. Claudio Cassinelli est tellement mauvais, sur le papier comme a posteriori, que c'en est presque un plaisir. De toute façon, on se poile toujours dans un film de cannibales. Et puis, il y a Ursula. Ceux qui ne sont pas morts dans les toilettes (voir plus haut), constatent les dégâts, et ça fait mal. Ursula, tu avais 42 ans déjà cette année-là. Tu ne ressembles à rien, et tu n'es pas à la hauteur du mystérieux bikini jaune qui a fait ta réputation. Entre deux âges qu'elle est, l'Ursula, plutôt plus proche du deuxième, mais on fait tout pour que ce soit le contraire. L’effort est désastreux. Tu alourdis tout. Tu souffres visiblement plus que ton personnage et tu te dis: "MAIS QU'EST-CE QUE JE SUIS VENU FOUTRE DANS UN SOUS-FILM DE CANNIBALES ITALIEN(S)!!!!". Ta démarche de grande bourgeoise saxonne qui bute sur chaque branche, dans la jungle... Tout ça quoi, ben ça décrédibilise tout, ça fout tout en l'air. Ça fait cheap et improbable. Saleté de facteur humain! Et c'est long, je l'assure une traversée de jungle cannibale, et c'est encore plus long avec ce casting principal, assez injustifiable (et d'autant plus que le temps a passé). On te maudit plusieurs fois. Te voir te casser un ongle en glissant sur un rocher, c'est moche de partout. [L'eau est omniprésente dans le film.] 
Tu nous pèses Sergio... Que c'est long! Je sais que tout film de cannibales est un peu expérimental et j'ai reconnu tes mérites il y a deux paragraphes, mais c'est vraiment long. C'est rigoureux assez souvent, mais bon... ça manque de classe. Et la blonde n'arrange rien.
 
C'est tout?
 
Ben non, justement, ce n'est pas tout...
 
Dans la dernière bobine, on franchit toutes les limites. Pour le pire et pas seulement. On finit, laborieusement mais quand même, par la grimper cette fameuse Montage du dieu cannibale. Et telles les ailes de Gabriel, ça se déploie de manière inespérée, pour le pire et le mieux, et ça suinte à travers les interstices (en ce qui concerne la notion d'interstices, voir mon article sur CONSTANTINE). La capture a lieu et on finit par trouver "cannibales et mari" (ça ferait un chouette titre pour Woody Allen!). Belle métaphore du compteur Geiger, vous verrez. Ursula, dont on découvre qu'elle n'est pas exactement l'épouse qu'on croyait, se fait remettre en place par les cannibales qui la forcent à assumer ses liens sacrés. Pas mal. Et mieux, qui lui permettent d'accéder à sa part de divinité. [Je vais être obligé, un peu, de parler secret maintenant, pour ne pas gâcher le film auprès de ceux qui ne l'ont pas vu...]. Une divinité chrétienne, Italie oblige, mais païenne également.  Bis repetita, la divinité mène à l'attachement. On encorde tout le monde, ou ce qu'il en reste, Ursula incluse. Même si on la vénère. Et là, l'accident merveilleux arrive. On lui fait manger de la chair humaine (très softement). Curieux dans les canons du genre, les cannibales mangent lentement, et dans le calme, sans pousser les grands "MOGAMBAAA!" habituellement de coutume. Ursula goûte la chair humaine donc, gros plan sur ses yeux à demi-ouverts et... Série de contrechamps en caméra subjectif, mur du son en approche, frontière entre le mal et le bien explosée, sur tous les plans : moral, cinématographique et sémantique.  Caméra subjective et pas du tout suggestive. Le processus cannibale conduit son peuple dans une frénésie sexuelle hénaurme : seul, à deux (mais pas à plusieurs, c'est pas le Queen's ici, c'est du mystique). On fait l'amour dans la montagne des anges... Ça dure et tout y passe, pas seulement les humains! On rit, tellement c'est énorme. Un cannibale dont je vous laisse la surprise se distingue en ange gardien. C'est un festival. Les larmes coulent sur mes joues gonflées. Je ris. Je ris. Je ris... Jusqu'à ce que je m'arrête. Une fois cette série ahurissante de plans subjectifs foldingues passée, je m'interroge... après tout, tout cela n'était-il pas vu à travers le regard d’Ursula... Certes... Fantasmes ? Non, pas complètement. On a passé 90 minutes de marche concrète et laborieuse dans la jungle juste pour un plan fantasmé. C'est du réel. Intéressant. Un peu après, il y aura tentative d'évasion. Une fois libérée de ses attaches, Ursula, toute en bandelettes, nous étonne. ELLE A CHANGÉ!!! Ce n'est plus la bourgeoise en Hermès des 90 longues minutes précédentes. Elle bouge différemment. Un fois sortie de la grotte, le doute n'est plus possible. En bikini de peau, Ursula bondit de roche en roche avec une félinité extraordinaire. Je n'en crois pas mes yeux. Dois-je me mettre en colère en pensant que sa démarche  de gosse riche a plombé tout le film? Non! Parce que c'était ça le sujet du film. Ursula est redevenue un vrai personnage splendide, à l'aisance phénoménale.  La boucle est bouclée. Le sujet est atteint. C'était donc ça. C’est sublime. Et on repense à la métaphore anthropophage véhiculée par Stacy Keach (qui en mourra d'ailleurs!). Ursula a suivi la même expérience, et le dialogue final complètement idiot le précise en toute beauté : elle s'en est sortie, elle l'a fait (manger de la chair humaine et/ou jouer dans un film de cannibales italien(s) ), elle a perçu le divin en elle, et s'en est retournée femme, et personnage, enfin, humain à la gestuelle magnifique. Bouge pas, meurs et ressuscite.  Résurrection et victoire sur les peurs et sur l'expérience divine. Nom de dieu (suivez mon regard), le film avait un sens plus ou moins inconsciemment. C'est  toujours beau une naissance. En fait, c'était vraiment du cinéma.
Expérimental..?
Comme quoi, le cinéma est dans les interstices, certes, et aussi dans l’œil du regardant, ou plutôt à mi-chemin entre lui et le réalisant, entre l'inconscient et le délibéré, entre le grotesque et l'inattendu.
 
Délibérément Vôtre,
Dr Devo.
 
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Mercredi 23 février 2005 3 23 /02 /Fév /2005 00:00

Publié dans : Corpus Analogia
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