EN CLOQUE, MODE D'EMPLOI, de Judd Apatow (USA-2007) : De la Tendresse dans le Tiroir !

Publié le par Dr Devo

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[Photo : "People Like Us" par Dr Devo, d'après une photo de la série FREAKS AND GEEKS]

 

Chers Focaliens,
 
Tel Zorro, mais un peu en retard, j'arrive quand la guerre est finie et que le sol du dance-floor est déjà recouvert de sang, mais qu'importe, je vais vous parler aujourd'hui de EN CLOQUE, MODE D'EMPLOI, nouveau film de Judd Apatow, dont nous avions déjà dit beaucoup de bien sur son précédent film 40 ANS, TOUJOURS PUCEAU, que je revoyais d'ailleurs avec le Marquis dans sa version longue en DVD, et dont je dois dire qu'elle tient vraiment bien la route, notamment au niveau du rythme (compter deux bonnes heures quand même). Ici, on est entre gens bien à plus d'un titre. Si Apatow est aux manettes, le casting est plein de bonnes surprises, notamment à travers deux recrues issues de FREAKS AND GEEKS, série à laquelle participa Apatow lui-même, qui ne fit qu'une saison aux USA, n'eut pas l'honneur d'une diffusion appuyée en France, et qui est une splendeur galactique, drôle et belle. On retrouve donc ici Seth Rogen, ex-FREAKS... donc et rôle principal, Jason Segel, ex-FREAKS... et toujours présent dans la série HOW I MET YOUR MOTHER  (série qui marche, elle, et qui est complètement sublime), Martin Starr, formidable acteur et ex-FREAKS..., et quelques caméos bienvenus dont James Franco, ex-FREAKS, et Harold Ramis, ex S.O.S. FANTÔMES 2, un film pas bien du tout. Ça tombe bien que je vous parle de EN CLOQUE…, car c'est aujourd'hui que sort le film SUPERGRAVE, film de college à l'affiche enchanteresse, puisqu'on retrouve un tas de mecs de la bande à FREAKS... et que le scénario est écrit par Seth Rogen... Quoi ? Rogen ! Le héros de EN CLOQUE... Suivez un peu, quoi !
 
Seth Rogen (scénariste de SUPERGRAVE, hi-hi) est un type plutôt à la cool. Plutôt gras, fumeur de oinjes et grand fan de Marie-Jeanne sous toutes ses formes, cet informaticien glandouilleur et canadien se la coule douce avec ses 4 colocataires (dont Jason Segel et Martin Starr, ex-FREAKS...). La petite bande a pour projet de vie de monter un site Internet répertoriant les scènes de films où l’on voit les stars de ciné à poil. Ils matent donc des DVD toute la journée, et le piteux projet n'avance pas beaucoup. Bref, ils n'ont pas inventé Google, ni l'eau chaude...
Katherine Heigl, elle, est une superbe blonde, très très mignonne, qui est régisseur pour la chaîne people américaine E!, et qui vit dans une petite maison sur la propriété de sa sœur, Leslie Mann (grandiose !) et de son beau-frère (Paul Rudd, ex-40 ANS...), lesquels ont une maison immense, une safrane, beaucoup de pelouses et deux enfants. Katherine vient d'avoir une promotion et se voit confier la présentation d'une émission. Pour fêter ça, elle sort en boîte avec sa sœur, et bien sûr, la belle Katherine va rencontrer par hasard Seth le gras, et une chose menant à une autre, avec beaucoup d'alcool par là-dessus quand même, très curieusement, celle-ci propose à Seth de venir chez elle. Et ils font l'amour, c'est merveilleux. Le lendemain, c'est un peu l'effroi, poli mais quand même, quand Katherine découvre Seth dans son lit. Lui ne se rappelle plus de rien ou presque. Après un petit-déjeuner épique, les deux se quittent poliment. Katherine fuit à toute vitesse, tandis que Seth regrette déjà la belle dont il sait pertinemment qu'il ne la verra plus. L'accident ne se reproduira pas. Fin du film.
Vous avez déjà essayé d'enfiler un préservatif alors que vous êtes complètement saoul ? En tout cas, les choses dérapent. Huit semaines après cet incongru coït, Katherine est enceinte, semble-t-il. C’est la stupeur totale ! Le gros Seth, lycéen attardée et feignasse, peut-il raisonnablement avoir un enfant ou même une simple relation avec Katherine, véritable prix de beauté, intelligente et friquée ? Katherine décide de garder le bébé, et la voilà bien obligée de faire connaissance avec Seth... Et curieusement, malgré l'angoisse et la souffrance, les choses ne se passent pas si mal que prévu...
 
Même si le résumé inscrit ici fout définitivement la frousse, EN CLOQUE… est donc une comédie directement issue de l’esprit "film de college", et quand on voit la bande de zozos colloquant avec notre ami Seth Rogen, on comprend que c’est complètement de ça dont il s’agit dans un premier temps, c'est-à-dire d’un personnage qui justement est un peu resté au collège (dans l’acception américaine du terme). C’est petit à petit que le film dérive délicatement vers autre chose. Mais le principe de départ est là et se décline sur deux niveaux. Tout d’abord l’extraordinaire accident de départ. Katherine Heigl incarne fort justement, et avec une belle énergie, une fille tout d’abord complètement hors de portée de Seth Rogen. En plus d’être jolie, et bien mieux intégrée à la société dont elle gravit les échelons logiquement, elle est assez drôle et surtout complètement sensible. Ce portrait sera nuancé et contrebalancé fort joliment d’ailleurs par le scénario via le personnage de la belle sœur qui concentre un peu tous les problèmes que soulève le film. Donc, en résumé, c’est d’abord un accident sur la chaîne industrielle du marché de la viande qui propulse l’histoire. Deuxièmement donc, c’est sur le social que ça se passe. Seth Rogen a finalement mis le monde sur pause, n’est jamais sorti de la geek attitude. Et là aussi les choses sont dites non sans tendresse (ni tristesse d’ailleurs). Et cela est possible grâce à une écriture assez fine qui non seulement fait glisser le film hors de ses clous collegistiques, mais travaille aussi en sous-marin sur les détails, et ce sont eux qui sont touchants. Ils rappellent sans cesse, alors que l’intrigue principale se concentre sur les sentiments, sur le contexte difficile qu’affronte nous deux héros : omnipotence du physique sur le cattle market (Rogen se relevant lors de sa proposition de mariage parce qu’il a mal au genou, ou encore cette réplique terrible qu’on n'entend jamais au cinéma : "tu es bien plus jolie que moi !", ou encore le fantastique cri de victoire "je vais baiser ce soir !"), mais aussi oppression définitive de la société (amis, famille…), choc des cultures (avec conséquence farellinienne notamment dans la dernière partie avec le formidable gynécologue Dr Kuni (sic) incroyablement interprété par Ken Jeong, une des grandes révélations du film, ou encore dans le premier plan dans la salle d’attente chez le gynécologue où les corps normaux sont autorisés pendant quelques secondes, y compris à travers quelques bébés particulièrement laids), et oppression sociale générale absolument terrible.
Le choix de la sœur, magnifiquement interprétée par Leslie Mann, très en forme et précise comme une roquette, est amplement stratégique et quelque part, c’est quasiment elle le personnage principal. Le contexte l’entourant (grosse maison, mari dominé au job important, enfants à l’éducation ultra-policée – fabuleuse scène du site anti-pédophile, très dérangeante ! – frigidaire géant et espace Chrysler) permet de mieux cerner le propos et de clarifier les choses, c’est déjà bien, mais sur un mode précis et nuancé qui permet d’éviter les grosses démonstrations et de plutôt miser sur la répétition des éléments aliénants. Grâce à ce contexte bourgeois, le spectateur que nous sommes a l’impression drôle mais cruelle de se taper la tête contre chaque mur ou de prendre des coups toutes les minutes. Le poids de la société n’est pas ici une métaphore, c’est une réalité qui pèse lourd, et l’herbe a bien du mal à repousser sur son passage ! Voilà pourquoi le film dérive petit à petit vers un ensemble plus original (malgré ce qu’a dit la critique, qui n’a vu là que la préparation d’un happy-end, ce qui est au moins imbécile, sinon injuste, quand on voit la pertinence et la force jamais relâchées de la violence même des scènes finales à l’hôpital où, jusqu’au dernier moment, les gens sont ignobles, dont l’héroïne !) qui acquiert vite une certaine indépendance stylistique. Le film, toujours drôle, devient surtout ironique, voire désespéré dans son insistance (ce que je viens de dire), et finit par sortir des codes. Bien loin d’être une comédie totale, éventuellement "de college", le film évolue vers ce qu’on appelle en France le  "drame psychologique" ! Je plaisante mais il y a de ça. À l’écran, les choses s’incarnent parfaitement. La romance est sans cesse renvoyée dans ses cordes par la pression sociale et psychologique qui là aussi fait penser au frère Farrelly. Sauf qu’ici peut-être, le personnage de la sœur et ce qu’elle représente (la Société) est terriblement réaliste en quelque sorte, et sort du territoire strictement freak. Là où les Farrelly proposent une utopie pour les people like us (les freaks) et les imposent de force à Hollywood, ici c’est le contraire presque : Seth et Katherine sont complètement paumés dans un monde hostile.

Mais Apatow se fiche, en vérité, de faire un réquisitoire ou une démonstration, et la galerie de personnages (ce qui inclut les personnages principaux) permet suffisamment de nuances. Aucun des personnages n’est vraiment totalement sympathique ou supportable. C’est ça aussi le monde de EN CLOQUE… Une lutte perpétuelle des ego, des pensées et des styles de vie. Le personnage de Katherine Heigl est bougrement nuancé pour une comédie grand public d’ailleurs. C’est elle qui enclenche, sans doute par sa propre connerie, les problèmes dans lesquels vont s’engluer tout le monde dans le dernier acte où elle apparaît souvent insupportable ou complètement à côté de la plaque (ce qui permet de faire jaillir aussi un bel effet de distanciation). Le beau-frère joué par Paul Rudd est très sympathique mais cache aussi des failles. Et même la belle-sœur, personnage le plus marqué, arrive à rendre crédible et surtout incarnée une situation très problématique dans les comédies sentimentales, même américaines : la réconciliation du couple, qui ici passe avec nuance et vacherie. Leslie Mann et Paul Rudd auraient été miraculeusement sauvés par  l’Amour-Plus-Fort-Que-Tout si Meg Ryan ou Julia Roberts avaient joué dans le film. Ici, c’est divinement plus fin, au point que Katherine Heigl s’en étonne elle-même (très belle ligne de dialogue lors de la fête d’anniversaire : "ma sœur va bien, AUJOURD’HUI !!!"). Malgré tout, la "réconciliation du couple", même incomplète, est très réaliste et assez tendre. Je vous le dis, en vérité : ce film est plein de nuances.
 
Évidemment, la cruauté du monde est là aussi. Apatow arrive à rendre passionnant ce personnage de la belle-sœur, notamment en en faisant un portrait sensible. Elle concentre en effet le véritable mal du film : le petit-bourgeoisisme, notion magnifiquement révélée par les écrits de Salvador Dali, et dont on sait grâce à lui que ce n’est pas seulement une question sociale et politique, mais aussi morale et artistique, voire psychologique. Le problème du couple Heigl/Rogen, c’est qu’ils ne peuvent pas inventer le schéma iconoclaste du couple dont il ont forcément besoin, puisqu’ils ont fait un pari absurde (que le père de Rogen, Harold Ramis, qualifie de « miracle » avec une tendresse incroyable), à savoir garder le bébé, et que leur relation a commencé à l'envers. Pour que l’histoire de ces deux-là marche, il faut absolument qu’ils inventent leur propre façon de vivre, ce qui est quasiment impossible… La tendresse du film, c’est de rendre palpable dans la première partie l’incroyable pari du couple : créer et vivre un flirt alors qu’ils ont commencé par l’autre extrémité de la chaîne ! Et ils sont à deux doigts d’y arriver. Leslie Mann, la belle-sœur, veille au grain. Pas elle directement mais le monde à travers elle, et la chose capotera, sans doute parce qu’on n’est pas en béton mais de chair et de sang et  que le doute est toujours là, et la confiance, finalement, ne se donne pas facilement, même avec la meilleure volonté du monde. Ce qui nous donne de très belles scènes, fort bien écrites comme la proposition (avortée) de mariage, par exemple. Ou encore la scène du deuxième rendez-vous, d’une infinie tendresse.
 
Je note en passant que les nuances sur les personnages sont telles qu’elles permettent de mettre les enfants à distance du film et évitent la gnangnantise ou la sur-glorification qui touchent le cinéma hollywoodien mondial (y compris en France, donc) quand il s’agit des petits n’enfants, forcément meilleurs que tout, et la femme-mère, le vrai personnage omnipotent de la société occidentale. Au moins dans l’imagerie. Plus qu’une galerie de pantins, les femmes sont ici des personnages égaux aux autres, et l’un des mérites du film est de les montrer "comme les autres", aussi dans leur propre bêtise. Dans un camp comme dans l’autre, il y a de la nuance, et on n’est pas pour lécher les bottes de la spectatrice, ou des spectateurs en couple ! Bon point.

Si on fouille dans le moteur, ce n’est pas infamant. La mise en scène est rigoureuse mais tranquille, discrètement soutenue par des mouvements d’appareils assez efficaces et très discrets, et surtout soutenue par un montage plutôt nerveux. Apatow confirme les bons points de 40 ANS, TOUJOURS PUCEAU. On est même ici légèrement au-dessus. Le film bénéficie d’un photo assez soignée et rigoureuse signée Eric Allan Edwards, qui a travaillé avec Gus Van Sant et Peter Watkins ! Le plus étonnant, c’est encore une fois le rythme, très nuancé et qui tient formidablement la distance puisque le film dure quand même 2 heure 10, et sans faiblir et sans sombrer dans la monotonie. Là aussi, le scénario, décidément ciselé à l’or fin, fait son office, et on sent que tout cela est fort bien préparé en vue du résultat final, et non pas dans des perspectives de bienséance ou de logique psychologique ou aristotélicienne, alors même, paradoxe assez beau, que le projet global est assez classique dans sa forme. Apatow continue donc de développer son extrême sensibilité et son sens de l’humour étonnant avec une dextérité toute personnelle. Le bonhomme s’affine encore. On sent chez lui la volonté de ne pas se contenter de faire du "bien écrit", ce pour quoi il est quand même très fort, et son travail s’exprime aussi dans la perspective de la copie finale : le film. D’où le choix précis de la photo ou des décors, d’où la concentration narrative (certaines scènes sont très courtes), et cette envie de laisser le film respirer sans faire du remplissage. Ici rien n’est inutile, toute porte, tout nuance. Ce choix se retrouve aussi dans le casting fabuleusement soigné. On note aussi, outre le formidable Dr Kuni (personnage drôle et humaniste, et qui fait de l’humour juif en plus !), des acteurs étonnants à l’image de l’actrice Charline Yi, hallucinante petite amie asiatique et défoncée de Martin Starr ! La précision des comédiens envoie balader très loin, dans une galaxie proche de Proxima De Nullosse, la moindre volonté européenne de faire du bon jeu de comédiens ou de la comédie. Le moindre personnage secondaire est ici dix fois meilleur que nos acteurs locaux. Voilà qui fait aussi la différence, peut-être parce que Apatow met vraiment les mains dans le cambouis et n’essaie pas de faire un produit flattant les plus grands dénominateurs communs. Remettre de l’ordre, éviter le chaos pour remettre chacun à sa place et laisser la pluralité des attitudes s’exprimer avec le moins de violence possible, mais avec fermeté (formidables apartés dans les couloirs de l’hôpital), on est ici bien loin du consensuel, cynique finalement, de nos comédies. Rendre justice aux gens, c’est aussi les intégrer véritablement dans la fiction, sans chercher à être aimable ou à plaire. Et c’est curieusement là qu’on se retrouve avec un film d’une infinie tendresse, bien loin des chapelets de poncifs psychologiques européens où rien n’est recherché sinon le consensus le plus bêta. Il y a ici bien plus de sentimentalisme ou de sentiment de réel que dans nos divertissements poisseux et mal ficelés.
 
EN CLOQUE… est donc un des très bons films de cette année. Il confirme la théorie focalienne que le film de college et ses avatars sont le seul moyen possible, dans l’industrie cinématographique actuelle, de faire des films sentimentaux VRAIMENT adultes et nuancés. Et il  y a là, finalement, plus de réel et plus de social que chez un Ken Loach ou un Moretti (bien que je tienne à dire que j’ai bien plus de respect pour le premier, qui me paraît être, lui au moins, honnête). Et puis on rie, en utilisant la partie la plus sexy de notre corps : le cerveau ! Pas étonnant dès lors que EN CLOQUE… soit, comme par hasard, un des rares spécimens de films d’amour ou sentimentaux décents.  Si seulement notre cinéma pouvait aussi nous traiter en adultes…
 
Fidèlement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Commenter cet article

transfert 9.5mm 17/11/2007 17:15

Beaucoup trop lourd pour mon pauvre estomac ... c'est indigest au possible !!!

Isaac Allendo 10/11/2007 13:13

La VF est catastrophique, surtout pour les deux personnages principaux. C'est d'ailleurs une des "conditions déplorables" dont je parlais.

Dr Devo 10/11/2007 10:22

Question piège: bien qu'étant dans une grande ville française pas de VF par chez moi, alors la VF est-elle supportable?Dr Devo.

Isaac Allendo 09/11/2007 17:03

Je confirme, "Supergrave" que j'ai vu dans des conditions pourtant déplorables est très bien.

Guillaume Massart 09/11/2007 05:43

Je ne saurais mieux dire mon cher Norman!