FRANKENFISH, de Mark A.Z Dippé (USA-2004) et DUEL À MORT DU SORCIER CHINOIS, de John King (Chine-1983) : du cinéma branchie au cinéma vraiment très kung... (Chroniques du Bzzz, épisode 1)

Publié le par Anne Archy

(Photo : "Supergone" par Dr Devo)

Bonjour Mesdemoiselles !
[C'est bien ? C'est comme ça qu'il faut faire ?]
On ne refuse pas l'urgente sollicitation d'un collègue. Ma spécialité étant l'infiniment grand et l'infiniment petit, c'est de bonne grâce, et d'assez mauvaise humeur car je n'aime pas faire de la vulgarisation pour le grand public, que j'accepte l'invitation pressante du Dr D., dont j'ai fait la connaissance il y a peu via le Marquis, et qui est vraiment un spécialiste des causes perdues et des combats de moulins. Ça peut le rendre sympathique, remarque. J'ai aussi cédé aux pressions incessantes du Marquis, que je connais, lui, de longue date. Céder aux pressions dans le champ de domaine qui est le mien, il va sans dire. Mon travail, "c'est mon dada, comme dirait Omar Sharif", comme dirait Dr D., et je crois pouvoir définir le Marquis (même si la deuxième partie de cette phrase n'a rien à voir avec la première) comme un animal, oui, un animal, mais doté d'une force intellectuelle, ou plutôt cérébrale, certaine, ce qui en fait une espèce de mutant. Il se repaît de mes commentaires sur les choses ci-dessous, ça le fait rire. Quitte à en oublier la rigueur de mes analyses. Je sens bien, par conséquent, que mon invitation sur ce site est bien ironique. Ceci dit, un peu de rigueur ne leur fera pas de mal.
Le Dr D. débarque dans ses contrées enfantines, et se réunit avec le Marquis pour regarder des films. Certes. Ils ressortent les vieux DVD et VHS improbables de sous le tapis, avec pléthore de pochettes débiles et de slogans défiant l'intelligence humaine. Exemple : pour un film dont nous allons parler un de ces quatre et qui raconte l'histoire d'un mystérieux pêcheur de saumon serial killer, le slogan est : "Ici, on pêche au gros !" Imprécision stylistique, voire sur certains boîtiers incorrection syntaxique et fautes d'orthographes, menant, évidemment à un désastre marketing, ces films, dont on pourrait déjà se demander pourquoi ils ont été produits, se suicident volontiers par une politique de design, d'affiche et d'écriture de slogans proprement désastreuse. C'est là que j'interviens. Les réunions du Dr D. et du Marquis, en live dans une même pièce, sont rares, et comme deux amis d'enfance qui se réunissent une fois l'an pour boire de la bière et roter, ces deux-là n'ont aucune retenue ni aucune pudeur lorsqu'il s'agit de regarder des films. Ils critiquent les œuvres ici avec une certaine classe, choisissant des films à l'intérêt évident ou choisissant de parler de longs-métrages qui feront classe et branché sur ce site. Mais dans les coulisses, le portrait est bien moins brillant. Il y a un côté sombre à la lune, et devinez à qui on a refilé le sale boulot ? Dr D. est plutôt sympathique. Le Marquis est une bête ironique et quelquefois brillante. Un peu pervers également, on le verra. Dr D. a un gros problème cependant. C’est lui, lors de ces réunions en forme de comité de visionnage, qui choisit les films, le Marquis se refusant à cette tâche dès qu'il a des invités. Et force est de constater que le Dr, qui peut choisir trois chefs-d’œuvre inconnus dans une même journée, a généralement la main non pas malchanceuse mais carrément maudite. La pile de DVD compte 150 unités, laissant, même statistiquement, une énorme probabilité de choisir un excellent film, et même un chef-d’œuvre, mais Dr D. a une propension remarquable à choisir le pire. Le Marquis me tannant pour que j'écrive ici, j'ai dit oui, à la condition express de montrer l'étendue du désastre, et donc les coulisses de Matière Focale, ce qui correspond tout à fait à mon domaine de Recherche Cinématographique : l'infiniment grand et l'infiniment petit. Dr D. étant en très grande forme (de désastre), sa main étant lourde et remplie de pulsions mortifères quand elle approche de la pile, vous comprendrez que c'est plutôt la deuxième partie de ma spécialité qui va être flattée. Accrochez vos ceintures, nous allons plonger dans le fond du classement.
En fait, ça commence plutôt bien avec FRANKENFISH de Mark A.Z Dippé (ça sent le pseudo, j'ai horreur de ça), responsable visuel de GHOST, oui, oui, avec Patrick Swayze, et de LA FAMILLE PIERRAFEU (THE FLINSTONES), un des films les plus visuellement vulgaires de la création. Le slogan sur la jaquette est assez drôle, remarque : "Bienvenue en bas de la chaîne alimentaire !" (Gourmet TV ?) Surprise donc, car c'est du très soigné. Après une première scène (c'est la deuxième en fait, après l'introduction) désastreuse, filmée à l'épaule avec toutes les approximations qui vont avec, le réalisateur retrouve le pied de la caméra et ça va mieux. La mise en place est faite en cinq minutes. C'est bien, ça change un peu. Ça raconte l'histoire d'un flic, médecin légiste, qui part dans les bayous pour enquêter sur des morts de pêcheurs plus que suspectes, puisque l'animal déchiqueteur ne semble pas répertorié dans les annales zoologiques. Nos héros découvrent un bateau abandonné, plein de cadavres mutilés, et doivent passer la nuit au milieu de nulle part dans un "lotissement" improvisé de trois maisons sur pilotis. Les habitants sont typico-locals : une mama vaudou, sa fille, et son abruti de copain (blanc), un couple de baba-cools, fille et fils du vent et de coupeurs de joints, et une espèce d'ours mutique mais coriace avec un gros fusil. Les personnages, quoique extrêmement "charactérisés", sont finalement bien léchés. Ça fonctionne. Belle description de la zoologique héroïne, qui s'avère être ouvertement lesbienne, mais avec beaucoup de naturel, sans que cela ne donne lieu à aucune scène de sexe ni de baiser. Très bien. S'ensuit une heure de bataille féroce avec le "monstre", un poisson de quelques mètres, très énervé et très carnivore. L'action est sèche mais lyrique, et les apparitions de plus en plus présentes de la créature mutante à branchies sont très impressionnantes et bien foutues, malgré la modestie de cette production (série B quand même, ceci dit). La tension monte, bien relayée par les personnages. Les victimes tombent comme des mouches malgré le petit nombre de personnages, et on a bien l'impression que tout est possible. Enfermés dehors, en pleine nature, mais esseulés, ils vont avoir bien du mal. Le poisson mutant de la mort est très vicieux, très fort, et assez crédible. Quelques très bonnes idées, bien amenées et bien filmées, dont un superbe saut de l'ange (très bien foutu, bravo le département effets spéciaux) du méchant Flipper, une mort stupide, drôle et déprimante, et des maisons sur pilotis qui coulent : ça pue la mort. On ne sera pas déçu, ça se finit très mal (dernier plan très drôle qui fait la nique à Spielberg). Bien montée, bien éclairée, une série B sympathique, bien troussée, très premier degré, et qui donne son petit quota de frissons. Et réalisé avec soin, loin des films ici décriés bien souvent par Dr D. ou le Marquis (bien mieux que CREEP ou SAW, par exemple). C'est édité en DVD.
Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais enfin, toujours est-il que Dr D. a continué ces projections de salon en faisant des choix plutôt bizarres. Vu que j’écris ici à moitié sous la contrainte (le Dr ayant menacé de me maudire jusqu’à la septième génération), je vais me faire un plaisir de le dénoncer : c’est lui qui a choisi tous les films de kung-fu ! Achetés par le Marquis certes, mais quand même. Le Marquis lui-même s’en est ému et, entre une gorgée de café et une bouffée de cigarette, avec un air un peu snob mais surtout embêté, le Dr. a confirmé qu’il n’aimait pas du tout les films de kung-fu et que, en ce moment (depuis une semaine, trois mois, deux ans ?), le cinéma asiatique, il a "un peu décroché". Evidemment, la simple lecture de ce site prouve que c’est faux, mais voilà ce qu’il nous a dit. Il n’aime pas vraiment les films de kung-fu, et voilà pourquoi, je suppose, il s’est empressé d’en choisir un dans la pile. Il y a du masochisme dans le bonhomme, la légende est donc vraie.
 
DUEL À MORT DU SORCIER CHINOIS, film chinois de 1983 édité dans l’improbable collection La Saga (ou l’Epopée, je ne sais plus) du Kung-Fu, collection aux 500,000 titres et aux 1,000 saveurs qui inondent les magasins de seconde main, est un film... chinois ! Réalisé en 1983 par John King, bonjour Monsieur. Je ne serai pas cruelle, mais bien qu’il fût réalisé en 1983, il pue absolument, par tous les pores allais-je dire, les années 70. Ce ne sont pas mes années préférées, à vrai dire. Outre son titre magnifique, DUEL À MORT DU SORCIER CHINOIS (vous remarquerez l’étrange disparition du déterminant) est connu sous le titre international de INVINCIBLE OBSESSED FIGHTER, ce qui change tout. Et surtout, comme le Dr. l’a déjà dit dans l’article sur LE MORT-VIVANT de Bob Clark (très beau film, lui), la caractéristique de la chose, le point particulier sur lequel il est étonnant et imbattable, c’est sur le nom de l’acteur : Elton Chong. Oui, oui, je sais. Imaginez le traquenard. Tiens, on va regarder un film de kung-fu (génial !). DUEL À MORT DU SORCIER CHINOIS par exemple (euh...). C’est avec Elton Chong ! (Mon Dieu, qu’ai-je fait ?) J’étais heureuse comme à l’enterrement de mon premier hamster quand j’avais 6 ans. Nous étions trois à regarder le film, et au bout de 15-20 minutes, nous étions trois à ne plus comprendre grand chose, tant l’histoire et les personnages nous ont parus confus. Ça commence avec un seigneur qui se fait kung-fuguer par un deuxième, visiblement mal intentionné, et qui en meurt. Le méchant seigneur règne alors en maître sur la région (c’est grand, la Chine, d’où la surmultiplication de petits villages paysans) et lève des impôts indirects à qui mieux-mieux. Ensuite, on suit les aventures d’un vieillard-mendiant très malicieux. Il commence par voler une poule, tel le gitan que, du coup, je ne connais pas assez (j’aurais presque préféré écouter un 33T de Daniel Guichard, je crois), puis de chasser un crapaud pour le manger ! Pas étonnant que ces gens-là aient laissé venir Mao ! Ensuite, on le suit dans une petite ville de la région où il redresse quelques torts. Par exemple, il va aider un pauvre gens qui s’est fait arnaquer au bonneteau. Le pauvre gens joue au bonneteau : 5 minutes (et pléthore de gags "hilarants", comme je le suppose). Le pauvre gens va pleurer dans un coin qu’il a perdu tout son argent, puis explique au vieillard-mendiant qu’il s’est fait arnaquer : de nouveau 5 minutes. Le vieillard-mendiant va jouer au bonneteau, arnaque le commerçant arnaqueur et récupère l’argent qu’il redonne au pauvre gens : encore 5 minutes ! 15 minutes, l’anecdote, mon plaisir est à son top.
On suit aussi par moments le parcours d’un jeune homme super doué pour... le kung-fu. Si, si, je vous assure. Un coup le vieillard, lui aussi doué pour la chose, un coup le jeune homme (incroyablement prognathe, et donc très beau garçon, comme on peut l’imaginer), un coup le vieillard, et vice versa, et encore une fois, et ainsi de suite. On ne comprend vite plus rien. À un moment, le vieillard disparaît. On s’est aperçu après 15 minutes d’absence qu’en fait, le vieillard, c’est le jeune prognathe déguisé. Oui. 15 minutes supplémentaires ne sont pas de refus pour comprendre que le jeune homme est le fils du seigneur assassiné au début à coup de... kung-fu ! Encore 14 minutes et 28 secondes pour comprendre qu’il cherche à venger son père en tuant le méchant seigneur ! Je crois que c’est cela, sans en être sûre. En tout cas, à trois, nous avons été incapables de deviner une histoire plus cohérente. Remarque, cela peut avoir son charme et favorise les ellipses. Le spectateur vit alors les théories ruiziennes de l'intérieur : c’est lui qui doit faire (mentalement) le montage s’il veut comprendre quelque chose.
Comme d’habitude, c’est en scope, et comme d’habitude, la copie du DVD, issue d’un master en béta analogique, vaut à elle seule le déplacement. La pochette nous avertit qu'elle a été entièrement restaurée : comprendre qu’un logiciel de dérushage automatique a enlevé quelques rayures et codé le son en numérique, avec un peu (moins, en fait) de souffle, comme l’explique le home-movie qui sert de bonus (bonus sur la restauration de cette formidable collection Odyssée du Kung-Fu : sur chacun des 300,000,000 de titres de la dite collection, vous aurez à chaque fois le même reportage, en fait une publicité pour la boîte qui s’est chargée de sauver ces chefs-d’œuvre de l’ignoble mais inévitable dégradation des outrages du temps. Un jour, quand je serais vieille et décatie, c’est pas chez eux que j’irai me faire faire un lifting. En tout cas, oui, la copie est restaurée, et en achetant ce film, vous aurez un superbe transfert analogique... sur DVD.
Nous avons nagé en plein surréalisme donc. Les acteurs y vont à fond. Ça grimace et ça sert le poing. Tout le monde cherche la bagarre. Un petit speech de 20 minutes avant la fin sur la nécessité de se blottir autour de l’état féodo-fédéral pour combattre les malfaisants qui nous pourrissent la vie), tous derrière le Pouvoir en place, garant de la stabilité, et hop ! le tour est joué. Bien sûr, le film ne propose que la VF, qui fit rire un nombre de fois conséquent mes deux camarades de visionnage. C’est la délicieuse cerise sur ce gâteau de l’improbable, expression qui aurait d’ailleurs, et cet avis n’engage que moi, fait un superbe titre pour cette édition DVD du film ! Certains passent leur vie à scruter le ciel dans leur jardin et à lire les livres de Jean-Claude Bourret, afin de pimenter, inconsciemment, leur existence normale et tranquille, alors que pour 4,50 euros, on peut voir des choses non-identifiables tout aussi dépaysantes en achetant ce DVD ! Idéal l’été pour les soirées barbecue entre amis (prévoir une rallonge pour brancher la télé et le lecteur DVD), DUEL À MORT DU SORCIER CHINOIS égaiera vos soirées et vous enivrera de mille parfums inédits. En hiver, préférez un visionnage entre amis choisis devant un bon cassoulet, et un peu joueurs ou malicieux les amis, de préférence, ou alors fans d’arts martiaux, et dans ce cas là, je vous plains, vu le nombre de titres de la collection. Entre autre.
Plus sérieusement, les combats sont formidablement sonorisés (en VF !), chorégraphiés correctement, et jouent plus sur la quantité de toute manière. Pas infamante, la chose, mais moins "luxueuse", si ce mot a un sens, que d’autres titres de la collection.
Au fond, ce film fonctionne comme un film pornographique. Ça dialogue trois minutes, et après c’est 7 minutes de combat non-stop. La Prise de la Cigogne Agile remplaçant les bisous. Enfin, je me comprends. C’est fou quand même qu’on puisse caser autant de combats en 100 minutes de film. J’ai personnellement cessé de compter quand on a dépassé les 40 ! Le Marquis et le Dr n’ont pas cessé de se bidonner devant l’incongruité globale de la chose. Ce que je peux comprendre, à condition qu’on me fiche la paix ensuite.
Ceci dit, j’ai souri plusieurs fois, rigolé une autre, et je ne me suis pas levée pour aller aux toilettes. Ce film est un songe, ni bon ni mauvais, un gaze ouaté. J’ai vu bien pire par la suite. Quoique les notions de pire et de meilleur, de bon et de mauvais, soient assez inadéquates avec les films choisis ces derniers jours par le Marquis et le Dr. Mais ça, ce sera pour la prochaine fois, disons.
 
Anne Archy.
 
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Publié dans Corpus Analogia

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Pierrot 11/12/2005 15:50

Bienvenue à Mme Archy! Rien à voir avec le chef d'oeuvre analysé fort bien mais juste un petit passage pour signaler à l'équipe que les résultats de l'enquête sont tombés. Réactions et commentaires bienvenus...