L'HOMME SANS ÂGE, de Francis Ford Coppola (USA/Roumanie/Allemagne/Italie/France, 2007) : Jack a dit "fais un film !"

Publié le par Dr Devo

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[Photo: "Plus c'est gros" par Dr Devo]

 

 

 

Chers Focaliens,
 
Ha bah pour ça, il a vu du film cette semaine l'animal ! Alors, on ne perd pas de temps et on y va au pas de course...
 
C'est le retour de Gros Francis, et même si en soi il n'y  a pas de quoi s'exciter, surtout si on a vu les derniers (L'IDÉALISTE et l'ignoble JACK), on espère un peu que le Monsieur penche cette fois vers quelque chose de plus sérieux et de plus consistant, et c'est l'affiche, ben oui, l'affiche de L'HOMME SANS ÂGE qui cette fois attire notre curiosité, celle-ci étant ouvertement construite dans un esprit années 70 et film fantastique. Approchons nous...
 
La Roumanie à la veille de la seconde guerre mondiale. Tim Roth, un vieux linguiste de plus de 70 ans, est très inquiet. Épuisé par l'âge et les souvenirs, traînant avec difficulté son corps de vieux monsieur, il se demande s'il aura assez de temps pour finir son énorme travail, l'œuvre de sa vie : ses recherches sur les origines du langage, qu'il associe aux croyances religieuses. Il y travaille depuis des dizaines d'années. Un soir d'hiver, il se met dans la tête d'aller chercher une mystérieuse enveloppe dans une ville voisine. Arrivé là, il est foudroyé par un éclair, en sortant de la gare ! Curieusement, Roth ne meurt pas, même si la décharge électrique l'a brûlé atrocement, et l'a rendu aveugle et muet. Il est recueilli dans une clinique où Bruno Ganz s'occupe de lui, et petit à petit, il faut bien se rendre à l'évidence : non seulement Roth est un miraculé, mais en plus il récupère à une vitesse hallucinante. À la fin du processus, Roth est guéri mais se retrouve dans un corps retapé presque à neuf : on lui donnerait 40 ans !!! Et ses facultés intellectuelles ont l'air d'avoir pris de l'ampleur. Roth peut donc se relancer, dans un corps de presque jeune homme et avec un cerveau reboosté, dans ses recherches avec une soif étonnante de savoir. Une nouvelle vie s'offre à lui, qui est aussi une vie d'exil. Car le régime nazi rôde, et aimerait mettre la main sur le fabuleux professeur de linguistique aux mystérieux pouvoirs. Roth, lui, avale les livres à une vitesse phénoménale, et se débat avec ses deux démons intérieurs : le cerveau et le cœur !
 
Mouais. Pas facile de décrire un tel film, mais on fera avec. Bon, soyons honnêtes, on est assez vite rassuré, et même surpris, et au bout de cinq minutes de film, on peut le dire sans ambages : Coppola s'est remis vraiment au travail. Finis les conneries et les petits Mickeys tracés vite fait au feutre sur une feuille de papier journal, finis les petits machins hollywoodiens à deux balles, et surtout retour à une mise en scène qui, au moins, prend le risque de ressembler à quelque chose. Et là, ça démarre assez fort, avec une superbe introduction onirique qui révèle un joli scope et surtout un volonté de faire du montage, les Amis ! C'est la fête au village, en quelque sorte. Et pas du sobre en plus qu'il nous fait, le gros : du son, des déformations d'images, des fondus violents et des surimpressions, ça commence vraiment bien, et baroque en plus. Ça charge bien la mule d'entrée de jeu sur un mode assez flamboyant, abstrait et surtout orienté vers les sensations et les sentiments de manière ouvertement subjective. Bien.

Le réveil et les scènes suivantes ne baissent pas la garde en quelque sorte, puisque là aussi, ça transitionne à fond la caisse dans tous les coins et que les partis-pris se succèdent. Bref, ça joue, ça fait des effets  dont énormément de montage. Ouf ! Non seulement Gros Francis enlève les mains de ses poches, mais en plus, il déploie une narration qui ne s'appuie pas seulement sur son scénario, mais progresse largement par la mise en scène. Tous ces effets et tout ce montage baroque sont riches et organisent tout le récit, et même tout le film. Nous ne sommes pas, ce que tendrait à faire la jeune génération, dans le designisme, dans l'habillage, mais bien dans la progression  du sens par la mise en scène et rien que la mise scène. Ici, les effets ne sont pas accessoires, ils disent quelque chose, ils racontent. Très bien.  

Sur la forme, on pense donc aux fantastiques des années 70, old school donc, voire même à un certain soin un peu à la Hammer. Mais le film ne ressemble pas du tout à ceux des réalisateurs Hammer, pour la bonne raison que L'HOMME SANS ÂGE est une coproduction internationale, et justement, Coppola va insister sur l'artificialité un peu vulgaire de ce type de film. Les acteurs patatent en parlant avec des accents très forts, à l'image de Bruno Ganz qui parle un bel anglais et qui ici "roumanise" son accent à tout va ! Classe et un peu de vulgarité s'entremêlent donc. Le thème du film étant le langage, c'est plutôt rigolo, ce petit parfum de faisan. Petit à petit, on finit par comprendre ce que fait notre ami Francis : il est en train de faire un hommage à Ken Russel ! Et là, tout s'éclaire. Ben oui, on est assez proche, même si la ligne narrative est ouvertement plus déconstruite, des réflexions de AU-DELÀ DU RÉEL (le film préféré de Michael Jackson parait-il !!!! Hi-hi !). [Évident quand on voit MOOWALKER… NdT]  Certains plans, dont un basculement à la LOVE, effacent les doutes. Étonnant, non ?

 Côté fond, on est assez perdu, malgré la ligne principale et l'histoire du rajeunissement miraculeux, assez claire, et on se demande moult fois, en se laissant assez délicieusement perdre par le gros barbu, ce qu'il est en train de nous raconter et où il veut en venir. L'histoire pourrait aller dans tous les sens, ou plutôt dans n'importe quelle direction, et dans ce chaos de perceptions, on se demande bien où on va atterrir. Le sentiment de liberté est assez puissant, ce qui est toujours agréable. Voilà un film dont on se demande bien où il va nous emmener. Le sujet, la soif de connaissance (l'urgence même) et la plongée dans les souvenirs, est relativement abstrait. Tim Roth ne peut plus s'empêcher de penser, et les sentiments et les raisonnements s'enchaînent et s'enfilent en cascade. La soif de connaissance est ultime, et les capacités nouvelles de réflexion et d'absorption de Roth sont inhumaines. Que se cache-t-il derrière cette course folle à la connaissance ultime ? Le récit est presque celui d'un comic-book américain, ou plutôt semble narrer le parcours d'un super-héros !
Tout se passe très bien jusqu'à la seconde heure, très bien introduite (scène de la rencontre avec la fille dans la voiture : utilisation d'un effet de scintillement précédemment utilisé dans les flash-back, mais qui ici n'introduit que le présent, belle rémanence de mise en scène, même si le Gros pense nécessaire de rajouter une voix-off, vraiment superflue). Là, ce n'est pas la catastrophe, mais le film se pose. Certes, il y aura encore des choses gourmandes (Francis continue les reconstitutions ouvertement artificielles de studio, la première scène en Inde aurait pu être tournée en Roumanie, etc.), mais moins, et surtout, l'histoire se pose, sans se contredire mais se pose, et du coup l'atmosphère s'alourdit puisque, ça y est, on sait de quoi ça parle, ce film !!! Bref, on a fait énormément d'efforts pour grimper cette jolie pente, on a pédalé dur, et arrivé en haut, on se laisse redescendre tranquilou. L'histoire d'amour pulvérise tout, et surtout le film a enfin un but, un truc tangible à résoudre et une métaphore précise à développer. Métaphore très lisible dès que cette deuxième partie s'enclenche. Bah, du coup, on attend que ça se passe, et ça se passe. On est bien loin du chaos de sensations précédent, au profit d'une histoire logique dans le deuxième segment, mais où la surprise a fichu le camp. Là où connaissance, chaos du siècle et sentiments amoureux lointains formaient un tourbillon de sentiments imprévisibles, on se retrouve avec une trame claire, sans surprise et dont on comprend vite les enjeux. En un mot comme en cent, cette deuxième partie, quoique assez logique, ne m'intéresse pas vraiment. Ça pourrait être ça ou autre chose. La mise en scène y est logiquement plus sage, voire ressasse. On attend tranquilou le générique sans l'ivresse baroque de la première mi-temps. C'est dommage.
 
Il n'empêche, il y a eu dans ce film beaucoup de choses à manger dans l'image, le montage et le son. Coppola vient donner une leçon de baroque aux petits jeunes, rappelle les fondamentaux, et s'amuse grandement, sans hésiter à se plonger dans une abstraction souvent non-sensique, voire un peu vulgaire. On est très loin des récits naïfs de THE FOUNTAIN, auquel L'HOMME SANS ÂGE fait parfois penser. Et loin de cette  sensation d'habillage sur fond confus et un peu gnangnan, se développant sur une ou deux idées. Ici, on ouvre des portes, met le doigt sur des paradoxes cocasses et passionnants, sur des sujets bien plus troublants, même si certaines possibilités ne sont pas explorées par le Gros Francis. Bref, malgré le deuxième acte, il y a suffisamment à manger là dedans, pour annoncer sans rire que le Coppola s'est remis au turbin. On lui souhaite d'enchaîner bien vite, et de nous livrer la prochaine fois un film totalement fou et ambitieux de A à Z.
 
Coolement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Dr Devo 02/12/2008 12:58

Cher Guillaume,
Bah vous voyez, nous sommes d'accord! Malgré les qualités du film, c'est belle et bien un peu confus et symbolique cette deuxième partie réincarno-new wage- machin!
 
Dr Devo.

Dr Devo 02/12/2008 12:58

Cher Guillaume,
Bah vous voyez, nous sommes d'accord! Malgré les qualités du film, c'est belle et bien un peu confus et symbolique cette deuxième partie réincarno-new wage- machin!
 
Dr Devo.

Guillaume 17/11/2008 15:32

j'ajoute mon grain de sel (je suis cuisinier, vous me pardonnerez donc ;) )en fait, j'avoue ne pas saisir toutes les références que vous proposez.cependant, j'ai apprécié ce film, dans son ensemble.mon seul regret est l'abstrait qui embrouille les néophytes comme moi.l'histoire me semble limpide, aussi claire que de l'eau de roche à un détail prés ; la mort de Dominique Mattei.j'avoue rester perplexe.est-ce le temps qui le rattrape, comme il renonce à accomplir ce que son double appelle "l'oeuvre de sa vie" ?mais que viendrait faire cette rose apparaissant dans sa main d'un seul coup aprés la brève tirade de sa conscience (bonne ou mauvaise...) qui a emprunté la voix de sa bien-aimée ?est-ce elle qui avait le pouvoir et lui en a fait don ?est-elle une réincarnation de, feux, sa dulcinée ou bien elle-même qui se serait régénérée ?autant de questions auxquelles Francis Ford Coppola ne répond pas dans son film et qui laisse un goût désagréable et presque le sentiment d'avoir perdu 2 heures...

Shin 12/11/2008 12:14

Bonjour,Je ne sais pas vraiment quoi penser de ce film si ce n'est qu'il m'a laissé extrêmement perplexe. J'ai vraiment eu du mal à comprendre où Coppola voulait en venir...Amicalement,Shin.

Guillaume Massart 15/11/2007 18:45

Même en y repensant vous ne voyez pas?Ne serait-ce que Klimt, la structure, même les ieux, gestion des boucles, des doubles, le plan du miroir brisé est le même, a la même valeur, les couleurs, les surimpressions, les trucages primitifs, le mixage feutré des voix... Et puis, comme je vous dit, il y a de splans entiers des Destins de Manuel qui sont repris... bref, j'aimerais entre Coppola là-dessus, savori si c'est conscient, comme je l'imagine...D'ailleurs, Ruiz est en train d'adapter eux textes d'Eliade, lui aussi...