DERANGED, de Jeff Gillen et Alan Ormsby (Canada/USA-1972) : Mort Vs Absence

Publié le par Dr Devo

(Photo : "Larvatus" par Dr devo, d'après une photo du film DERANGED)

Chers Focaliens,
 
Il y a quelques jours, nous avions parlé du MORT-VIVANT, l'étonnant film de Bob Clark (dont on préférera le titre original, DEAD OF NIGHT). Or dans la divine dévédéthèque du Marquis, on retrouve deux autres films liés à celui-là.
 
Il s'agit d'abord du troublant DERANGED de Jeff Gillen et Alan Ormsby. Bob Clark est ici co-producteur, et l'équipe technique est quasiment la même, et c'est tant mieux, avec notamment Jack McGowan à la photo, et l'étrange Carl Zittrer à la musique, l'homme qui joue du piano plus directement sur les cordes qu'avec les touches, distillant des atmosphères étranges et concrètes dans tous les plans où il place ses sons. Bien, bien, voilà qui est de fort bon aloi.
 
Roberts Blossom vit dans la campagne américaine, dans une ferme perdue dans la cambrousse. Il s'occupe de sa mère, vieille dame pieuse en fin de parcours, qui est à l'occasion une langue de vipère, et qui surtout distille un respect certain vis à vis de la religion auprès son fils. Blossom est un vieux garçon, dans les 45 ans, vieux garçon mais version "plouc" pour ainsi dire. La maison est modeste, rustique même, et la vie s'écoule dans le gris total et dans l'isolement. Blossom et sa mère forment une paire quasi-fusionnelle, et le garçon passe son temps à s'occuper de sa mère alitée. Il la lave, il la nourrit, il l'écoute. Lui, bonhomme rustre et taciturne, voue un amour à cette dernière qui, dans sa dévotion extrême, est quasiment enfantin. La vieille dame, très bourrue quand même, sent la mort venir. Elle donne ses dernières recommandations à son fils. Il va falloir être fort. Quand elle ne sera plus là, dit-elle, il lui faudra être fort, et surtout prendre garde aux femmes. Naïf et crotté comme il est, elles le perdront sinon. Il ne doit jamais faire confiance à aucune d'entre elles, et encore plus, ne jamais oublier qu'elles sont le vecteur "de la syphilis et de la mort", je cite. Il devra compter sur l'aide de la seule personne en qui sa mère ait confiance, une certaine Maureen Selby (jouée par l'excellentissime Marian Waldman). Non pas qu'elle sache que c'est une personne droite et de vertu, mais la maman de Blossom lui fait uniquement confiance parce qu'elle est grosse, grosse, grosse, et donc, avec l'engin, pas de risque de "corruption".
Après ces dernières recommandations, la maman de Blossom meurt, sans que lui puisse y croire. Il lui faudra plusieurs minutes pour s'apercevoir qu'elle vient d'agoniser devant lui. La douleur de Blossom est immense.
Aux funérailles, il n'y a personne, bien sûr hormis un couple d'âge moyen chez qui Blossom fait de menus travaux, et dont il est devenu, bien malgré lui, avec ses maigres deux ou trois mots de temps en temps, un ami de la famille, et respecté comme tel (là où le pauvre bougre doit passer pour un débile aux yeux des autres gens). Pendant l'enterrement, aucun mot ne franchit les lèvres de Blossom. Mais peu de temps après, il retourne au cimetière et exhume sa mère. Il la ramène à la maison et la remet dans son lit. La vie va pouvoir continuer comme avant. Blossom, au fil des jours, continue de lui parler et de l'habiller. Il décide néanmoins de rendre visite à la grosse Maureen Selby...
 
Etrange histoire que celle du film, et encore plus étrange ou surprenante sa narration. Il s’inspire en effet d’une "histoire vraie", la même qui inspira (avec toutes les licences, notamment poétiques, que cela impose) MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE. Un seul fait divers, depuis longtemps passé à la trappe, pour deux films qui, en fait, n’ont rien à voir du point de vue de la narration et de l’histoire.
Jeff Gillen et Alan Ormsby, les deux réalisateurs de DERANGED, s’inspirent donc de ce même personnage (dont je connais pas le nom [Ed Gein, NdC]), et sans en avoir l’air, ils n’y vont pas par le dos de la petite cuillère. L’histoire est en effet introduite par un journaliste, extérieur à l’action du film. Devant la ferme de Blossom, il s’adresse, tel un reporter, directement aux spectateurs, face caméra. C’est un dispositif, mais ce personnage du journaliste est relativement soft. Volonté journalistique, naturaliste ou documentaire ? Non, bien sûr. Dans la foulée de cette étrange introduction, on découvre le "héros" plouc de cette histoire, sa vie sèche et sa mère, qui meurt d’entrée de jeu.  La situation familiale est hors norme, incongrue, incroyable à nos yeux. Le film est bâti sur un système en quinconce, qui se construit sur trois points disjoints et hétérogènes, visant le bancal. 1) Le journaliste-narrateur ou plutôt "ponctuateur" contredit par… 2) La sécheresse du reste de la narration, et la sécheresse de l’histoire et de son cadre campagnard et monotone, contredite par… 3) L’incongruité totale du couple fils / mère, puis fils / cadavre de la mère, chose incroyable, presque extraterrestre, situation qui aurait pu nous paraître  loufoque si le propos n’était pas aussi glauque.
Les trois points semblent se contredirent et en fait, ils forment la force baroque, au sens étymologique du terme, c'est-à-dire irrégulière, du film. L’ambiance est sèche, mais extraordinaire, s’appuyant aussi sur un autre paradoxe : la présence de maquillage "monstrueux" (de Tom Savini !), de cadavres et de meurtres, système digne d’un film d’horreur, mais ici contrebalancé  une nouvelle fois par la misère ambiante, l’austérité globale et apparente du dispositif, et la musique viscérale mais dissonante de Carl Zittrer.
 
De temps en temps, le narrateur-journaliste apparaît, délivre une information ou un commentaire. Son rôle évolue et donne d’ailleurs sa pleine puissance et son éclairage définitif au film, sans le vouloir et malgré la relative brièveté de ses quelques passages dans le film. Plus tard, dans un deuxième temps, il intervient non plus en commentant devant la ferme, comme le ferait un reporter du journal télévisé, mais dans la pièce même où se trouve le personnage de Blossom, devant lui, quasiment dans l’action en quelque sorte. Très étrange. [On note dans cette seconde vague d’apparitions du journaliste deux choses bizarres. D’abord, cette scène où la caméra est sur Blossom qui nourrit le cadavre de sa mère, puis panote sur le journaliste-narrateur, assis sur une chaise, au pied du lit de la défunte maman. Blossom semble alors s’arrêter de faire ce qu’il est en train de faire, afin de regarder quelques instants le reporter. C’est dérangeant et troublant (et en plus, très bon calcul, l’effet est amené sans emphase). Deuxièmement, on note ce plan où le journaliste-narrateur, toujours dans la même pièce que Blossom, se lève, s’éloigne et part dans un couloir adjacent, obligeant la caméra à un panotage, à se détourner du personnage principal du film, et à définir un nouveau cadrage très composé et complètement non-journalistique. Là aussi, c’est étonnant. Il anticipe l’invisibilité à venir (voir en fin d’article) du personnage.] Enfin, dans un troisième temps, le journaliste disparaît complètement du film. Il n’y apportera même pas une conclusion, et pour cause.
 
L’histoire de notre anti-héros et de sa maman, elle, devient de plus en plus improbable, et semble être de moins en moins  "réaliste", ou plutôt presque horrifique, presque digne d’une série B d’horreur à très bon marché (ce à quoi le film ressemble d’ailleurs, mais n’est pas). Paradoxalement, on retrouve dans la narration elle-même le mélange sec, loufoque et glauque de la construction globale du film. Les victimes de Blossom attendent leur statut (statue, hé hé) définitif, sans le savoir. Le film se déroule comme un vent froid balaye une campagne déserte. Un bizarre suspense est là aussi, et l’on devine presque une intrigue policière. Et en même temps, une ambiance triste, et en cercle (infernal) fermé, nous trouble. On ne sait pas sur quel pied danser. Les mains sont moites.
 
Il y a deux ans, je revis un gros bout de EVIL DEAD de Sam Raimi, mais en salles. Je m’étais fait alors une réflexion : le film, contrairement, à ses suites, n’est absolument pas drôle (et donc encore moins parodique), mais au contraire, déclenche une peur latente mais viscérale, une espèce de slowburn (avec quelques accélérations), une peur onirique, une ambiance de cauchemar. EVIL DEAD n’est pas drôle. S’il est si proche de la peur, tel en un cauchemar, c’est qu’il repose sur un côté ouvertement grotesque, une mécanique qui tombe à plat, ou plutôt n’en finit plus de s’enrayer. On tremble de peur car des éléments drôles ou iconoclastes deviennent effrayants et terriblement dramatiques.
Même chose ici, avec un ton encore différent et des nuances autres. Mais elle est là, cette ambiance grotesque. Et DERANGED nous glace les os, et au fur et à mesure, les séquences semblent être de plus en plus construites et fictionnelles (cf. enlèvement de la barmaid, celui de la fille de la quincaillerie et sa monstrueuse échappé dans les bois), ou de plus en plus "policier" et fantastique, en apparence seulement. Derrière, en filigrane d’abord, une tristesse fabuleuse s’installe.
 
Viennent alors les séquences sublimissimes en forêt (ralentis, que du son-off et de la post-synchro pour les éléments sonores secondaires, élimination des bruits principaux, et photo extraordinaire), puis celle, hyper-découpée, avec une efficacité remarquable, de la découverte de la ferme (scène finale). Plans sur la campagne nue, désertique, objective, plans nous jetant à la gueule la solitude du personnage principal et… plan où arrive une voiture de police, qui change, sans coupe (c’est très classe), le point de vue et amène l’absence. Ils nous font comprendre l’ignoble solitude, l’abyssale froideur du contexte, la souffrance immonde de Blossom. Mais il a disparu du film. Quelques plans de campagne, comme un épure, comme le vide qui creuse le malheureux qu’il est. Que nous sommes. Dans ces plans (même pas une dizaine, ou alors tout juste) de campagne vide, le film semble s’être arrêté, glacé et figé par une température anormalement basse. Le plan de la "femme-cochon" y répond avec force : nous n’avions jamais été aussi proches de l’homme. De la peur à l’effroi. Avec Kleenex. Le silence qui suit, en solitude et souffrances muettes, est hallucinant.
 
Sinon, signalons le beau cadre, même s’il est moins "au cordeau" que celui du MORT-VIVANT, son superbe, photo discrète mais qui, sans faire de bruit, se révèle souvent impressionnante. Bref, ça assure avec classe. Quant aux acteurs, comme si cela ne suffisait pas, ils sont hallucinants, Roberts Blossom en tête, acteur le plus improbable du monde, mais d’une puissance extraordinaire.
Un très beau film. C’est sorti à pas cher en DVD dans la collection Mad Movies, je crois.
 
Hivernalement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : La porte qui ne peut s’ouvrir, avec le vent qui la fait claquer sur le loquet, opposée à la porte bien entrouverte du garage, immobile elle, figée, d’où on aperçoit la femme-cochon. Invisibilité de Blossom contre présence du corps, mouvement contre plan fixe, désespérément fixe, absence criante de Blossom, invisible (juste un fantôme qui pousse une porte fermée de l’extérieur) contre la froideur clinique du corps de la femme, quand même palpable, et même terriblement présente. C’est quand même très beau.
 
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Publié dans Corpus Analogia

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Dr Devo 15/12/2005 17:43

Oui oui, mais avec le même scénario quel merveilleux film comique cela aurait pu faire! [le type tuait et decoupait des corps, les conservait dans son frigo ou les dissolvait dans de l'acide, et tout ça dans son appartement; ca puait a des millions de kilometres à la ronde, et un jour, il y a même une de ses victimes qui s'est echappée et que la police a retrouvé, mais le Jeffrey ne s'est jamais fait choper! Etonnant, non?]

Pour le reste je plaisantais bien entendu!


Dr Devo.

Le Marquis 15/12/2005 17:34

Pas TOUS les films de serial killer, cher docteur; Ed Gein était la référence avouée des réalisateurs des 3 films évoqués. Et d'ailleurs, nous avons aussi vu un (très mauvais) film inspiré par les frasques de Jeffrey Dahmer, n'est-ce pas ?

L.C. 15/12/2005 16:54

ah oui ed gein etait vraiment un degenere de la pire espece, qui a vecu dans les jupes de maman jusqu'a 40 ans - juste un pauvre type qui s'ennuyait a la campagne et qui decoupait les gars du coin pour passer le temps - tres religieux - le cute quoi - et quand je dis "cute' il faut le prononcer a la francaise parce que ed c'etait pas vraiment un tombeur.

Dr Devo 15/12/2005 07:24

Tout les films avec des sérials killers à leur maman quoi! SERIAL MOTHER aussi?

Dr Devo

Le Marquis 14/12/2005 21:25

Ce film, MASSACRE A LA TRONCONNEUSE mais aussi PSYCHOSE s'inspirent de l'histoire d'Ed Gein.