LE SURVIVANT de Boris Sagal: ils ont changé ma chanson

Publié le par Le Marquis

Poncif : il est difficile de porter un roman au grand écran, particulièrement lorsqu'on s'attaque à un classique. Personnellement, je ne suis pas contre des trahisons, petites ou grandes, l'adaptation littérale ne débouchant que très rarement sur un résultat convaincant - et dans ce registre, je recommande vivement le superbe LES INNOCENTS de Jack Clayton, d'après "Le tour d'écrou" de Henry James. L'objectif idéal n'est pas, à mon sens, de raconter la même histoire de la même façon, mais plus d'en restituer l'esprit. Le film de Boris Sagal me paraît être un bon exemple des travers de la relecture. Le sujet : un homme seul au milieu d'une ville fantôme, dévastée par un conflit nucléaire, tente de survivre en luttant contre la folie, mais surtout contre les mutants issus des radiations, acharnés à sa perte. Cette adaptation du très beau roman de Richard Matheson (« Je suis une légende ») a acquis au fil des années une aura de film culte, mais elle était invisible en France depuis des années. C’est dire à quel point j’étais curieux de découvrir le film, à quel point aussi la parution de ce genre de DVD, expédiés de façon anonyme dans des collections économiques, est toujours la bienvenue. Premier constat : le film a esthétiquement pris un certain coup de vieux (musique 70’s, utilisation intempestive du zoom, influence hors sujet de la Blacksploitation…), ce qui ne l’empêche pas de faire preuve d’une certaine maîtrise, et de proposer quelques séquences mémorables. Le travail d’adaptation est par contre discutable sur deux points majeurs.

Premièrement, le choix de remplacer l’épidémie de vampirisme du roman par une simple mutation post-atomique fait perdre au récit son thème central (le mythe et son renversement) – et incidemment son titre, Charlton Heston n’incarnant plus dans le récit une « légende » mais simplement un élément subversif et presque politique. C’est d’autant plus dommage que le cinéaste Boris Sagal ne ménage que peu de surprises quant au look des mutants, dévoilé trop rapidement dans le récit ; un look au passage un peu surprenant. Les mutants ressemblent à une confrérie d’albinos hippies en toges (certaines toges sont même noires à paillettes !). Pas très impressionnant, très largement parodié depuis. L’assimilation du groupe des mutants à une secte (avec leader charismatique) tend également à affadir le propos en l’éloignant de ses intentions originelles. Deuxième soucis avec cette adaptation, Charlton Heston, le « survivant », n’est pas le seul survivant, puisqu’il rencontre deux « activistes » noirs (dont l’excellente Rosalind Cash et sa coupe afro), ainsi qu’un adulte prenant soin d’une troupe d’enfants survivants. Dès lors, on se dit qu’il existe probablement d’autres survivants ailleurs, et par centaines : exit le sentiment de fin du monde éprouvé à la lecture du roman, on se retrouve face à un univers proche de celui des futurs Mad Max. Et on perd au passage l’extrême noirceur du récit puisque le scénario laisse la porte ouverte à un espoir totalement absent du roman, et qui s’apparente ici à une pièce rapportée. Comme si LE SURVIVANT était adapté du roman « Nous sommes des résistants », et non pas de « Je suis une légende ».

Le tout s’approche au fond de l’esprit de LA PLANETE DES SINGES (l'original), autre film interprété par l’influent Charlton Heston -capable de défendre becs et ongles Orson Welles sur le tournage de LA SOIF DU MAL, et dans la foulée de défendre avec la même virulence le lobby des armes à feu. Le scénario s’inscrit ainsi dans des thèmes ancrés dans l’esprit des années 70, des thèmes à la mode qui ont également contribué à vieillir le métrage. Un film un rien désuet donc (ce qui est assez contrariant pour qui a lu Matheson), mais qui n’en demeure pas moins relativement engagé (à défaut d'être cohérent) dans le contexte du système hollywoodien, assez intelligent dans sa mise en scène comme dans son écriture, et parfois assez impressionnant dans sa dernière partie. Les séquences les plus troublantes n’étant d’ailleurs pas les plus cohérentes (voir la mutation abrupte et illogique de Rosalind Cash), ce qui renvoie au principal défaut du film, à savoir son manque de fantastique pur, son manque de poésie. Un remake est envisagé, espérons qu’il rendra honneur au formidable récit de Richard Matheson (et maintenant que Schwarzenegger est occupé à jouer au politicien, on peut espérer un film un peu plus audacieux).
Bref, il faut souffler sur la poussière et faire le deuil de l'adaptation réussie pour apprécier ce très modeste classique de la SF politisée des années 70.

 

Le Marquis.

Publié dans Corpus Analogia

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daniel 25/02/2005 08:25

Tu as vraiment le chic pour trouver tes photos.