Partager l'article ! MY BLUEBERRY NIGHTS, de Wong Kar-Wai (USA-Chine, 2007) : C'est beau une ville d'inuits...: [Photo : "L'Ami Argento (il prend toujours les vi ...
[Photo : "L'Ami Argento (il prend toujours les virages au bon moment)" par Mek-Ouyes]
Chers Focaliens,
Salutations ! C'est dans la dernière ligne droite, alors que bientôt nous aurons changé d'année, que sortent les gros éléphants de la forêt, achevant ainsi la saison box-officieuse classique de l'art-et-essai. Coppola, Cronenberg, Todd Haynes (de nouveau bien vu et en odeur de sainteté, avec ses oscars et ses croissants, et son sujet sur Michael Jackson), James Gray, etc... C'est quand même du lourd.
Wong Kar-Wai. Mouais. Un cas intéressant. Ici, le bonhomme change son fusil d'épaule, ou plutôt change de calibre et s'en va aux USA tourner ce film, avec une équipe majoritairement anglo-saxonne. Mr Mort me disait au téléphone ce week-end, je cite, "c'est quand même plus franc qu'Almodovar qui convoque Hollywood en nous faisant croire qu'il est resté en Espagne", allusion au script-rewriting dont abuse le vieux Monsieur depuis quelques années en convoquant un scénariste hollywoodien pour structurer ses premiers jets de scénario. Je me devais de citer ce bon mot, vous comprenez...
Jude Law, triste nouvelle, est toujours beau, mais il tient un café, un "diner" plus exactement, quelque part dans un faubourg de New-York. Un établissement modeste, un peu
vieillot mais tenu avec un soin maniaque par notre ami beau gosse. Doté d'une mémoire phénoménale (il est capable de souvenir d'un client des années après, en évoquant le menu qu'il a pris ce
jour-là), Law rend aussi des services à sa clientèle en transmettant des messages notamment. Du coup, ce diner est un peu aussi le "collège des coeurs brisés". De temps en temps, un amant
éconduit ou une femme au bord de la crise de nerf sentimentale viennent déposer un message ou les clés de l'appartement du futur ex-couple. C'est le cas de la jeune Norah Jones, une jeune fille
qui vient rendre les clés de l'appartement de son ami qui l'a sûrement trompée. La rupture ne passe pas, Norah l'a en travers de la gorge. Quelques jours après avoir confié ses clés à Jude
Law, elle repasse au diner pour voir si son futur-ex les a prises... Même pas ! Dégoûtée et en colère, elle confesse à Law son envie de parler. Les deux vont s'enfermer toute la nuit dans le
diner pour papoter. Norah pleure, Norah rit et Norah goûte une très bonne tarte aux myrtilles, avant de s'endormir sur le comptoir et...
Quelques semaines plus tard, Jude Law est déçu : il n'a jamais revu la belle Norah. Pourtant il va avoir des nouvelles. Cette dernière, en effet, a décidé de traîner à droite et à gauche aux
Etats-Unis, voyageant de ville en ville en trouvant des jobs de serveuse qui vont l'aider à s'acheter une voiture (c'est son rêve). Elle envoie régulièrement des cartes postales à Jude Law, lui
confiant le récit de sa vie itinérante, et lui racontant notamment deux histoires (et autant de segments dans le film de Kar-Wai) : celle d'un policier alcoolique n'arrivant pas à faire le deuil
de son mariage foiré, et celle d'une joueuse de poker professionnelle roublarde et fantasque...
Wong Kar-Wai, réalisateur loin d'être manchot, a donc choisi, et pourquoi pas d'ailleurs, le mini-exil pour réaliser cette histoire de voyages et de relations flirteuse à distance.
C’est aux USA, en langue anglaise et avec des acteurs du cru qu'il monte ce projet.
Loin de se laisser manger par nos amis ricains, Wong garde le contrôle, et ce dès les premières images. Darius Khondji remplace assez docilement l'ami Christopher Doyle, certes, mais on reste
dans le même modus operandi. La photo, grande vedette du film, est très léchouillée, dans des teintes bariolées et surcomposées qui rappellent aussi que Kar-Wai est, de ce point de vue, un grand
maniériste. Finalement, on est assez proche des partis-pris esthétiques des anciens films du Monsieur, comme HAPPY TOGETHER, par exemple, au hasard, qui lui aussi avait une photo très marquée.
Ici Khondji courbe l'échine et se soumet volontiers aux volontés de léchouillage de son réalisateur, semblant s'en donner à coeur joie en multipliant les jeux sur le grain (tiens, du grain
dans la photo, ça faisait longtemps ! ça change un peu !), sur la colorimétrie presque tout le temps très soulignée, très artificielle. On notera notamment des effets très rentre-dedans lors des
plans de transition ou de voyage, où les deux comparses n'y vont pas avec le dos du tractopelle. [Je note aussi un effet comique involontaire avec un changement d'axe dans la scène devant
l'hôpital avec un effet de changement de filtre hénaurme !!!]
Sur le sujet lui-même, là aussi, Kar-Wai est assez fidèle. Le temps passe et les deux héros, Law et Jones, s'éloignent et se cherchent, cette dernière le shéharazidant des histoires vécues qu'on découvre en vraies fausses ellipses. La nuit magique, où du chagrin on est passé à l'humour puis à l'amour, est différée par la tribulation road-movesque de la jeune Jones qui raconte des histoires d'amours brisées. Law attend, cherche à joindre la jeune fille, tandis qu'elle choisit la carte postale comme moyen de communication unilatéral. Les deux grands amis seront-ils un jour amoureux ou amants ? En tout cas, Law l'observateur doit se contenter de devenir lecteur là où Jones prend sa vie en main et décide à son tour d'observer les autres, en essayant de capter cette douce odeur de l'amour, souvent déçu mais toujours fort, qui flotte dans les endroits où elle travaille. En se liant à des inconnus, elle finit petit à petit par se trouver elle-même, et paradoxalement plus elle s'éloigne plus elle renforce ce quelque chose d'indéfinissable qui la lie à Jude Law et sa tarte aux myrtilles !
Ça c'est
le film sur le papier. C'est à dire côté scénario. Et c'est bien là le problème. On pourra reprocher à Kar-Wai, j'ai entendu ça, le côté mièvre et ultra fleur bleue de la chose, ce qui est sans
doute vrai mais un peu injuste. On est quand même pas plus dans l'eau de rose ici que dans une classique comédie romantique à la Julia Roberts, comédies souvent assez stupides et infantilisantes.
MY BLUEBERRY NIGHTS est une histoire de flirt très stylisée, qui s'inscrit presque dans un registre de conte (j'exagère un peu), c'est-à-dire de manière très artificielle au final. C'est un
récit, une histoire racontée, rapportée, souvent symboliste, alors évidemment c'est composé.
Le problème n'est pas du tout là, et très vite, dans les premières minutes du film et la mise en place du jeu entre Law et Jones, on est terriblement mal à l'aise. Comme je l'ai dit, Kar-Wai n'y
va pas avec le dos du bulldozer, et paf, d'emblée, nous envoie des plans ralentis à brûle-pourpoint (avec effets d'obturation), et des millions de couleurs chatoyantes ! Ce n’est pas du discret,
c'est du franc. Fidèle à sa volonté de stylisation à l'extrême, presque fantastique et sûrement baroque en tout cas, notre ami hongkongais ne se contente pas de ça et multiplie les effets
gourmands. Car c'est ça, son truc, c'est un gourmand. Les errances de Jones dans le diner sont très révélatrices de ce point de vue. Kar-Wai condense alors sa méthode à l'extrême. Vous observerez
qu'il multiplie les axes et les plans originaux, notamment en cadrant la rencontre des deux tourtereaux à travers la vitrine où les inscriptions jouent le rôle d'éléments graphiques
perturbateurs et permettent le surcadre ! Gourmand ! Une autre fois il place la caméra devant la vitre dépolie d'un frigidaire. Law la nettoie, met du glassex et hop le plan devient clair !
Gourmand ! Et ça n'arrête pas !
Bah alors docteur, où est le problème ? Bah exactement là, chère lectrice. Ce n'est pas moi qui reprocherai à un réalisateur sa volonté de tenter des choses stylisées ou de goûter
le baroque, loin de là. Mais ici, dès le départ, je ressens le malaise. En quelques minutes, on sent que c'est cuit. Et de manière très surprenante. Ainsi, bien que les plans soient malicieux,
ils n'atteignent jamais une apesanteur un peu lyrique ; on voit une gourmandise puis une autre, puis encore une autre... et rien ne se passe. Deux raisons à cela. D’abord, le cadrage n'est pas
beau. On est rarement surpris. Deuxièmement, les plans n'ont aucune conséquence entre eux, et paradoxalement, n'atteignent pas l'effet escompté : ils ne sont pas liés de manière significative (le
montage ne dit rien, la collure entre deux plans n'évoque rien, ne propose pas de point de vue, bref n'est pas narratrice). Or, Kar-Wai n'arrive pas non plus à faire des suites de plans incongrus
qui finiraient par trouver une logique inédite, il ne trouve pas un moyen d'expression qui raconte quelque chose à partir d'éléments disparates et hétérogènes. Bizarre, non ? Ce n'est ni l'un ni
l'autre !
C'est quand même fort paradoxal. Je pense qu'il y a deux raisons à ça. La plus décevante, c'est l'incroyable pauvreté de la mise en scène. [Pour quelqu'un comme Wong Kar-Wai qui est quand même un gars qui s'est posé des questions de mise en scène. Par rapport à du Ariel Zeitoun ou du Moretti, c'est du Mozart ! Kar-Wai pratique quand même ici un sport qui appartient à la sphère cinéma !] Où est passé le Kar-Wai d'il n'y a pas si longtemps, et encore plus celui d'autrefois ? J'étais un peu fâché avec notre ami, mais ici c'est sans commune mesure avec ses précédents films, et encore plus les vieux métrages du bonhomme. Oui, c'est pauvre et pour une raison toute simple. Le film donne bien sûr sa part belle aux dialogues. Le film est un dialogue, les personnages n'arrêtent pas de se raconter. Et que se passe-t-il à l'écran ? Des couloirs immenses de champs/contrechamps ! Le film est quasiment fait en gros plans et en plans rapprochés ! Même dans certains plans gourmands, ça manque d'air. L'échelle de plans est pauvrissime. Alors évidemment, il peut multiplier les effets photographiques, Kar-Wai, ou les demi-gourmandises, sa mise en scène n'en reste pas moins bancale. Dans les moments importants (Rachel Weisz pleurant dans la rue, par exemple), il fait en général un plan plus large avec un petit effet (un travelling ici), mais c'est tout. Sinon c'est du cadre serré, coupé aux dialogues.... Comme 98,56% des "réalisateurs" !
Vous imaginez d'ici les dégâts chez un type comme Kar-Wai qui, justement, développe quand il est en forme des mises en scènes bien plus personnelles, et où le montage, les axes et
l'échelle ont énormément d'importance. Ici, en serrant le cadre, Kar-Wai perd tout : il n'arrive plus à rendre l'image lyrique ou expressive (on étouffe littéralement de voir ces visages toujours
de la même manière, sans voir les corps quasiment), il n'organise pas du tout de ce qui est dans le cadre, il bride ses acteurs qui n'ont plus que du texte à dire sans que les mouvements aient de
l'importance, et encore plus il casse le rythme global du film en faisant un simple collage, une bande continue et sans heurts de plans qui se succèdent sans conséquence. Les effets de rupture
sont impossibles, le rythme est monotone au sens strict (c'est toujours le même tempo), et aucun plan ou aucun élément de mise en scène ne fait achoppement ou ne surgit. [A l'exception du carton
du titre qui brise le chromatisme du générique, et sans doute le plan sexuello-pâtissier va avace plus loin dans le film.] Stricto sensu, il ne se passe rien. Les plans pourraient quasiment
être montés dans le sens inverse que ça ne choquerait pas. Ce n'est pas beau, c'est bougrement impersonnel. Et ennuyeux du coup, puisque sans expression. L'esthétisation extrême qui se voulait
malicieuse et touchante devient une sorte de maquillage voyant, une femme fardée un peu vulgaire et surtout triste. Allez, il y a deux plans vraiment rigolos : celui de la caméra de surveillance
(et encore, mauvais montage je trouve, mais belle idée-papier), et l'insert récurrent sur les rocheuses (plan sombre dis donc !) dont le deuxième passage est bien mis en exergue et arrive, ouf !,
enfin!, comme un cheveu sur la soupe (c'est un insert fantastique et symbolique qui la deuxième fois brise la charte des couleurs et surtout est monté un peu trop court ce qui est très beau ; ça
dure deux secondes !).
Bref ; MY BLUEBERRY NIGTS dans ces conditions, c'est quasiment de la taxidermie. Le film est verrouillé de l'intérieur, la mise en scène est atomisée ou au mieux illisible. Wong Kar-Wai
curieusement est assez proche (sur le papier, en théorie) de certains jeunes cinéastes américains qui nous livrent des films à forte direction artistique mais à la réalisation cancérisée, rendue
obsolète par un manque de point de vue dans le découpage. [Je pense à Darren Aronofski, par exemple.] Des films de design en quelque sorte.
Je passe rapidement sur la musique qui, pour moi, est insupportable. J'aurais préféré du Merzbow ou du Suicide, mais bon, c'est du détail. C'est Ry Cooder qui s'y colle. On entend la Norah (ça c'est au-dessus de mes forces). Plus grave, Kar-Wai utilise le mode "montage musical" hollywoodien et nous sert la soupe des transitions musicales qui jouent l'ellipse, comme dans n'importe quel film de Julia Roberts justement, ce qui est assez peu pardonnable, je trouve, et qui manque cruellement d'originalité. C’est le deuxième point très décevant et même surprenant du film. Et sans doute la seule concession américano-américaine. Quelle tristesse !
Plus surprenant, les acteurs. Le choix de Norah Jones est une idée très bizarre. Si elle a permis sûrement au projet de se monter, elle n'est ni bonne ni mauvaise, juste fade, et limitée dans les scènes plus lyriques. On perd un des deux piliers du film d'entrée de jeu. On s'aperçoit que Jude Law sans ses mouvements dans l'espace, ce n’est pas grand chose. C’est comme lui couper les jambes. Plus triste et plus surprenant, l'incroyable déconfiture de la bonne Rachel Weisz et du grand David Strathairn (revoyez LIMBO), ici complètement mauvais, prisonnier des rôles très attendus et qui en font des caisses. C'est très étonnant d'avoir choisi Strathairn, acteur un peu improbable mais très puissant, pour arriver à un tel résultat, prévisible et outré. Je ne vois pas comment c'est possible, et cette déconvenue là reste un mystère.
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