I'M NOT THERE, de Todd Haynes (USA-2007) : Alors, ça fait quoi ?

Publié le par Dr Devo

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[Photo : "La Liberté dans le Choix" par Dr Devo, d'après une photo du groupe Negativland.]

 

Chers Focaliens,
 
"Qu'est-ce que tu vas faire ?"
"Je vais enregistrer tous les bruits."
"Ah oui ?"
"Ben, tu sais, en fait, ici dans le quartier, on a pas des tonnes de bruits" (Non, nous non plus.)
"MMmmm, parce que euh..., bon, tu vois,  c'est que..., la grosse ville est pas tellement dans le coin (ah oui, bien sûr), et une fois par-ci par-là on entend quelqu'un qui tire quelques coups de feu dans le lointain, ou quelqu'un  qui shoote dans des boîtes en métal, ou des trucs dans le genre, mais c'est tout. C’est très calme."

"Hey, regarde, j'arrive !"
« Michael Jackson, regarde ce que tu as fait ! »
Michael Jackson...
(« Tu as mis de la boue sur ma robe avec ton vieux vélo »)
Paul McCartney

(« Oh mon dieu, Carole, ces tâches de boue ne partiront jamais »)
Bruce Springsteen

(« Oh, Jeanne, qu’est-ce que je vais faire ? »)
 Van Halen

(« Oh Carole, je suis tellement désolé ! Tu étais trop près… »)
 Tina Turner

(« Tu es désolé ? À quoi ça me sert ? »)
 David Bowie

(« Tu sais bien qu’en principe tu n’as pas le droit de faire du vélo à l’heure du repas. »)
Prince Madonna, Huey Lewis and the News, The Cars, Herbie Hancock, Bonnie Tyler, ZZ Top, "Weird" Al Yankovic, Cindy Lauper, Pink Floyd, The Pretenders, Billy Idol, Billy Joel, Elton John, Neil Young, Sheena Easton, John Lennon, The Alan Parson Project, Rick Springfield, The Rolling Stones, Pat Benatar, Hall and Oates, Adam Ant, Queen, John Cougar Mellencamp, Fleetwood Mac, Duran Duran, Police, Eurythmics, Culture Club dont Boy George, Kenny Rogers, Stewie Wonder, Julio Iglesias et Diana Ross, Donna Summer,  Dean Martin, Kiss.

Auxquels je pourrais ajouter quasiment toute la scène française, y compris l'immonde Nouvelle Scène Française, de Léo Ferré à la Star Ac'. Tous sauf qui d'ailleurs ? Ah si, peut-être, Guesh Patty ou Gérard Manset. Tous les autres, par contre...
I’M NOT THERE se désolidarise.  Ce film n’est pas sur Bob Dylan. Mais alors pas du tout, ou si peu. Ce film ne parle pas une seconde du Vietnam, et n’a aucun discours sur cette guerre, ou sur n'importe quelle guerre. Ce film n’est une métaphore d’aucune idée sociale ou politique concernant la musique et le Monde. Ce film n’est pas un biopic. Ce film est réaliste.
 
Par contre, I’M NOT THERE fonctionne en creux et  reliefs. Et évidemment, c’est dans le creux que ça se passe, le relief n’étant que la coquille de l’œuf. Dans l’œuf, il y a du gaz.

Ce qui en fait un film important, c’est qu’à aucun moment il ne renonce à être vraiment populaire, dans le sens cinématographique du terme. Les choses sont faites à l’envers (autopsie du personnage principal au bout de cinq minutes de film, c’est osé !), ou plutôt dans l’ordre exact, enfin.

Une des plus belle scène du film est curieusement un passage mettant en scène Richard Gere, pourchassant la Fidélité à cheval. Ce faisant, en la cherchant dans la forêt, il tombe en arrêt devant la vallée boisée en contrebas. On ne voit que des arbres, mais lui est fasciné par un détail. Il entend un bruit étrange. Quelques champs/contrechamps plus tard, on comprend. La lisière d’un groupe d’arbre avec le ciel lui rappelle la texture et la couleur d’images télé (des actualités sur la guerre pour être précis). Première chose sublime de cette scène : c’est le chromatisme et la texture de ces deux zones, haut des arbres et début de ciel, qui l’émeut et le bouleverse. Là où le critique malfaisant (c'est-à-dire 98,56% des critiques) verra, comme un idiot, un plan sur le Vietnam, et regardera le doigt plutôt que la lune, on comprend alors que c’est cette perception en elle-même et l’analogie "tuyau de poêle" à suivre qui est importante. Ce qui émeut le chanteur à ce moment-là, c’est la texture des déflagrations télévisées, ici donc évoquées par un bout d’arbre et de ciel, qu’il associe à quoi... ? À la guerre ? À l’époque troublée ? À son engagement supposé ? Non bien sûr. Qu’il associe à sa femme perdue, Charlotte Gainsbourg ! Les images télévisées dans le film parlent de Charlotte Gainsbourg ! Toutes ! Dans cette scène et dans toutes les scènes du film ! Le film ne parle pas des actualités de l’époque, elle parle de la femme de Richard Gere !
Comme si, en conclusion, Haynes voulait rappeler, enfin quelqu’un s’y colle, que l’Art est une question de découpage et de collages d’éléments disparates, formant un ensemble ultra-hétérogène, un ensemble de collages d’idées, associées par une pensée saugrenue.
 
De cette manière, on peut dire que le seul film qui mérite le titre "d’engagé" est vraiment I’M NOT THERE. Film important, et pesez ces mots que je dis dans un mouvement de mèches solennel, pesez ces mots que je ne dis jamais, I’M NOT THERE est un film extraordinaire pour des raisons… de fond !!!!!  Encore plus que de forme, presque. C’est le seul, ou un des très rares, enfin le seul peut-être, qui aborde le sujet ouvertement, qui travaille l’engagement et le travail artistique. D’un point de vue politique (au sens large), ce film est d’une intégrité sans faille, d’une dignité soufflante. L’art engagé est un mensonge. C’est un monstre sémantique. C’est comme les vaches à réactions, on peut dire ces mots, même dessiner ces vaches, mais ça ne veut rien dire. L’art documentaire est une horreur. Ce qui est dit dans le film est peut-être la seule forme possible d’engagement. L’imagination n’est rien, comme disait Duras, et c’est dit ici, dans le film, dans la belle dernière scène dans la voiture, avec ce contrechamps sur Bruce Greenwood qui arrive enfin, décalés d’environ 60 minutes avec le champ qui correspond. La morale possible du film est que cet artiste parle autant du Monde qui l’entoure que de pastèque ou d’astronaute ou de frangipane.
 
En ces temps qui glorifient l’art utile, le cinéma d’engagement, « qui apporte quelque chose » comme disent les spectateurs devant la caisse du cinéma ou au sortir de la salle, en ces temps où le moindre film se veut une thèse ou « un film sur… », I’M NOT THERE est un film sur les pastèques, et donc le seul film politique possible. À aucun moment, il n’accepte d’être récupéré par un quelconque message. Le film, et l’Art sont Création. Un assemblage quoi. Devant l’immonde  putasserie de tous les autres longs métrages, et devant l’immense putasserie des mondes du cinéma et de la musique, le personnage esquissé par Haynes est peut-être le seul à avoir les mains vraiment propres, le seul à ne pas avoir couché avec la rue (Kétanou, rajouterait Mr Mort !). Ce qui en fait un des plus beaux films politiques de toute l’histoire. Haynes prend le risque suprême et ne fléchit pas : il est seul sur des millions de personnes, il pense exactement le contraire de tous, il est en contradiction avec le monde entier. Et il continue de dire qu’il a raison.
 
Chapeau bas !
 
I’M NOT THERE, en gardant une forme totalement abstraite, est donc le seul film politiquement acceptable sur l’Art, et sans doute un des rares à oser un travail artistiquement valable au peuple des spectateurs. La forme est ouvertement lyrique et sensuelle. (Drôle aussi parfois).
Il reste de ce film un sentiment immense de solitude, provoquée par un regard perdu (celui de Gainsbourg) et aussi par un regard hasardeux trouvé (celui avec Greenwood). C’est parce qu’il refuse de se baigner dans le bain de pathos gluant de tous les autres films, que I’M NOT THERE est un des très grands films de ces dernières années. Au moins sur le fond.
On ne peut pas être concerné par l'Art et pour le Téléthon.

Dépêchez-vous cependant, car le film ne va pas rester à l’affiche plus d’une ou deux semaines.
 
Partiellement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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The R. 08/12/2007 22:15

Comme tout cela est juste et recoupe mes propres sensations devant cette grande œuvre, admirée par deux fois déjà.
Le piège serait de tomber dans le décodage Dylanologue alors que le film s'adresse avant tout à nous, qui n'étions pas nés dans les années 60 et qui, même si nous n'y comprenons pas grand chose, avons une toile de fond théorique naturelle faite de fractales et de physique quantique. Et moins on cherche à jouer au who's who, plus on a le loisir d'accrocher aux thématiques qui sous-tendent le film, et à sa forme poétique qui dépasse de loin la succession de clins d'œil.
ATTENTION, LA SUITE PEUT CONTENIR DES TRACES DE: SPOILERS
FABRIQUÉ DANS UN ATELIER QUI UTILISE: RÉFÉRENCES À LA FIN DES FILMS
C'est quand même, avant tout peut-être, un film sur la conscience, en cercles concentriques, d'abord une conscience politique qui n'est qu'une connaissance historique, puis une conscience sociale "en phase avec son temps", et au centre: MOI. Le seul sujet à aborder qui laisse la possibilité d'être honnête. En ce sens, le film est une justification assez pertinente d'une certaine forme d'égocentrisme.
Quant à ce chien qui m'a tant ému, eh beh (désolé pour cette lecture par trop univoque) c'est le temps. Billy (Richard Gere dans on meilleur rôle depuis Les Moissons du Ciel) croit avoir échappé au temps en l'attachant (égratignant au passage la notion de liberté), mais il est rattrapé par lui, pire, le temps lui échappe. Se poser est un leurre, fût-ce à Riddle. Pour atteindre une forme de liberté, il faut faire comme le temps -or le temps c'est ce qui change (je vous la fais en VO?)- voire si possible le battre à son propre jeu. En reprenant la route vers d'autres "moi", Billy, dans le train, va plus vite que son cabot-une longueur d'avance sur le temps. La fin est donc particulièrement optimiste. De plus, si le film nous invite au mouvement et à la réinvention permanente, donc aux deuils successifs, sa structure plus proche du mille-feuilles que de la ligne unidirectionnelle nous rappelle que tout existe à chaque instant. Et sa fin que "tout revient" (après le Coppola, décidément Nietzsche n'a pas moyen de dormir tranquille ces derniers temps).
-Quant à Ed Lachman, c'est à la fois un grand technicien et un génie.