UZUMAKI de Higuchinski (Japon - 2000) : L'Esprit d'Escalier

Publié le par Dr Devo

 

Chers Amis,
Ce n'est pas parce que c'est dimanche qu'on va se laisser aller. Deuxième épisode des aventures filmiques en présence du Marquis. Toujours à l'affût, et toujours prêt à investir dans des DVD que personne ne connaît, le Marquis débarqua hier avec une nouvelle double galette de la collection asiatique de Studio Canal. Le choix se porte sur UZUMAKI. Vous ne connaissez pas, et c'est bien normal. Et en même temps non. Je vais m'expliquer. Le bon Docteur va s'occuper de vous. Vous aller être bichonnés.
On retourne donc au Japon, pour la deuxième fois de la semaine, après le très recommandable ELEGIE DE LA BAGARRE dont je vous vantais les mérites. Les Japonais sont des gens étranges, et bien souvent ils font des films étranges. Voilà qui amène un peu d'air frais sur les terres un peu scandaleuses de France et même d'Europe. Et ça va décoiffer. Comme Jacques Fabre débarquant dans le hangar où le gringo indigène stocke ses sacs de café, le Marquis et moi-même ne nous contentons pas des sacs en vitrine. On n'en veut pas de ton RING 12 ou de ton remake semi-américain de THE GRUDGE 8. Montre-nous plutôt ce que tu caches au fond du magasin. On n'exige que le meilleur, et on vous choisit des films aux 1000 saveurs. Si tu veux goûter un film au vrai goût de cinéma, approche-toi.
Higuchinski. Quel drôle de nom ! C'est un pseudo, bien sûr, qui révèle la double origine de ce réalisateur que personne ne connaît : japonaise et ukrainienne ! Ben ouais, il est comme ça l'animal. Et attendez d'avoir vu son film! UZUMAKI se passe de nos jours dans une petite ville japonaise, un peu perdue dans la campagne. Kirie est une lycéenne, comme d'habitude, qui passe son temps entre son père céramiste (et de talent, car il vient de gagner un prix national prestigieux), son lycée, sa meilleure copine, et enfin Shuichi, son ami d'enfance, lui-même lycéen. Kirie et Shuichi forment un drôle de couple (ils ne sortent pas ensemble, mais bon, ils pourraient très bien). Elle, dévouée, souriante et rigolote. Lui, droit comme un i, laconique, inquiet. La vie se déroule tranquillement semble-t-il. Le train-train déraille, si j'ose, le jour où nos deux amis, à la vie à la mort, se rendent comptent que le père de Shuichi développe une phénoménale et absurde passion pour tout ce qui concerne les spirales! Ben oui! Le père du héros, du jour au lendemain, commence à collectionner tout ce qui ressemble à une spirale: ballon, tableau, photo, panneau publicitaire, sushi en forme de spirale, etc... L'obsession le pousse même à abandonner son boulot pour passer des journées à se perdre dans leur contemplation. Par exemple, il passe des heures à traquer les escargots dans les champs, avec sa caméra vidéo, et à filmer sans relâche la forme en colimaçon de leur coquille. Son comportement est de plus en plus étrange. Il devient irritable, colérique et violent dès que sa passion est contrariée! Et il les regarde sans fin, ses spirales. Shuichi s'inquiète pour l'étrange fanatisme de son père. Et bientôt, c'est la petite ville entière qui est contaminée par la folie de la spirale.
UZUMAKI. L'art de la spirale, si on traduit. Joli titre. Et mazette, quel film! Le Marquis et moi-même n'en sommes pas revenus. Le premier quart d'heure est plutôt plaisant, et gentiment loufoque. La galerie de personnages est très bien troussée, notamment en ce qui concerne les seconds rôles, très réussis et interprétés avec punch. L'ambiance fantastique est annoncée dès les premiers plans ou Kirie va à l'école. Un petit vent arrive sur elle, et d'un coup, elle se trouve dans un état de grave réflexion et d'inquiétude, avant de reprendre son chemin comme s'il ne s'était rien passé, en toute insouciance. Un peu fantastique, un peu film de lycéens (pour ne pas dire college), un peu loufoque dans la comédie. La dominante est bien sûr celle de l'étrange, et on se laisse facilement aller dans ce film stylé, mais un peu cabot, qui semble ne pas manquer de charme. Une première chose frappe. Quand il s'agit de mise en scène, Higuchinsky n'y va pas de main morte. Fondu entre deux plans en forme de spirale, lumière ultra-composée et assez artificielle (avec une très belle idée : les séquences des deux premières parties du film (et il y en a 4) jouent sur un assombrissement progressif de la lumière), et des loufoqueries sympathiques et iconoclastes, tel ce même plan découpé en quatre plans différents. Il s'agit d'un plan sur un lycéen amoureux transi, mais déçu, de Kirie. On le voit en contrechamp normalement. Coupe brutale et nouveau plan qui est exactement le même mais l'image a pivoté de 45 degrés. On doit donc pencher la tête pour voir l'image dans le bon sens! Coupe brutale, et l'image a encore pivoté de 45 degrés, et on est maintenant la tête en bas. Re-coupe brutale et encore 45 degrés de pivotement. Et enfin dernière coupe et l'image est de nouveau dans le bon sens. Le tout en trois secondes, rappelant le motif, incessant dans le film, de la spirale! Le Marquis et moi-même jubilions de tous ces petits procédés loufoques, par ailleurs parfaitement intégrés dans le reste de la mise en scène, toujours très soignée. Nous sommes donc en territoire iconoclaste, et nous nous attendons à des surprises permanentes, un peu comme la gourmandise que l'on retrouve dans le ton et la réalisation de la série "Chapeau Melon et Bottes de Cuir" (LA série insurpassable, et de très loin ; un des rares exemples prouvant qu'on peut faire du vrai cinéma partout, même à la télé).   
Malgré tout, la vitesse de croisière n'est pas atteinte, et Higuchinski semble avoir bien miné le terrain. Cette première bobine passée, sur un ton alerte et fripon, n'est qu'une chausse-trappe, et petit à petit le rythme devient plus lent et s'alourdit, pour devenir presque pesant. Non pas qu'il y ait de longs plans séquences mizoguchiens! Pas du tout. Mais, Higuchinski prouve qu'il sait faire durer une image ou un sentiment d'angoisse. On a alors l'impression que le film patine et s'enfonce dans une espèce de sables mouvants. L’ambiance devient lourde et menaçante. Mais n'allez pas croire que le film vire sous prozac. Si le rythme est plus tendu, la mise en scène, subtilement paradoxale, ne fait aucune concession, et continue de tout détruire sur son passage. Les folies les plus extrêmes arrivent à l'écran. Aucun choc graphique ne nous sera épargné. Pour chaque plan, au moins une idée, et des plus sublimes en général. Le film garde sa folie originelle. Plus que le rythme, c'est le ton qui a changé. Nous nageons toujours en pleine folie, mais avec un goût bizarre dans la bouche. Les spirales envahissent le film, sans justification autre qu'elles-mêmes (comme l'explique joliment un des personnages du film). La folie gagne. On rit beaucoup, mais d'un rire angoissé, et surtout on a le vertige, de plus en plus pressant, face à ce film à la fois  baroque et planifié, dont on ne peut-être sûr que d'une chose : on n'est incapable de dire ce qui peut arriver ou à quelle sauce nous allons être mangés.
Le film regorge de centaines de plans absolument étonnants et ludiques. On pourrait multiplier ad vitam et en 50 pages les exemples de choses esthétiquement renversantes. Higuchinski ne se refuse rien, ne recule devant aucune audace et surtout ne se pose jamais la question du ridicule. Et là, on reconnaît ce qui est à mon sens la qualité suprême des plus grands artistes. Le film avance, le rythme s'alourdit, les événements deviennent de plus en plus énormes jusqu'à la folie la plus pure (et la plus drôle ; ceux parmi vous qui verront le film me remercierons à genoux et en pleurs de ne pas avoir gâché certaines des plus « hénaurmes » surprises) . Les séquences splendides s'enchaînent : l'arrivée de Kirie chez le père de Shuichi, dans la nuit avec un travelling phénoménal sur lequel vient se superposer une image étrange (et plus tard expliquée, la classe !), le suicide le plus fou de l'histoire du cinéma (je brûle d'envie de vous le dire mais je me retiens pour vous laisser l'incroyable bonheur de découvrir cette trouvaille. En plus le suicide est hors-champ ce qui lui donne 10 fois plus de force), cet interminable et sublimissime champ/contrechamp dans la voiture du journaliste. La caméra montre la route qui défile devant le pare-brise; on roule de nuit dans la ville endormie; le journaliste cause à Kirie. On sent très bien que quelque chose ne va pas. En fait, il manque le bruit du moteur, ce qui fait que le dialogue est très calme mais très angoissant. Le plan dure deux minutes (et donc c'est très long et très beau), puis fondu hyper lent avec le contrechamp où on voit le journaliste au volant avec Kirie à ses côtés (logique c'est le contrechamp) mais reconstitué en studio! La transition en fondu entre les deux images semble durer très longtemps. Et voir une conversation en voiture avec le champ en décor réel, le contrechamp en studio, et sans bruit de moteur (par contre les  bruits des sièges qui crissent à peine quand on passe sur une bosse de la route, eux, sont sonorisés!!! Tu la sens la précision maniaque dans le délire?), C’est d'une beauté à couper le souffle et ça provoque une angoisse terrible.
C'est dans ce mélange de "réalité" la plus simple et de reconstitutions artificielles ayant recours aux effets les plus gros que le film trouve sa singularité. C’est bien simple. Le film fait tout, et parfois son contraire, et c'est dans ce cheminement absurde qu'il trouve la force de sa logique. Ainsi, Higuchinski utilise aussi les images de synthèse et toute la palette des effets numériques (de manière normale ou extrêmement outrée dans ce que ces images peuvent avoir de plus laid ou de plus artificiel – cf. le plan de la cigarette qui s'écrase contre le mur,  en très gros plan et en image de synthèse : image qui a dû coûter la peau des fesses, mais qui est complètement gratuite dans la mise en scène, et complètement inutile dans le récit, comme si le réalisateur gaspillait aristocratiquement son argent et son luxe (modestes) dans le geste le plus laid et le moins utile! Acte Dalinien par excellence!). En même temps, Higuchinski a recours aux trucages les plus ancestraux et simples du cinéma, comme par exemple les yeux en carton que portent les personnages hypnotisés (là où, cinq minutes auparavant, on a vu d'autres de ces personnages avoir des yeux exorbités en synthèse à 2000 dollars la seconde!) Tout et son contraire, le baroque à l'extrême, l'invention comme moteur (superbe séquences des photos finales qui, elles, enfin, sont de superbes effets réussis et vivants. Paradoxe...) Dans le même mouvement, UZUMAKI est un film calculé réfléchi, issu sans doute d'une réflexion profonde sur la mise en scène et l'artificialité des images. Le metteur n'a qu'un but : faire un film où l'esthétique mène la danse, où chaque plan compte et où les idées doivent être incessantes pour arriver à un climat parfois absurde, mais surtout beau et abstrait jusqu'au dernier atome. Même si le film semble emprunter une narration classique, il n'en est rien. Les ellipses abondent,  et le récit avance à la manière des livres de Abe Kobo, le plus subjectivement possible, contredisant sans cesse les principes précédemment posés, mais entérinant les événements dans une logique implacable. On est dans un fantastique construit et  poétique où l'abstraction, presque cartésienne, et le lyrisme soufflant (...mais à la Tex Avery !), forment une course folle vers un nulle part des plus personnel et des plus anxiogènes. Une sorte de cousin éloigné du KAIRO de Kiyoshi Kurosawa ou de Tsukamoto (TESTUO). Chapeau bas, l'artiste!
Sans avoir l'air d'y toucher, UZUMAKI est sans doute une œuvre de la plus haute importance, à la fois populaire et abstraite, cachant dans son modus operandi Drahomirien, un choc visuel nourri des réflexions les plus belles et les plus profondes sur la grammaire cinématographique.
On finira par une note triste concernant la bêtise crasse des professionnels français. En moins d'un an, UZUMAKI est le deuxième film japonais (après le très impressionnant SUICIDE CLUB de Shion Sono, film nettement en dessous de celui que je vous présente aujourd'hui, mais très réussi) qui passe à la trappe. Aucun distributeur n'a jugé bon de le montrer en France. C’est un scandale absolu, à l'heure où, en plus, le cinéma japonais fantastique a largement le vent en poupe. La période est propice à sortir le film, et personne ne le fait. Nos professionnels n'ont donc aucune excuse. En plus de produire des films calibrés, qu'ils soient grand public ou art et essai, la France est donc incapable de voir le talent indiscutable de cette oeuvre qui serait rapidement, en cas de sortie, devenue culte sur nos terres. Combien de films novateurs restent ainsi dans les limbes ? Combien de grands réalisateurs ignorés que l'imbécillité de quelques-uns nous empêche de découvrir ? [D'ailleurs, à ce propos, où est passé THE CARD PLAYER de l'immense Dario Argento ? On ne le verra jamais au cinéma, c'est maintenant quasi-certain, et si on a de la chance il nous reste peut-être une chance que quelqu'un le sorte en DVD... Et encore, ça devrait déjà être fait, ce qui n'est pas bon signe.] Voir UZUMAKI sortir à la sauvette en DVD, en double programme avec un St.JOHN’S WORT bien médiocre, et non pas en salles avec les honneurs qui lui sont dus, montre à quel point le système est sclérosé. Et cela rend triste votre serviteur qui, en voyant un chef-d’œuvre comme celui-là, n'a qu'une envie : le faire partager avec passion et jubilation avec d'autres.
Rageusement Vôtre,
 
Dr Devo    
 
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Publié dans Corpus Analogia

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Le Marquis 22/09/2006 23:31

St JOHN'S WORT, que c'était mauvais...

Landry 22/09/2006 19:52

Ah, je n'ai pas vu La Comtesse de Castigilione. Et pour être honnête, je n'en ai jamais entendu parler !Uzumaki était passé lors de la 10ème édition de l'Etrange Festival, en 2002, après Ring 0 et St John's Wort justement, si mes souvenirs sont bons !

Dr Devo 20/09/2006 00:21

Rapp a raison: le soir des ring o, 1 et 2, il sont passé la fabuleuse COMTESSE CASTAGLIONE. Mais je ne me souveins pas de UZUMAKI à cette soirée... Un enequete s'impose.
 
Dr Devo

Bernard RAPP 19/09/2006 22:35

Le soir où ils ont passé le court "La Comtesse de Castiglione" ?

Landry 19/09/2006 22:28

Au passage, Uzumaki est une adaptation d\\\'un manga de Junji Ito, sorti chez nous sous le titre de Spirale.Je crois que le film avait fait sensation à l\\\'Etrange Festival (c\\\'était lors de la nuit Canal +) mais que beaucoup s\\\'étaient endormis à cause de Ring 0, qui était passé juste avant.