LE CORPS ET LE FOUET, de Mario Bava (Italie-1963) : When something's going wrong...

Publié le par Dr Devo






















(Photo : "C'est tellement mieux comme ça..." par Dr devo d'après la couverture de l'album "Hardcore (volume 1)" du groupe Devo.)

Salut à vous, les petits focaliens en culottes courtes.
Après les fêtes de Noël, les grosses dindes, les petits fours, les joujoux et les aillequoux, je viens vous apporter un petit coup de Père Fouettard grâce à notre ami Mario Bava ! Finis les cadeaux, bonjour les bobos, les plaies et les cicatrices ! Faisons nous du bien, faisons nous mal.
C'est assez rigolo, d'ailleurs. J’ai vu ce film pour la première fois il y a quelques années à Paris, à l'Etrange Festival, dans une copie VF joliment délavée par les ans (ce qui avait son charme, d'ailleurs), et ce juste avant la projection de CHAIR POUR FRANKENSTEIN de Paul Morrissey (produit par Andy Warhol). La projection de ce dernier film était d'ailleurs en présence de Morrissey lui-même (devenu avec l'âge un vieux réac' absolument épouvantable, lui qui fut un membre actif de ce qu'il y avait de plus underground et avant-garde, va comprendre...). Et encore mieux, le film était projeté en relief, ce qui est très rare. Bon souvenir. Et donc, juste avant, nous avions vu LE CORPS ET LE FOUET. [D'ailleurs, Ubaldo Terzano, qui co-signe ici la photo avec Bava lui-même, était également le cadreur de CHAIR POUR FRANKENSTEIN. Etonnant, non ?]
 
XIXème siècle. Kurt (Christopher Lee) revient dans le crépuscule au château familial, après plusieurs années d'absence, déclenchant par là même peur et rage parmi ses occupants. Kurt retrouve en effet son frère Christian (Tony Kendall) qui vient d'épouser la superbe Nevenska (Daliah Lavi), leur cousine, ex-amoureuse de Kurt. Dans le château, il y a aussi le couple de domestiques et le père de Kurt. Et personne n'est content de le revoir. Car Kurt fut en effet banni pour son rôle supposé dans le suicide douteux de la fille des domestiques, quelques années auparavant. Mais Kurt veut faire la paix, du moins en apparence.
Voilà qui trouble Nevenska. Lors d'une ballade à cheval sur la plage, elle tombe nez à nez avec Kurt, son ancien amant. Celui-ci la jette contre un rocher et la fouette sans somation. Nevenska sent le plaisir et la volupté refaire surface ! Elle n'a pas changé : elle aime toujours autant la violence !
Le soir même, Kurt est assassiné. Le soupçon et le doute planent. Nevenska croit alors voir le fantôme de Kurt qui revient peut-être pour se venger de son ou ses assassins…
 
Ah ben on vous avait prévenus, c'est du sérieux. Ça ne rigole pas du tout. Ça n'est pas pour les petits enfants. Curieusement, cette revoyure en DVD m’a fait revoir la chose plutôt à la hausse, même si je ne l’avais pas détesté, loin s’en faut, lors du visionnage en salles.
L’intrigue est solide et se développe sur un drôle de faux rythme, quasiment du slowburn donc, quelque chose d’assez lent ou plutôt langoureux, où petit à petit les enjeux semblent se perdre. On pourrait encore mieux dire en précisant que, petit à petit, les enjeux, assez riches malgré une intrigue classiquement gothique, se multiplient et se superposent, avec pour fil rouge, au propre comme au figuré, les coups de fouet assénés de manière magistrale par Christopher Lee sur le corps magnifique de Daliah Lavi. Une intrigue simple donc, une bête histoire de fantôme, mais dont on se demande bien, et avec quels délices, où elle va nous mener. Vengeance tordue, élément fantastique inconnu, enquête ? C’est dur à dire. En tout cas, le film fait la part belle aux sentiments, et dégage une tristesse absolue en créant comme rarement on l’a vu et senti au cinéma de manière aussi sensuelle la relation physique, incroyablement palpable et placée sous le signe de l’entre-deux, à savoir sous le signe du passé ET du présent en même temps. La relation sado et maso, largement expressive, et ce avec très peu de chair dénudée, est rendue d’une manière fabuleusement érotique grâce à la mise en scène et à l’intensité assez phénoménale des acteurs. Et ce, encore une fois, malgré le côté toujours un peu ridicule des rituels sado-masos, quels qu’ils soient. En effet, on a rarement ressenti avec autant d’intensité le souvenir palpable, vivant encore pendant quelques heures, des amours défuntes et véritablement mortes-vivantes pour quelques instants. À l’intensité des relations physiques et des rapports charnels est liée l’incroyable impression de fugacité, de pâles échos de ce qu’ils furent jadis. Les coups de fouet reviennent, et avec eux cet amour fou et hors norme, mais on sait très bien que tout cela ne durera pas, et que la mort a déjà tout séparé et tout détruit. Une grande impression de claustrophobie et de solitude, véritablement déchirante, s’installe. Et c’est à fendre l’âme. C’est d’autant plus touchant que cet amour à l’envers est traité avec beaucoup de sentimentalisme dans l’acception la plus noble du terme.
Il ne faut pas se leurrer, même si le scénario est assez brillant. Si le film déclenche autant de passion, c’est bien sûr à cause de la fabuleuse mise en scène de Bava, véritable coup de poing, et encore plus, ai-je envie de dire, aujourd’hui en 2005. Elle est vraiment, comme souvent chez Bava, à tomber par terre. Il y a quelques décors seulement, mais richement dotés (énorme travail de la direction artistique), et formidablement spatialisés par un découpage au cordeau, à la fois très intuitif et sans fioritures. C’est une démonstration d’épure (maniériste) assez hallucinante. Voir la première scène entre Lee et Lavi sur la plage, et la façon dont Bava utilise l’arrière plan pour décrire les rapports de force entre les deux personnages. Le ciel bleu du couchant vient se briser sur la roche. On voit la belle Lavi en plan rapproché, avec dans l’arrière-plan une paroi rocheuse, et on comprend simplement, instantanément et avec quel lyrisme, que la pauvre femme est coincée, et dans son désir, et par le personnage de Lee, et qu’il n’y aura aucune rémission : elle n'a aucune issue… là où le ciel couchant derrière Lee, dans le contrechamp, montre son omnipotence et l’horizon illimité de passion qu’il lui apporte. Ne croyez pas que j’extrapole et passe à la moulinette littéraire cette belle séquence : c’est simplement dit, d’abord avec l’image et le découpage plutôt qu’avec les dialogues et le scénario. [Si j’étais prof de cinéma, j’utiliserais volontiers cette séquence, tellement elle est épurée, classe et limpide.]
Mais malgré sa précision, ce n’est pas le découpage qui a la part la plus belle, et ce n’est pas lui non plus qui rend la mise en scène si signifiante. Si le film informe et délivre ses informations, c’est rarement par le scénario et les dialogues, comme je le disais (en fait, ils arrivent souvent trop tard, quand on a déjà compris), mais c’est par la photographie qui, comme quasiment tout le temps chez Bava, est absolument hallucinante et d’une complexité magnifique. La lumière parle tout le temps, définit le champ et le contrechamp (jeu de cache cronenbergien dans la séquence du piano), définit le cadrage, et même sur-cadre. C’est fabuleux. Un acteur marche dans la pièce, et l’éclairage se modifie en même temps, en temps réel, donnant un ressenti phénoménal et sensuel à la moindre scène, et laissant le spectateur comme les personnages : sans répit, sans pouvoir échapper une seconde à la beauté et à la tristesse des sentiments exprimés. La lumière est d’un tel luxe qu’elle semble être le véritable narrateur de cette histoire. C’est beau, on a le souffle littéralement coupé. La beauté de cette photo (co-signé par Bava et Terzano), sa richesse, ses mutations in vivo à l’intérieur même d’un plan, ferait presque passer le cadrage, pourtant exquis et aussi rigoureux, pour un élément secondaire. Elle développe un véritable univers à elle seule, dans ce genre pourtant extrêmement codifié.
Ajoutez là-dessus des morceaux de bravoure assez étonnants et une maîtrise du rythme totale, n’hésitant pas, comme tous les grands films, à jouer sur le guingois. L’assassinat de Lee par un courant d’air (phénoménal !), l’incroyable sermon du prêtre à l’enterrement de Lee, qui semble être dans la première minute de ce texte la voix-off de Lee lui-même (idée géniale que Lucio Fulci essaiera de recréer dans VOIX PROFONDES dont on avait déjà parlé ici), les reprises incessantes de certains plans qui viennent enfermer le film  et les personnages (le château en plan d’ensemble avec la plage), la boucle sonore (du vent qui souffle tout le film, sans s’arrêter) qui joue comme une pierre tombale sur l’ensemble du métrage, etc. C’est extra, comme disait le poète, et ça ne s’arrête pas une seconde. Ici, aucun plan n’est perdu, tout est pensé, et bien loin d’enfermer le film dans un pensum théorique, on assiste au contraire à une œuvre d’une intuition remarquable, et dont l’incarnation fonctionne à chaque instant.

Bien sûr, le matériau de base (et le résultat) est bien moins original que LA FILLE QUI EN SAVAIT TROP du même Bava (achetez ça en DVD, ça coûte une bouchée de pain et c’est génial, il faut bien le dire). Mais LE CORPS ET LE FOUET est une œuvre des plus respectables, et dont le soin et la maîtrise font froid dans le dos, à notre époque. Que s’est-il passé en chemin pour qu’on ait perdu tant de savoir-faire et d’intelligence dans le cinéma européen ? Comment peut-on continuer à produire des films esthétiquement et cinématographiquement aussi médiocres après des réalisateurs comme Bava ? Et encore plus, avec des moyens bien modestes, comment a-t-on pu accoucher de films pareils, avec notamment une telle liberté de ton ? [Essayez de produire de nos jours un film sur l’amour d’un couple basé sur la soumission comme ici (avec une femme qui n'a de plaisir qu'en étant fouettée !), et qui soit en plus d’un érotisme troublant et encore plus touchant et émouvant…] C’est en revoyant de tels films qu’on s’aperçoit que, depuis bien longtemps, on a rendu le cinéma a des gens qui sont sans doute des locuteurs, mais sûrement pas des artistes. Pendant ce processus, c’est tout un savoir faire qui fiche le camp et qui meurt. Triste.
Passionnément Vôtre,
Dr Devo.
 
PS : Un des grands mensonges de l’Histoire En Marche est de nous faire croire que la chose la plus importante qui se soit passée en Italie, jadis grande terre de cinéma, était le néo-réalisme et Fellini. Fellini est un grand, sans nul doute (même si ce n’est pas tout à fait ma tasse de thé, et même si je respecte le bonhomme). Mais oublier Bava et ses confrères est un geste des plus malhonnêtes, en plus d’être complètement révisionniste. Si l’on veut parler de baroque ou de maniérisme, il est quand même difficile de faire l’impasse sur lui. L’Histoire n’existe décidément pas : elle s’écrit !
J’ajoute, comme je le dis souvent pour le cinéma de genre et italien de ces années-là (notamment UNE HACHE POUR LA LUNE DE MIEL de Bava également) : quelle intensité, quel trouble et quelle compétence se dégageaient des actrices de l’époque ! Là aussi, grande régression, les années passant…
Enfin, dernier ajout : regardez la magnificence des profondeurs de champ. Je râle souvent sur l’aspect étriqué des échelles de plans des années récentes. Mais ici, on en a la preuve ! On peut faire un plan rapproché qui ait quand même un arrière plan ! Qu’est-ce qui peut justifier un tel « je-m’en-foutisme » par rapport à ces choses là, fort simples, chez nos réalisateurs contemporains ?
Peut-être Straub a raison (encore !). Les réalisateurs devraient faire leur film avec les moyens les plus modestes possibles. Les films n’ont jamais coûté aussi chers, et ont l’air crasseux.
 
Je vous rajoute une petit mignardise dans le juke-box focalien (colonne de droite sous la pin-up au biniou !)
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Publié dans Corpus Analogia

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Le Marquis 15/04/2006 12:58

Joli programme, effectivement !

Isaac Allendo 15/04/2006 00:42

J'ai enfin vu "La fille qui en savait trop" et je me dois à nouveau de dire merci pour de si précieux conseils.C'est vrai qu'il est totalement splendide, bien au dessus des 3 autres Bava que j'ai vu et qui sont pourtant très bons, je suis sur le cul.(et pour la petite histoire j'ai aussi décovert "The King of New York" de Ferrara, "Le chateau dans le ciel" de Miyasaki et "Invasion LA" de Carpenter, le tout quasiment à la suite, croyez moi, un jour après je suis toujours sous le choc de tant de beauté !)

Tchoulkatourine 31/01/2006 03:34

Vous dites :Que s’est-il passé en chemin pour qu’on ait perdu tant de savoir-faire et d’intelligence dans le cinéma européen ?Pour ma part, j'ai tendance à penser que cela vient de l'amélioration qualitative et clinquante des cafétaria/bars lounge dans les musées. Oué, mais vraiment, c'est s'kon n'est mieux assis au café-wifi Branchechieurs du Rouvre que debout  a voir des coloriages et tatues (ki valents des $$$$ quand même, mdr, lol) (dirait un branché  tentant parler jeune)Je dis cela parce que je viens juste de voir "Lisa et le Diable" de Bava et j'avais eu le même sentiment à la vue de Suspira d'Argento : des références de partout à l'histoire de l'art italien. On va du barroco aux fresques romanes (surtout dans le Bava précité) en passant par la renaissance et le maniérisme. Parfois, ça aide.bon, il faudrait parler de Greenaway, j'en passe et des meilleurs... N'y y aurait -il pas une sorte de musée imaginaire du cinéma ? Enfin, comme dirait qui vous savez, docteur, retour à la réalité  : il n'y a rien de pire que d'être dans un désert.

Isaac Allendo 30/01/2006 16:40

Merci pour vos conseils !

Dr Devo 30/01/2006 08:37

Oui Opeation Peur n'est pas classique mais se deroule dans un environnement plus balisé: mais ce ci dit apres c'est la folie!Dr Devo.