MAIS NE NOUS DELIVREZ PAS DU MAL, de Joël Séria (France-1971) : Où tombent les ombres immenses...

Publié le par Dr Devo

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[Photo : "Over our heads" par Dr Devo d'après une photo de Jeanne Goupil dans NE NOUS DELIVREZ PAS DU MAL de Joël Séria]

 

 

 

Chers Focaliens,
 
Puisque nous avions évoqué PORNO HOLOCAUST, le film abyssal de Messieurs Mattei et D'Amato, on continue notre tour d'Europe des choses inconcevables, méconnues ou improbables en faisant une escale en France avec ce MAIS NE NOUS DÉLIVREZ PAS DU MAL réalisé par Joël Séria, réalisateur surtout connu pour avoir mis en scène les fameuses GALETTES DE PONT-AVEN, film extrêmement populaire mais que je n'ai jamais eu l'occasion de voir, curieusement, et qui fit aussi COMME LA LUNE (avec Marielle encore) que je n'ai jamais vu non plus mais dont j'ai toujours croisé des admirateurs peu nombreux mais fervents qui évoquaient la chose avec un regard humide et respectueux...
 
On en profite d’ailleurs pour prévenir le focalien distrait, pour qu’il n’achète pas n’importe quoi dans les trocantes, et notamment un petit slasher américain qui marche sur les plates bandes de SOUVIENS-TOI HALLOWEEN DERNIER et qui s’appelle je crois, DELIVRE-NOUS DU MAL (DEVIL’S PREY en V.O.), splendouillerie très anonyme et totalement ennuyeuse de Bradford May (un copain au réalisateur Jackson July, sans aucun doute, hihi !). Ces précautions étant prises, entrons dans le vif.
 
Les années 70, dans le département 4-9. Jeanne Goupil et Catherine Wagener, filles de bonne famille (Jeanne est quand même fille de comte et de comtesse !) passent leurs 16 ans dans une école religieuse où elle sont strictement éduquées par des Sœurs.  Sous leur apparence de jeunes filles irréprochables et intégrées, les deux filles inséparables mais solitaires (à l’écart du groupe) cachent un double jeu plus trouble. Fascinées, sans que l’on sache exactement le pourquoi de la chose, par la figure de Lucifer, ici envisagée au premier degré de manière assez simple, nos deux "héroïnes" sont en fait bien plus troubles qu’il n’y paraît. Très attachées à faire, mais en loucedé, ce qui ne se fait pas, elles passent leur temps à faire punir des camarades innocentes, à dénoncer les mœurs ambiguës de certaines sœurs et à manipuler leur monde sous le couvert de la plus pure intégrité. Enfermées dans une relation fusionnelle, elles recréent une réalité et un monde à elles, où règne l’inversion de toutes les valeurs. C’est une amitié des plus fortes qui unit les deux filles, amitié à laquelle se mêle une certaine sensualité, à la limite du saphisme (mais jamais saphique !).
Les deux "kindred spirit", toujours plus proches, toujours plus extrêmes, vont profiter de l’absence des parents de Jeanne pendant l’été pour ne pas perdre une minute l’une de l’autre. Elles passeront notamment leur temps à humilier les campagnards aux alentours, jouant des tours toujours plus vils, et dévoilant une nature mêlant une effronterie suprême et une insolence insaisissable. Elles préparent également une cérémonie sacrilège, un rite de passage inventé par elles dont les tenants et les aboutissants, un peu flous, pourraient faire craindre le pire…
 
Pour voir ce film, curieusement et malheureusement, il faudra semble-t-il, se procurer un DVD américain (en zone zéro, ceci dit, et donc lisible par nos lecteurs), quoique Mek-Ouyes, notre troublant photographe, me souffle à l’oreille qu’il a déjà vu la chose éditée en France mais en coffret uniquement. Ce coffret Joël Séria comprend, outre le film dont nous parlons aujourd’hui, LES GALETTES DE PONT-AVEN, COMME LA LUNE et CHARLIE ET SES DEUX NENETTES. C’est donc la collection U.S, bisseuse, exploitationniste  et fantastique Mondo Macabro qui nous propose cette édition, et on se demande bien pourquoi, à l’heure où énormément de films de genre européens ont l’honneur d’éditons DVD, souvent assez belles, comme chez Néo Publishing, pourquoi, dis-je, MAIS NE NOUS DELIVREZ PAS DU MAL ne ressort pas en édition simple. L’appel aux distributeurs courageux, en tout cas, est lancé !!!
 
En tout cas, quel drôle d’expérience que ce film ! Si nous sommes sans doute influencés par le fait que le film dans son édition américaine est donc présenté dans une collection "de genre", il faut bien avouer que le film lui-même place le spectateur dans une drôle de position. Ça commence très franc du collier, en dansant sur un pied bien bizarre (pas belle cette expression… Je la laisse !), en développant une atmosphère assez viciée où se mêlent très ouvertement l’inversion des codes et la "sacrilégité" (ignoble, ce mot… J’aime bien !) des deux jeunes filles. On sent le fantastique qui approche, d’autant plus que la référence à Lucifer est très vite mise sur le tapis. Pourtant, les choses ne sont pas aussi simples que cela. Et pour cause ! Le film avance à un faux rythme certain (j’y reviens), et le fantastique (qu’on envisage un moment comme possiblement très terre à terre, un peu à l’italienne en quelque sorte) tarde vraiment. Nous sommes donc pris largement à contre-pied, par une atmosphère et un propos à la fois très étranges et totalement banals ! Cette vie, c’est aussi, curieusement, celle de la campagne, celle d’un quotidien sordidement normal. Le film, et c’est troublant, et c’est heureux, ne privilégie rien, et se contente assez joliment de décrire une atmosphère forte mais à deux teintes, sans prendre parti. Il s’en dégage un ton assez particulier et très marquant, dans lequel on s’immerge avec une belle force. Et là aussi d’étrange manière, puisque cette immersion dévoile la douce bizarrerie du projet, mais également les qualités de la mise en scène de Séria.
 
En effet, le film est prenant à cause d’une mise en scène assez particulière. Si les deux nuances de l’ambiance globale du film dont je viens de parler un peu, rappellent, de loin quand même, le cinéma de Jean Rollin (par ricochet en fait, et par analogie : c’est le mélange fantastique étrange et banalité assez belle du contexte qui fait penser à notre beau Jean Rollin, et je profite de ces lignes pour le saluer personnellement, en espérant qu’il soit toujours aussi en forme que lorsque nous nous étions rencontré jadis !), la comparaison s’arrête là, et le film de Séria s’arrache facilement de la masse pour jouir de sa pleine indépendance et de sa totale, c’est le plus beau compliment, incongruité. Pas de dialogues très écrits ici, enfin pas sur le mode littéraire, pas de surréalisme bien sûr. Séria arrive néanmoins, je le disais, à une certaine incongruité, ce que j’adore, et surtout il développe des stratégies intuitives, bizarrement lyriques par endroits,  qui ne finissent par ne ressembler qu’à lui.
C’est le montage qui frappe d’abord. Et c’est assez difficile à décrire. C’est en fait une question de rythme qui tend, et c’est une surprise, à placer le film sous le signe du slowburn. Bien qu’étant assez lent, le film paraît très rythmé, notamment par l’utilisation de plans quelquefois assez brefs qui contredisent un peu l’intuition que nous avions, nous spectateurs, que le film serait plus contemplatif. Séria trouve de belle manière une méthode qui lui permet de faire ceci avec une certaine élégance. Les déplacements des acteurs, et particulièrement des deux actrices principales, semblent avoir été assez pensés et très travaillés, ce qui donne un effet superbe et étrange car les deux comédiennes, justement, quoique jeunes, font preuve à d’autres endroits (intonations, mouvements non pas dans le plan cette fois, mais dans les mouvements et les gestes d’interprétation) d’une spontanéité, quelquefois délicieusement malicieuse et fabriquée, assez étonnante. Séria essaie autant que faire ce peut d’élargir son cadre, de limiter les gros plans (mais il y en a du coup assez beaux, je pense à certains plans sur les larmes de Jeanne Goupil), et de multiplier un peu les axes malgré l’évidente modestie du budget (qui ne gêne en aucune manière le film d’ailleurs, soit dit au passage). Ça et là, Séria utilise aussi des mouvements d’appareils assez discrets mais élégants. Le son est très immergent lui aussi. Non pas qu’il soit sophistiqué, loin de là. Tout d’abord, le réalisateur a bien investi son temps et son argent en demandant à Claude Germain et Dominique Ney (bonjour messieurs) de composer un thème qui rappelle sans se cacher les sombres mélodies du film de genre italien de l’époque (dans les films d’Argento, par exemple). Le thème qui n'a en tout et pour tout que deux variations, revient sans cesse et insuffle un peu de lyrisme dans des scènes qui du coup respirent à pleins poumons l’ambiguïté de ton du film. D’autre part, le film est construit sur un son assez simple, souvent post-synchronisé semble-t-il mais assez charmant. Là aussi, on est entre deux chaises. Côté photographie, c’est soigné et on sent un travail assez complice avec Marcel Combes (compagnon fidèle de Séria mais qui a aussi travaillé avec Mocky, Bénazéraf, ou Melville, et qui fut, à ma grande surprise car je comptais en parler dans cet article, le producteur de LA NUIT DE LA MORT, le beau film de Raphaël Delpard). Malgré là aussi une relative pauvreté de moyen, la photo reste toujours assez jolie, voire même assez belle, notamment lors des séquences de nuit, intérieures ou extérieures.
Bref, quasiment à tout les postes, et même si le film n’est pas spécialement virtuose, la chose est soignée et conserve, c’est assez surprenant, un côté à la fois choisi et lâche qui contribue largement au rythme étrange du film, et donc à son ambiance inattendue.
Là où le film marque des points, c’est dans le casting qui arrive à donner vie à ce projet avec un bel entrain. Catherine Wagener, la petite blonde au corps plus adolescent, est plus en retrait, aussi parce que le rôle le veut, mais compose avec force et une espièglerie forcée mais très dosée, son rôle. Elle est très bonne, et la différence qu’elle exprime par rapport à son amie marche absolument. Elle sait notamment déployer une vraie force physique lors des scènes d’agression qui est tout à fait judicieuse, qui colle bien au projet de ces scènes, et qui, du coup, est remarquable. La trouvaille immense du film c’est Jeanne Goupil qui d’ailleurs fera beaucoup de film par la suite avec Séria (son compagnon, semble-t-il). [Ne pas manquer sa courte interview dans les bonus de l’édition américaine où elle n’a rien perdu de son mordant. Et ce qu’elle dit sur l’importance de ce rôle dans sa carrière est à la fois bouleversant et malicieux, et même d’une franchise à couper le souffle, bien loin du maniérisme voire du snobisme tragique qu’ont les acteurs, connus ou pas, bons ou mauvais quand ils parlent avec préciosité de leur travail… Quiconque a déjà passé deux heures avec une actrice ou un acteur de cinéma voit exactement de quoi je parle ! En tout cas, chapeau bas Madame !] Goupil est simplement bouleversante ! Son corps, carrément plus adulte, et d’une sensualité et d’une beauté absolument renversantes, et je pèse mes mots, sert beaucoup le film. Mais c’est loin d’être une simple histoire de plastique. Goupil, avec une aisance et une malice, une gourmandise allais-je écrire, absolument étonnante, s’empare de son personnage avec force, en réussissant, et c’est là que c’est encore plus étonnant, à se glisser facilement dans l’étrange ton du film et dans la mise en scène de Séria. Il y a là une espèce de mix d’intuition au travail, et de servilité au projet qui est à tomber ! Le film lui doit énormément, et le contraste avec Catherine Wagener (contraste, et non pas opposition, vous le noterez) permet au film de trouver un puissant moteur pour entraîner tout le reste de la mécanique. Elle est à tomber, dans tous les sens du terme, et cette facilité à comprendre un projet pourtant assez difficile est ébouriffante ! Bravo, bravo bravo !!!! [Je pense à Wagener aussi en disant ça… Regardez bien son jeu dans la scène dans le champs, avec les vaches et le paysan… Plus que l’effronterie et la moquerie, il y a un travail aussi chez elle de composition, d’exagération précise et tout en calcul, vraiment remarquable.] Chez les seconds rôles, ça bosse aussi. On trouve notamment le célébrissime Michel Robin qui arrive à ne pas trop en faire malgré un rôle typé. Le casting n’est pas vraiment attaquable, de toute manière. Je note cependant que j’ai bien apprécié le Comte et la Comtesse (Jean-Pierre Helbert et Véronique Silver) ainsi que Marc Dudicourt dans le rôle de l’aumônier qui signe une scène superbe avec Jeanne Goupil. Notons enfin la présence de Bernard Dhérand, que je ne connaissais pas, et qui est un mélange étonnant de Michael Caine et Jeffrey Jones. Il est vraiment excellent en tout cas.
 
Enfin, le propos est stupéfiant, et je ne voudrais pas vous le dévoiler ici complètement. De l’insolence palpable  et de la cruauté toujours premier degré, de l’effronterie la plus irraisonnable des deux jeunes filles à leur détresse et à leur rébellion, noire comme un soleil, le film trace avec beaucoup de surprises, un parcours partagé et complètement inversé. Même si le film comporte énormément de morceaux de bravoure, c’est dans la séquence finale, magnifique de bout en bout, mais très rêche paradoxalement (totalement ultime et dont la soif d’absolu est assez bouleversante) que Séria délivre avec élégance et tristesse la clé bizarre, inconfortable mais malheureusement logique de son propos. Prisonnières d’une société qui n‘engendre que l’ennui [remarquez la beauté du dialogue à ce moment là, et aussi les occurrences de ce mot)  et son corollaire infect, la discipline, les héroïnes s’abreuvent dans leur magnifique soif d’absolu (ça vaut le coup de le redire) et dressent, intransigeantes, un doigt magnifique mais désespéré à la société "petite-bourgeoisiste" (au sens dalinien du terme « petit-bourgeoisisme », comme toujours sur ce site), dans un geste punk, magnifique et bouleversant, largement nourri aux deux mamelles insoumises que sont Baudelaire et Lautréamont, ici envisagé dans un sens totalement, et de manière juste enfin, anti-romantique. [Ce qui me pousse à  utiliser le mot punk !]
[Un truc étrange se passe d’ailleurs dans cette scène finale : d’abord le magnifique mouvement des deux personnages dans le plan où l’on voit les deux filles en plan large "après les événements", et aussi un mouvement que je n’ai pas compris, que je n’ai pas vu venir, mais assez beau lorsque la caméra remonte sur le rideau de scène… Je ne sais pas ce qui s’est passé, s’il y a eu un point de montage ou pas, et malheureusement je n’ai pas pu revoir ces deux plans et leur jonction… Mais c’est très incongru, et assez scotchant ! Il y aurait bien un faisan là-dessous !!!]
 
La force de Joël Séria, c’est d’avoir rendu avec tant de clarté et tant de franchise le parcours de ces deux jeunes filles, d’avoir empreint son film d’une pureté bancale et ambiguë, où le quotidien, le frôlement du fantastique, et quelquefois la drôlerie se mêlent. Bien que nous soyons touchés par les deux personnages avec une force très surprenante, on est scotché de constater qu’on les observe de près mais quand même de l’autre côté du bocal, et qu’elles restent même pour nous un peu inatteignables, ce qui renforce de manière bouleversante, l’immense sentiment de solitude, celle de l’individu face à une Société toujours immonde,  qui innerve chaque parcelle du film.
Même si MAIS NE NOUS DÉLIVREZ PAS DU MAL est très éloigné de ces films, il faut ranger cette bizarrerie généreuse mais intransigeante à côté d’autres "accidents" français de la même époque et là je pense à Jean Rollin, bien sûr, et aussi à l’étrange NUIT DE LA MORT. Ces précieux incidents de parcours francophone, hélas pas assez nombreux, méritent largement la redécouverte et surtout devrait connaître, si le monde était bien fait, une reconnaissance a posteriori qui me semblerait tout à fait légitime. Pour Noël, on pourra offrir cette galette importée, et malheureusement pas de notre Pont-Aven, au cinéphile sensible et passionné. En tout cas, il va falloir faire une place à Joël Séria dans le clan des réalisateurs qui ont pris des risques en France et qui ont totalement ou presque réussi leur projet incongru. Bravo Monsieur !
 
Absolument Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Analogia

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jean-sébastien 04/01/2008 02:19

ça faisait longtemps que je n'étais pas passé par ici, ma foi, c'est toujours d'une très grande qualité...content de voir cet objet curieux qu'est "Ne nous délivrez pas du mal", je l'avais vu il y a quelques années et j'avais été frappé par ce que vous appelez ce côté punk, cette poésie punk, cette fin qui est un bras d'honneur de la part de ses deux héroïnes en même temps qu'une immense tragédie, définitivement "no futur"!!good night,JS

Dr Orlof 22/12/2007 10:42

Ah, oui! Totalement d'accord! Film incroyablement singulier que je comparais pour ma part à un mélange étrange entre le Pascal Thomas des débuts (le côté "naturel" et campagnard du film), la Catherine Breillat d'Une vraie jeune fille (si tu n'as pas vu ce film, procure le toi en vitesse) et, effectivement, Jean Rollin (la scène de la "messe noire" avec les deux filles en chemise de nuit sur un bateau).La fin est vraiment très belle et Séria parvient à mettre en scène un film très troublant et foncièrement subversif. Dommage que sa fin de carrière (lui a-ton laissé le droit de tourner autre chose que des téléfilms?) soit moins réussie que ses si prometteurs premiers films (Charlie et ses deux nénettes et les galettes de Pont-Aven sont très bons) NB : Comme tu le soulignes justement, les actrices sont  excellentes (Jeanne Goupil fut effectivement la compagne de Séria et tourna un certain nombre de films avec lui, elle est dans les galettes, Charlie et Marie-poupée). De plus; même si elles étaient majeures au moment du tournage, elles font très jeunes et cela ne fait que rendre le film encore plus troublant... (une sorte d'innocente perversité à la Balthus!)