FAUSTO 5.0 de Alex Ollé, Isidro Ortiz et Carlos Padrisa (Espagne - 2001) : Les Âmes Amères du Docteur Faustus

Publié le par Dr Devo

(Photo: "Le Triomphe des Modestes" par Dr Devo)

Chers Gens,
C'est le tour d'Europe de Matière Focale qui continue aujourd'hui. On a croisé des allemands, des danois, des anglais, des italiens et des portugais dans les articles. Mais à ce petit jeu sans frontières, une voix manque : celle de l'Espagne.
Ha, l'Espagne! Son chorizo, sa Carmen, ses corridas, son dictateur (mort), ses gitans, son flamenco, ses moulins à vent... Tout un programme, tout un voyage. L'Espagne est aussi le pays de deux cinéastes : Luis Buñuel (même s'il n'a pas tourné que dans son pays natal) et Pedro Almodovar. Buñuel est maintenant assez respecté pour être oublié et old fashioned. Voilà un cinéaste, honoré par tous, mais dont personne ne met en pratique les précieuses leçons (à part peut-être l'américain Todd Solondz dont le film PALINDROMES, au dispositif Buñuelien justement, sort dans deux semaines – on en reparlera, bien sûr). Et puis, donc, puisqu'il le faut, Almodovar.
Almodovar... Le mammouth qui cache la forêt. Pour les plus jeunes de nos lecteurs, rappelons qui est Almodovar. Il y a très longtemps (jusqu'à son film KIKA), Almodovar réalisait de drôles de films, toujours un peu trop kitsch, certes, mais souvent pleins d'idées. Après KIKA donc, Almodovar a été rattrapé par une popularité sans cesse croissante, et par un appétit de prix dans les festivals. Fin de son cinéma. Aujourd'hui à la Maison de Retraite Josée Dayan (qui accueille les vieillards dont personne ne veut plus), Almodovar se repose avec ses anciens collègues, dont on a déjà parlé ici : Woody Allen, Coppola Senior, les frères Cohen, Roman Polanski, etc... Vous, les jeunes, ne le savez pas, mais Almodovar, avant de faire des films à la chaîne grâce au papier carbone (il écrit sur une machine à écrire et grâce au carbone, en travaillant une seule fois, il peut faire cinq films!), avant les Prix et les Felix, c'était un type complètement louf', et on voyait de ces choses dans ses films... Les filles buvaient comme des trous, et les hommes faisaient des concours du plus gros kiki! Et ouaip! C'était ça Almodovar. Le même gros bonhomme engoncé dans son smoking Jean-Paul Gautier qui se goinfre de petits fours payés par la Communauté Européenne réalisait des films complètement foufous, aussi foufous que les excentricités filmiques de John Waters, qui lui, par contre, a su rester digne, et ne fait pas sous lui. (Et ne porte pas de JP Gautier!).
Donc, l'Espagne, ce n'est rien. C'est un panier en osier avec un fantôme et un vieillard dedans. Almodovar est tout seul. Et bien non, en fait. Il y a beaucoup de gens intéressants en Espagne, et il y a même quelques frémissements remarquables. Votre bon Docteur et ses amis Le Marquis et l'Ambassadeur du Néant ont depuis longtemps repéré un type génial en Espagne. Son nom est Julio Medem. Et son avant-dernier film LUCIA Y EL SEXO avait été bien distribué, remportant son petit succès. Maintenant qu'il est définitivement enterré, rappelons que ce type fait des films magnifiques, drôles, poétiques et abstraits, qu'il faut voir de toute urgence : L'ECUREUIL ROUGE, TIERRA et VACAS. Courrez-y. Ce type devrait être célèbre dans toute l'Europe. Je passe.
Ah ! si, quand même, il y a un autre monstre en Espagne. L'actrice Emma Suarez. Que deviens-tu Emma ? Tu nous manque... [En Espagne, il y a aussi le réalisateur Victor Erice ( L'ESPRIT DE LA RUCHE ), mais malheureusement, je n'ai vu aucun de ses films.]
Mais l'Espagne est un beau pays, pour peu qu'on se ballade un peu hors des sentiers battus. Depuis quatre ou cinq ans, le cinéma espagnol a de jolis frémissements. Et ça vient du cinéma fantastique. Quelques films ont amorcé la pompe, et la péninsule ibérique, plus maline, s'est aperçue que l'argent de l'Europe pouvait aussi servir à faire des films fantastiques ou de genre. Et on a pu voir des petits films drôlement malins débarquer. Quand tous les Américains essayaient de copier et de décliner jusqu'à plus soif le succès du SIXIEME SENS, en Espagne, on pouvait découvrir une petite perle comme DARKNESS, produit via la maison de production de l'américain Brian Yuzna (SOCIETY, beau film biologique, social et Dalinien) qui s'est exilé ici depuis déjà plusieurs années. Et de temps en temps, et de manière de plus en plus régulière, on découvre des films espagnols fantastiques très originaux, et qu'on imagine mal produits ailleurs. En France, par exemple, où on préfère réaliser des SOEURS FACHEES jusqu'à plus soif, ou copier sans moyens et sans ambition le cinéma fantastique américain. Passons.
Ça frémit donc en Espagne, coté cinéma fantastique, et suffisamment de films nous ont étonnés pour que nous considérions qu'il s'agit vraiment d'un retour réel du cinéma fantastique espagnol. Parmi ces films soignés et originaux, on peut essayer avec plaisir de découvrir le film FAUSTO 5.0.
FAUSTO 5.0, film réalisé par l'équipe du collectif « LA Furia Dels Baus », raconte l'étrange parcours du Docteur Fausto (encore un collègue!), un drôle de médecin puisqu'il dirige une section un peu expérimentale d'un grand hôpital espagnol. Dans le pavillon high-tech du Dr Fausto (assez beau décor d'ailleurs), on ne soigne que des malades en stade terminal, dont on essaie de prolonger la vie, dans une lutte perdue d'avance. Ce service d'avant-garde essaie de faire avancer la connaissance sur les derniers moments des cancéreux en phase terminale, et de trouver des moyens alternatifs de faire évoluer les soins. Ces gens sont condamnés et donc, on peut essayer des choses nouvelles sur eux, et approfondir la connaissance des mécanismes qui mènent à la mort inéluctable. Fausto est le chef du service où, malgré son sérieux et ses recherches obsessionnelles, le taux de mortalité avoisine évidemment les 100%. Fausto, du haut de ses 45 ans, est un homme lessivé, hanté, travaillant jusqu'à l'épuisement pour essayer de remporter ne serait-ce qu'une bataille contre le Crabe et la Grande Faucheuse. À force de collectionner de microscopiques indices ou débuts de piste sur la maladie, à force de côtoyer la Mort dans ce qu'elle a de pire et de plus inéluctable, Fausto s'est perdu, et est devenu le fantôme de lui-même, il est même vaguement suicidaire. C'est lors d'un déplacement dans une autre ville où il doit assister à une semaine de symposium sur les phases terminales (et où il doit donner des conférences), que les choses vont basculer. Un voyage halluciné commence (très belle introduction et fantastique voyage en TGV). Dès qu'il arrive en ville, il se fait aborder par un homme étrange et extravagant, Santos, qui va s'incruster à ses côtés pendant tout le séjour. Santos est un homme loufoque et sans gêne qui met bien mal à l'aise le discret Fausto, et il est apparemment un de ses anciens patients. Fausto l'aurait guéri d'un cancer à l'estomac, alors qu'il était mille fois condamné aux yeux de tous. S'il a frôlé la mort sans se faire attraper, c'est bien grâce au Docteur Fausto, auquel il voue une reconnaissance éternelle et à qui il est prêt à tout offrir, même les choses les plus improbables (les acteurs sont très bons).
Le moins que l'on puisse dire, c'est que ce film est d'un soin quasiment maniaque et d'une grande originalité. Et pas seulement dans son récit hors-norme et sinueux, mais surtout dans une mise en scène qui est plus que sur-léchouillée (ultra-travaillée, si on peut dire). L'introduction est formidable et les premiers 3/4 d'heures nous happent dans un monde original et dérangeant où il est bien impossible de distinguer le vrai du faux, et le réel du fantasmé. Quelle rythme et quel soin maniaque dans cette première partie très iconoclaste ! Une fois que Fausto accepte, plus ou moins, la présence de Santos, on s'aperçoit, sans quitter ce maelström de sensations irréelles et pourtant palpables, que le sujet n'est sans doute jamais là où on le croit. Variation fantastique du mythe de Faust ? Film à retournement style SIXIEME SENS ? Thriller fantastique ? Comédie macabre ? Le film est fort heureusement assez inclassable. Et ce non seulement à cause du récit, mais aussi à cause du traitement plastique, à la croisée du high-tech et du baroque. Les images de synthèse sont omniprésentes, mais de manière étonnante, soit faisant des saillies qui s’insèrent dans le traitement "réaliste" de l'histoire, soit en étant quasiment invisibles. Etalonnage, choix des lieux, cadrages, dispositif plastique, le film actionne tous les leviers pour construire une mise en scène hors-norme. Le montage, au son comme à l'image, suit cet effort avec malice et un sens du rythme plutôt bluffant, jouant souvent sur l'impossibilité d'arrêter les séquences, et sur l'apparition de plus en plus fréquente d'accidents brusques, au contraire, dans le découpage du récit. C'est vraiment étonnant, et on sent derrière cette originalité esthétique affichée, une gestion surprenante du récit. L'ensemble, très homogène et chaotique à la fois, est envoûtant. On a l'impression d'un film neuf, qui n'aurait jamais été fait. Le détournement des codes de la mythologie faustienne y est pour beaucoup. Le paradoxe est poussé encore plus loin par une transformation de l'histoire qui, petit à petit, se rapproche des sentiments les plus simples. Il est assez stupéfiant de constater lors de la dernière séquence que le film mène à quelque chose de trivial et de pleinement assumé. On ne peut donc que saluer la démarche de valoriser des sentiments simples (mais pas simplets) par un traitement qui, sur tous les plans, est très baroque. [Les fractures entre le baroque et l'épure dans les éléments par forcément les plus "réalistes" du film donnent pas mal de force à l'ensemble et contribuent grandement à ne pas savoir sur quel pied danser, ce qui n'est pas le moindre charme du film.] Le risque évidemment est de ne pas accrocher à cette esthétique, sûrement nourrie des travaux plastiques et contemporains des membres de La Furia dels Baus. Et même si le film n'atteint pas la magnificence cosmique de la série des CREMASTER de Matthew Barney, on ne peut que saluer la maîtrise du film, sa réflexion honnête sur le cinéma, et l'audace globale du projet. Qu 'un projet aussi original ait vu le jour est très étonnant, et la volonté d'en faire un film très populaire, bizarrement (par le thème, par le mythe et par le récit), est plus que louable. Et c'est cette volonté que l'on retrouve dans de plus en plus de films fantastiques espagnols de ces cinq dernières années, preuve assez inattendue que beaucoup là-bas n'ont pas renoncé. Il serait donc dommage de ne pas se frotter à ce film scotchant et, dans son genre, étonnamment courageux.
 
Respectueusement Vôtre,
Dr Devo
 
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Publié dans Corpus Analogia

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Dr Devo 05/03/2005 04:10

Cher Uso dorsavi, vous avez raison! Mon inculture est impardonnable. Je vais me flageller jusqu'au sang et modifié sur le champs cette pitoyable errreur. 1000 mercis pour votre vigilance. Dr Devo

Uso Dorsavi 04/03/2005 17:36

La furia dels baus, docteur, la furia dels baus. Et n'oublions pas Alex de la Iglesia, très capable (MES CHERS VOISINS est particulièrement réussi).

Labosonic 03/03/2005 00:23

Quel joli portrait d'Almodovar, vous tracez là Dr Devo. Le fan que je fus reconnaît que depuis qu'il porte du Gaultier au lieu de le faire porter à Victoria Abril, il n'est plus que l'ombre du grand génie qu'il fut ...

Respectueusement vôtre

Triplex 02/03/2005 10:19

ah, de Julio Medem, je rajouterai un autre film extraordinaire : "Les amants du Cercle Polaire"

San 01/03/2005 14:05

Très bon film, dérangeant et fascinant. D'une grande originalité.
A voir !