LE FLEAU, de Hal Masonberg (USA-2006) : Les raisons de la Colère

Publié le par Dr Devo

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[Photo : "Deception  Means Creative Infant" par Dr Devo, d'après une photo du film LE FLEAU]

 

Chers Focaliens,
 
Avant de s'en souhaiter à tous une très bonne tranche pour amateurs du chiffre 8, et même après d'ailleurs, je profite de ce petit séjour dans les terres ancestrales pour aller regarder quelques perlouzes dans le salon plus que jamais mondain du Marquis. Contrairement à l'habitude, ce n'est pas une immense pile, longue comme un jour sans pain, qui m'attend (tous les films que je n'ai pas vus dans les 4000 volumes de la dévédéthèque marquisienne) mais seulement quelques films triés sur le volet et dont j'ignorais pour certains l'existence même ! Qu'importe, l'amour l'emporte et l'amour s'exporte comme disait le poète, et qu'importe le jeu, du moment qu'il nourrisse. Et voilà  où m'a mené cet étrange modus operandi ! [Ça faisait longtemps !]
 
LE FLÉAU, film direct-to-video de l'inconnu Hal Masonberg, réalisateur d'un inconnu Mrs GREER en 1994, et qui signe donc là son deuxième film, tardivement certes, est à ne pas confondre avec l'adaptation du livre éponyme de Stephen King pour la télévision, bon livre d'ailleurs. Rien à voir ici, même s’il s'agit également d'une adaptation littéraire et horrifique, mais d'après un texte du réalisateur-écrivain (entre autres !) Clive Barker, réalisateur du superbe HELLRAISER...

Les USA, il y a 10 ans. Dans une petite ville anodine, un père de famille, Chad Panting, subit un réveil bien mouvementé. Alors qu'il s'apprête à réveiller son fils de huit ans, il trouve celui-ci dans un état de léthargie inquiétant, les yeux rivés au plafond et la bave aux lèvres. Le brave Papa emmène le rejeton aux urgences où il découvre un spectacle hallucinant : tous les enfants de la ville âgés de moins de neuf ans sont victimes du même syndrome, inconscients et mousse inquiétante aux commissures des lèvres. Quelques minutes plus tard, tous les enfants se mettent à être pris d'incroyables convulsions à la même seconde ! Les parents sont horrifiés à juste titre.
Dix ans plus tard, on n’en sait pas beaucoup plus. Ce jour-là effectivement, tous les enfants de moins de neuf ans sur toute la planète ont vécu les mêmes symptômes. Et dix ans après le tableau n'est pas brillant. Ils ont grandi, certes, mais sont restés à l'état de légumes sans qu'on puisse expliquer pourquoi. Tous les pays ont dû s'organiser pour faire face au phénomène, toujours inexpliqué. Les adolescents, presque adultes maintenant, ont besoin d'assistance car ils sont incapables de se nourrir et de se laver. Et étrangement deux fois par jour, ils ont tous des crises violentes d'épilepsie, toujours aux mêmes heures et toujours tous ensemble, à la seconde près, à travers le monde. L'humanité se prépare à l'extinction. En effet les nouvelles grossesses débouchent sur la naissance de bébés présentant les mêmes symptômes et dans ces conditions les gouvernements ont dû prendre des mesures anti-procréation. Des entreprises se sont spécialisées dans l'accueil médicalisé des teenagers légumisés. Ces gamins seront sans doute les derniers habitants de la planète, car de fait, le renouvellement des générations est impossible.
C'est dans ce contexte désespéré que Chad Panting (très bon acteur, au tarin impressionnant !) voit revenir James Van Der Beek (le fameux héros de DAWSON mais pas seulement...), son jeune frère qui sort de prison. Les retrouvailles sont tendues et Chad n'a visiblement pas accepté les erreurs que James  a commises par le passé. Tout comme la femme de James (Ivana Milicevic) qui, elle, refuse carrément de le voir ou d'entamer tout dialogue !
L'ambiance n'est donc pas très gaie, mais le pire est à venir, car les enfants-légumes ne vont pas le rester longtemps...
Et bien, je ne sais pas du tout qui est ce Hal Masonberg, mais en tout cas, sans le Marquis, il faut bien dire que je serais passé largement à côté du FLÉAU, et cela aurait été une erreur. Re-visitation de thèmes et de traitements relativement classiques du cinéma fantastique, LE FLÉAU étonne par l'efficacité de son traitement d'abord. Certes, les thématiques, assez mélangées, feront penser à plusieurs films. Mais dès le départ, et c'est un paradoxe, on oublie assez vite les références pour s'imprégner de l'atmosphère froide, calme et rêche de ce film, qui trouve sans aucun problème, et même avec une belle facilité, ses marques pour devenir un film complètement personnel. D'abord parce que si les thématiques ont déjà été utilisées ailleurs, leur agencement ici, même dans des scènes aux enjeux plus classiques (la scène du vide-linge), est souvent multiple et bigarré, et surtout arrive à déboucher sur des nuances subtiles, souvent simples et cruelles. Alors évidemment, les coincés du slip cinématographique et ceux qui ne voient le cinéma que comme une frise historique rejetteront tout de suite le film dans son entier en disant "on a déjà vu ça" et iront, paradoxalement, vanter le prochain remake des classiques fantastiques des années 70-80 très en vogue actuellement. C'est une erreur.

On est assez scotché par la belle introduction du film, qui n'en est quasiment pas une d'ailleurs. Pas de chichi ni de préambule, ça commence franc et direct, et même sous les meilleurs auspices avec le réveil de Chad et son arrivée aux urgences. Hal Masonberg ne perd pas de temps. La chose est bien écrite et donne le ton : une mise en scène très propre, avec de beaux paris visuels, pas forcément iconoclastes, mais précis et rigoureux, qui s'appuient sur un découpage et une mise en espace très belle et très intuitive, lyrique même, qui sait amener des ruptures d'échelles de plan bougrement expressives et impressionnantes, ainsi q'une gestion vraiment étonnante (et pourtant simplissime) du contrechamp. Sous son calme apparent, chose qui restera tout au long du film (aidé par une ambiance sonore toujours simple mais très belle, principalement basée sur l'absence anxiogène de son d'ambiance, et l'utilisation au contraire plus lyrique d'une musique froide, à mi-chemin entre un score classique et les ambiances synthétiques d'un Carpenter), Masonberg plonge le spectateur dans un stress et une tristesse rares. Les choses sont ressenties avec force, le sentiment de tragique se déploie en quelques minutes avec une force pas si commune. Le scénario, fort bien écrit et arrivant à faire disparaître largement les coutures obligées du genre, exploitant de manière malicieuse et arythmique la galerie des personnages et leur incroyable destinée, est certes une force, et renouvelle bien des thématiques déjà utilisée dans des films très réussis. On pense à Carpenter, ici cité ostensiblement (Masonberg se débarrasse de la chose dans une très belle scène convoquant l'église de et les brumes de FOG, et un calme tendu à la PRINCE DES TÉNÈBRES, puis on en reparle plus), mais aussi pour les thématiques à la saga romerienne et zombiesque notamment, dont LE FLÉAU est assez proche, même s'il déplace le plan politique et social dans une zone plus personnelle et plus intime, ce qui permet d'ailleurs de belles nuances. Pour le reste, c'est LE VILLAGE DES DAMNÉS ou encore L'INVASION DES PROFANATEURS (version Kaufman ou Ferrara) auxquels on pense. Et pourtant, si dire cela est évident et utile pour une critique, c'est aussi une arme à double tranchant. Car en fait, loin de réutiliser les modèles qui ne sont que des thématiques classiques (le film se déroule dans une ambiance proche des livres et des scénarios de Richard Matheson tout bêtement), Masonberg ne cherche jamais à faire un film "remis au goût du jour" ou une simple variation. Au contraire, il ne pense pas à ces choses-là et s'attache à rester rigoureux avec son rythme étrange et un découpage droit dans ses bottes. Bref, loin d'être un film de designer où c'est la direction artistique qui fait office d'œuvre (comme chez les sur-cotés Christopher Nolan ou Darren Aronofski dont les derniers films sont des choses médiocrissimes comparées ici au film qui nous intéresse), loin d'être un film au montage rentre-dedans et décousu visant à marteler les points de montage absurde dans l’œil du spectateur, LE FLÉAU est tout au contraire un bel exemple de découpage précis, de points de montage stressants et de bataille avec les armes old school, mais basiques, du cinéma : montage, son et division de l'espace. On n’est donc pas dans l'ostentatoire clinquant mais dans la malice froide d'une mise en scène qui, quand elle fait quelque chose (travelling, gros plans, champ et contrechamp), ne se contente pas de filmer le scénario et de le rendre plus ou moins lisible avec des images, mais travaille véritablement le film. Chaque mouvement, chaque point de collage a une raison d'être en terme d'esthétisme et de mise en scène et donc... en terme de SENS !!!! Et oui, une bonne forme permet un fond subtil, et non pas le contraire.

LE FLÉAU est donc un film très impressionnant avec peu. Il sait ré-exploiter, détourner et se réapproprier avec une belle inventivité et énormément d'émotion des points de vue qu’on a presque l'impression de redécouvrir de A à Z. Et ce n'est pas rien de le dire. Très sensuel, il distille un sentiment de solitude extrême et bouleversant, et permet au spectateur de s'immerger avec force, le film étant toujours innervé de choses très surprenante ou très pertinentes. Par exemple, la traversée des conduits d’aération où forcément se cache une des "créatures", chose amenée de manière sèche (pas plus d'une seconde), ou encore une fois cette main tendue dans le vide-linge qui rappelle les plus belles idées du BODY SNATCHERS de Ferrara (en gros : l'autre est forcément un ennemi et un étranger !), ou aussi dans la même séquence, la gestion des personnages secondaires, soigneusement mis en place pour disparaître du film d'une manière sommaire et brutale, en disparaissant simplement du champ (l'infirmière principale, dont la mort n'est pas soulignée mais s'incarne juste dans la disparition de son corps du champ de l'image au détour d'un point de montage). De belles idées comme ça, il y en a constamment.
Du côté du fond, c'est également plus que touchant. Le casting est impeccable. Salutation à Van Der Beek, minet diront certains mais qui de films en films (ici après son très beau rôle dans LES LOIS DE L'ATTRACTION de Roger Avary) choisit avec un flair et une intuition remarquable ses rôles, et commence à faire une carrière bougrement pertinente et pleine de risques. Le garçon n'a sans doute pas un porte-feuille ou un miroir à la place du cerveau. Bravo. Les autres sont également très bons, même dans les rôles les plus typés.  Le réalisateur sait changer d'échelles de nuances dans sa direction d'acteurs, et voilà qui lui donne un levier d'expression supplémentaire. Les décors sont très beaux et le film bien éclairé. De toute part donc, ce film, pas développé pour le cinéma, est une œuvre aboutie et soignée, qui visuellement est remarquable et ne sent pas du tout la modestie de budget. Masonberg amène petit à petit son histoire sur un terrain très surprenant (la thématique finale) et très émouvante. Bizarrement on est donc en face d'un film qui arrive à se débarrasser de l’influence de ses aînés et à s'exprimer de manière originale. Masonberg, s’il a la chance de faire un autre film, est donc à surveiller : son travail rigoureux est étonnant dans le contexte actuel du cinéma fantastique qui, s'il est en plein revival, est aussi déstructuré que les films mainstream et surtout penche vers toujours plus de clinquant ou de "rock-atttitude" puérile. Ici c'est du personnel, c'est adulte et c'est esthétiquement que le film fait très largement la différence.

Une seule question demeure : comment les distributeurs et surtout la presse spécialisée qui nous bassine avec des nullités galactiques du genre SAW, ou surestime des œuvres très anonymes comme le remake de LA COLLINE A DES YEUX, ou défendent les papys paumés depuis très longtemps dans des films de Mickey surdimensionnés (Peter Jackson) ou pire dans des projets absurdissimes (Sam Raimi), comment se fait il qu'en France un film sublime et personnel comme LE FLÉAU ne trouve pas sa place en salles et doive se contenter d'une modeste distribution en DVD ? Très largement supérieur à la moyenne des films fantastiques actuels sortant en salles, LE FLÉAU aurait pu connaître un superbe destin, un peu comme THE MACHINIST, et il est très difficile et douloureux de voir un si beau long-métrage, conçu avec tant de cœur, se faire enterrer dans la fosse commune des films n'ayant pas réussi à atteindre leur public, à cause de l'incompétence, de l'inculture et du manque de rigueur esthétique (pour ne pas dire manque de cœur et de cerveau tout bêtement) de la part des critiques et des distributeurs. Triste époque, cruelle injustice.
Espérons que nous, spectateurs curieux, répareront cette erreur et feront passer le message. Faites comme le Marquis, qui pendant les fêtes offrit ce beau DVD à beaucoup de ses amis. Et pour le chanceux qui jettera un œil sur la chose, c'est une sacrée surprise, généreuse et belle qui l'attend.
 
Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté !
 
Meilleurs Vœux à tous !
 
Dr Devo
 
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Publié dans Corpus Analogia

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Dr Orlof 04/01/2008 18:41

C'est bien joli, tout ça, mais j'espère que vous n'allez pas (toi et le Marquis) nous priver une année de plus des traditionnels top 10 de début d'année.Excellente année à toute l'équipe de MF, en espérant une recrudescence des notes et des abécédaires "marquifiques"Bien amicalement