NEVERLAND de Marc Forster (GB / USA - 2004) : Peter Pan au bout d'une corde

Publié le par Dr Devo

Chers Citoyennes, Chers Citoyens,
Revenons un peu dans les salles obscures. Parti pour voir un petit film fantastique dans une ville voisine (succursale de mon cinéma habituel, et où ma carte illimitée est également valable), j'arrive dans ce multiplexe immense et désert, où la moitié de l'éclairage manquait, plongeant l'ensemble dans des semi-ténèbres assez impressionnantes. Un concurrent vient d'ouvrir juste à côté, avec encore plus de salles, et ce cinéma ressemble maintenant à un vaisseau fantôme beau et impressionnant. J’allais prendre un ticket à toute vitesse (étant arrivé un peu en retard), quand la caissière m'a annoncé que je m'étais trompé de cinéma. Ce qui a dû lui faire plaisir : non seulement il n'y a personne, mais en plus les rares spectateurs présents viennent par erreur! Le temps manquait, et il a fallu choisir un film parmi les innombrables métrages tous plus improbables les uns que les autres. Ce choix fait en quelques secondes s'est porté sur NEVERLAND de Marc Forster. Acte manqué ?
Il n'y a rien de pire qu'un film avec des enfants-acteurs. Cette règle est universelle, et plus l'enfant-acteur est célèbre, plus le film est mauvais, très souvent. Et là, j'ai été gâté à plus d'un titre. NEVERLAND raconte l'histoire de James Barrie, écrivain et dramaturge. La dernière pièce de Barrie a été un four. Le directeur du théâtre (Dustin Hoffman) est un peu désespéré et lui fait comprendre que, pour la prochaine pièce, il ne faudra pas se planter. À la maison, ce n'est pas la grande joie. Son couple prend gentiment l'eau. Barrie et sa femme ont des rapports distants, tout juste polis et sans vague, vieille Angleterre oblige. Elle est bien loin la passion. Tous les matins, Barrie s'en va se promener dans un immense parc où il lit le journal et écrit. Voilà. Et puis, un matin, il fait la connaissance de quatre enfants (tous des garçons) et de leur jolie maman veuve, Kate Winslet. Barrie fait l'imbécile avec son chien pour distraire la famille qui, dans ce récit improvisé sur la pelouse du parc, a un avant-goût du "monde merveilleux de l'imaginaire". Une amitié naît entre cette famille et Barrie, tandis que la femme de celui-ci se désespère de le voir s'éloigner, lui reprochant de passer plus de temps avec cette jeune veuve qu'avec elle-même. Mais la vie n'est pas un paquet de chamallow, mais plutôt un sac rempli de cadavres d'animaux (euh...C'est moi qui rajoute ça...), et la mort rode autour de la petite famille Winslet. Barrie se met à écrire ce qui va être son plus grand succès : Peter Pan.
Donc, je me trompe de cinéma, et me retrouve dans ce NEVERLAND, un peu malgré moi, à moins que ma relation à mon Père et à ma Mère m'y ait conduit (théorie psychanalytique). Le film est en VF, élément à retenir, et comme vous le savez, j'ai horreur des enfants-acteurs, ces petits singes savants horripilants qui n'ont qu'une obsession : gagner toujours plus d'argent! [A ce sujet, allez voir dans la rubrique LIENS, et allez jeter un œil sur l'article  de mon confrère, sur le site CinéMort; il parlait justement hier des enfants-acteurs... Je ne l'aurais pas dit comme ça, mais il a raison, en plus d'être drôle!] Donc, j'étais très content de voir les enfants rappliquer dans le film, même si je me doutais bien, ayant une vague idée de l'histoire, qu'en allant voir ce film je ne pourrais pas les éviter. Les gamins arrivent donc dans le champ, et déjà ça me picote dans les mains. J'ai envie de les gifler tellement ils sont laids et prétentieux. Tout à coup un d'eux se met à parler et là, catastrophe céleste,  l'horreur s'abat sur moi. Les autres gamins se mettent également à parler et, doucement je sors une feuille de ma poche, et à la lumière du briquet, je commence à rédiger mon testament. L'horreur est à son comble, et je me demande bien comment je vais faire pour supporter ces affreux bambins. LA VF EST CALAMITEUSE! Ça faisait vraiment longtemps que je n'avais pas vu ça. Les 4 mômes sont doublés tous avec la même voix, quasiment, et tous ont des voix nettement inférieures à leur âge à l'écran. De plus, le scénario leur fait parler un anglais châtié, et on sent bien que ces petits anglais ont été élevés en écoutant les discours de la Reine à la BBC. En VF, les gamins, en plus d'être énervants, sont doublés comme des petits mongoliens attardés. Je suppose que dans la VO, ce sont des garçons éveillés, polis, et maniant l'anglais avec délice. Mais en France, on aime que les bambins parlent avec des voix débiles. Comprenez ma gêne. Le film est exclusivement basé sur la relation de Barrie à ces gamins, et les tartines de dialogues s'enchaînent sans fin. Premier mauvais point.
Les gens qui aiment vraiment le Peter Pan de Barrie décrivent souvent le livre comme étant assez noir. Peter Pan est un gamin assez antipathique par moment. Et tous les fans dénoncent l'édulcoration de la version Disney, qui a fini par supplanter le roman original. J'ai acheté le bouquin, mais à mon grand regret, je ne l'ai pas encore lu. Dommage, car j'aurais bien aimé voir ce que ce film a gardé ou, au contraire, mis à la poubelle. Toujours est-il que la mort est présente dans NEVERLAND, mais pas exactement là où on croit. Au moins ce film met le doigt sur un paradoxe intéressant et fort banal au cinéma : ce n'est pas parce qu'on parle de la mort qu'on évite de tomber dans la mièvrerie la plus totale. Car, plus encore que les enfants qui jouent dans les films, plus encore que ces enfants-là qui sont si mal doublés et rendent la vision du film presque insupportable, NEVERLAND n'est qu'assez occasionnellement un film sur James Barrie et sur la création de Peter Pan : c'est un film sur la maladie!!!!! Horreur! Je déteste les films sur la maladie. Non pas parce qu'on y parle de maladie, mais parce que, en général ce sont des films infects, largement manipulateurs, et qui racontent TOUS strictement la même chose, tous de la même manière. Un film original sur la maladie ça n'existe pas, et un film intelligent et subtil sur la maladie, ça n'existe pas non plus. Ils sont donc identiques et n'ont qu'une seule idée à développer : c'est con la mort! Pour moi, esprit subtil, sensible, et avide d'enrichissement, c'est un peu court. Dans le cadre de mon métier (le cinéma et non pas la médecine!), j'ai vu énormément de films sur la maladie. Et ils racontent tous exactement la même chose de la même manière. C'est le genre le moins original du monde, et de très loin. En général, ces films sont d'une grande putasserie, si vous me permettez cette expression un peu triviale. L'ambiguïté des sentiments passe à la trappe, dans le seul but de faire augmenter la vente de Kleenex. Insupportable. Des réalisateurs très mauvais et très bons s'y sont essayé, et à chaque fois, le niveau de ces films ne dépasse pas celui d'un bon vieux téléfilm pour ménagères sur M6. Il y a cependant une exception : LORENZO, de George Miller, qui est une splendeur galactique et un film sublime dans tous ses aspects. En 10 minutes, Miller fait ce que les autres essaient de faire en une heure et demie, et il atteint une profondeur de sentiments totalement inédite. Mais, peut-être, LORENZO n'est pas un film sur la maladie, plutôt sur le raisonnement d'un homme face à un problème scientifique insoluble en apparence.
Bref, en plus des enfants, en plus du doublage, NEVERLAND est un vulgaire film de maladie! Me voilà propre, me dis-je. Et j'oubliais, c'est aussi un film à costumes! La coupe est pleine et le film cumule toutes les pires fonctions du cinéma populaire de divertissement. C'est donc une horreur, bien sûr. Mais essayons d'être objectifs, ou au moins d'aiguiser notre regard  critique. Le scénario est assez pauvre, en ce qui concerne Peter Pan. Il consiste à rappeler que la Mort hante la pièce, mais sans entrer dans le détail véritablement, sinon par quelques dialogues où les personnages constatent ces faits (la vieille dame, à la fin, par exemple). Le film s'attache plus à décrire la maman malade, et l'angoisse de ses enfants. Le rapport entre la rencontre de la famille et la création de Peter Pan est donc purement théorique, et le film est handicapé par la volonté de montrer Peter Pan dans une série de clichés plutôt conformes à l'imagerie Walt Disney. Les extraits de la pièce sont souvent les plus célèbres. C'est dommage. L'autre problème, c'est le personnage de Barrie lui-même. Ses rapports avec sa femme, jouée par Radha Mitchell, qui aurait pu s'en sortir plus mal,  sont complètement anecdotiques, sans véritable enjeu. Là aussi, on attrape les informations  données par le dialogue, sans qu'on puisse faire autre chose que de constater : on ne sent rien, et les reproches de la femme de Barrie sont tellement bêtas (la faute au scénario, bien sûr) que tout ce pan de l'histoire tombe à l'eau. L'aspect social du film est complètement raté, notamment en ce qui concerne le scandale, pour l'époque, qui consiste à voir un homme marié passer tout son temps avec une jeune veuve. Ça nous vaut une scène assez splendouillette (et très mal découpée) qui arrive comme un cheveu sur la soupe : la partie de cricket qui n'est là que pour dire dans le dialogue ce que le film a été incapable de suggérer.
Le plus gênant, c'est la façon dont est traité le talent de conteur de Barrie. S'il est devenu proche des enfants, c'est en jouant avec eux, en leur racontant des aventures, et en "développant" leur imagination. Et ici, on est en pleine naïveté cinématographique, le principe étant de mêler des scènes de la vie réelle avec des scènes de la vie imaginaire que joue Barrie et les enfants. Les scènes fantasmées (ou oniriques) sont d'un kitsch absolu et font pitié. Surtout la première avec le gros chien qui se transforme en ours dans un cirque (beurk, beurk, beurk!), et aussi celle du bateau pirate, avec ses horribles images de synthèse. Dans ces scènes, Kate Winslet est complètement paumée, ce qui est quand même un exploit, Johnny Depp fait n'importe quoi, et les enfants font semblant de trouver ça génial. Le pompon, c'est quand même la représentation de Peter Pan devant la mère en phase terminale. Un mur de la maison est tiré vers le haut, comme un rideau de théâtre, dévoilant le vrai Pays Imaginaire! [Le pays imaginaire, c'est un peu comme un spectacle de Jean-Paul Goude ou de Zingaro ou Holiday on Ice, sur des chorégraphies de Philippe Decouflé.] Une seule scène dévoile une bonne idée, très simple. Les enfants et Barrie jouent aux pirates ou quelque chose comme ça, et un des gamins y participe un peu contraint, trouvant que tout ça est un peu débile (on le comprend!). Tous les autres sont dans le  jeu fantasmé (mise en scène onirique), tandis que le contrechamp sur le gamin récalcitrant se passe dans le réel. Le jeu de champ/contrechamp est mené jusqu'au bout de la scène et avec un certain rythme. Ce sera le seul moment d'inventivité du film, même si le cadrage de cette scène est passablement horrible. C'est dommage car une des premières scènes du film est une splendeur. Barrie regarde sa dernière pièce virer au cauchemar et une image de pluie tombant en trombe d'eau vient se superposer sur ces plans. C'est magnifique, et ça nous fait penser à l'homme qui aurait pu réaliser ce film avec lyrisme et talent : Bernard Rose, le réalisateur de CANDYMAN et de LUDWIG VON B., qui en plus avait déjà exploré les thèmes de l'enfance, de l'imaginaire et du deuil dans son très beau et très oublié PAPERHOUSE. Sans aucun doute, c'était lui l'homme de la situation. Devant ce plan magnifique, on se met à rêver... de ce que le film aurait dû être. 
Le reste de la mise en scène est doucement médiocre. Enormément de plans rapprochés et de gros plans. Donc spatialisation des décors médiocre. Le montage est basique et insignifiant, ne cherchant à quasiment aucun moment une quelconque originalité. Johnny Depp, ni bon ni mauvais (sauf dans les scènes oniriques où il est mauvais comme un cochon), imite de mieux en mieux Christopher Walken. Ça promet pour CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE, le prochain Tim Burton. Kate Winslet, rayonnante comme d'habitude, s'ennuie gentiment. Julie Christie, dans le rôle le plus antipathique de sa carrière, est l'ombre d'elle-même. Son personnage est tellement caricatural qu'on ne saurait lui en vouloir. Un plan magnifique et une demi-idée, c'est bien peu pour faire un film. Et quatre gamins en roue libre, un doublage infect, dix-huit tonnes de poncifs sur la maladie, une horrible musique, et une apologie de l'imagination la plus stérile et prévisible, ça vraiment trop difficile à regarder. NEVERLAND, cependant, n'est pas le plus mauvais film du siècle. Simplement un gros machin froid, inutile, anonyme, et théorique.
Endormissement Vôtre,
Dr Devo. 
 
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Publié dans Corpus Filmi

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maxime 17/02/2007 01:26

Cher maxime, Les âmes d'enfants ça n'existe pas, c'est comme le père Noël : tonton déguisé avec une tunique rouge et une barbe blanche.Le concept d'âme d'enfant, en plus d'être le plus inepte, méprisant et faux des dogmes sur l'innocence.L'âme d'enfant c'est le racollage des adultes.

maxime 17/02/2007 00:03

C'est ton avis, mais personellement je trouve que c'est du grand n'importe quoi ta critique... Tu as été apparemment super inspiré, mais tu ferais mieux de revoir un peu certains aspects. Enfin bref, ce film est à recommander, ben oui désolé...
Tu ne l'as pas compris comme il fallait le comprendre, c'est-à-dire comme un film sur le rêve, tout simplement. Quand au pays imaginaire, tu l'imaginais comment? Moi la vision du film y ressemble. Il reste juste à savoir si tu as encore ton âme d'enfant...
 
Chacun son avis, comme on dit.

Uso Dorsavi 20/07/2005 23:02

Comme le disait Hal Hartley (UNBELIEVABLE TRUTH?), "savoir ne suffit pas". Une biographie, c'est une biographie. Un film, c'est un film, et on en parle pour ce qu'on y voit, point barre.

Bernard RAPP 20/07/2005 18:40

Monsieur Jen,

Comme vous je le suppose, j'ai beaucoup aimé Finding Neverland et je ne partage pas du tout l'avis du Docteur Devo. Cependant, son argumentaire comme toujours assez fourni me semble bien plus recevable que le vostre : en effet, je pense que prétendre qu'il faille connaître l'oeuvre qui préside à l'adaptation pour être en mesure d'apprécier le film me paraît être totalement (restons courtois) inepte. La Kulture n'invite jamais l'appréciation sensuelle et sensible en pic-nic (quel que soit le nombre de names que l'on est en mesure de dropper ça ou là). Au mieux elle la nique sur la nappe à carreaux.

Quant aux enfants quasiment toujours ignobles au cinéma, ceux de Neverland sont miraculeusement excellents. Je pense que le jugement du Docteur a été biaisé (attention au "i") à cause de la Version Française dont il a dû se contenter.

Quant à American Pie, c'est quand même un beau beau film.

jen 20/07/2005 18:15

je ne comprends pas tous ces propos virulents.avant de critiquer de la sorte et de s'interresser à un film biographique, il faut à mon sens connaitre les oeuvres de l'auteur(peter pan, peter pan et wendy, peter pan dans in kensington garden...) mais aussi la dernière biographie écrite (James Matthew Barrie, où l'enfant qui ne voulait pas grandir de françois rivière)les oeuvres de Barrie parle énormément de la mort et ce thème est récurrent dans la plupart de ses oeuvres mais il y parle aussi de la fantasy et du rêve. de plus la relation avec les enfants Davies a été extremement importante pour Barrie, c'est à mon avis pour cette raison que la présence des enfants est tellement importante, maintenant si voir des enfants au cinéma, ça te donne des boutons, c'est toi que ça regarde...à mon avis d'autre film sont l'algement plus indigne de figuré à l'affiche (regarde 1 minutes et 37 secondes "Freddy contre Jason" iou encore un de ses "american pie" et là on pourra parler de dobes cinématographique!!!