UNITED STATES OF LELAND, de Matthew Ryan Hoge (USA-2003) : Chaque fois que je vois un escalier, je pense à toi...

Publié le par Dr Devo

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[Photo : "L'Incompressible" d'après une photo de la chanteuse américaine Laurie Anderson]

 

Chers Focaliens,
 
Deep in the heart
Of darkest America
Home of the Brave
(I've already paid for this)
On continue de découvrir les perlouzes de monsieur le Marquis en sa demeure, et il en avait à chaque doigt comme disait la poète, et même plus. Alors que nous sortions à peine du beau LE FLÉAU que j'évoquais la dernière fois, nous enchaînâmes encore avec un truc complètement inconnu du bataillon, mais toujours disponible en magasin et en DVD, UNITED STATES OF LELAND, titre étrange mais assez beau qui confirmait une fois de plus le nombre fabuleux de choses curieuses et de découvertes potentielles que l'on peut faire si on décide de s'éloigner une bonne fois pour toute des sentiers battus de la distribution DVD. Et si vous êtes du genre à ne pas arriver les mains vides lorsque vous allez dîner chez des amis ou des gens, offrez-leur ce type de film, pas chers et superbes, et qui feront sûrement qu'ils vous retiendront comme quelqu'un de bien, sinon d’exceptionnel. Et pour séduire la belle sensible, je suis à peu près sûr que ça marche... Passons.
 
Leland (Ryan Gosling) est un petit gars de 17/18 ans tout à fait normal, ou presque. Ce jour-là, alors que le soleil brille sur les États-Unis et sur la ville moyenne dans laquelle il vit, il tue cependant un jeune handicapé mental d'une bonne vingtaine de coups de couteau. C'est la stupeur qui dévaste alors les proches de l'affaire. Dans la famille de la victime, on ne comprend rien du tout à ce coup ignoble du Destin. Ann Magnuson et Martin Campbell (joli couple !) sont effondrés et leurs deux filles (Michelle Williams, aperçue récemment dans le beau I'M NOT THERE et la trop rare Jena Malone qu'on a bien du mal à retrouver sur les écrans depuis DONNIE DARKO) sont stupéfaites. Le papa de Leland, c'est Kevin Spacey, écrivain de grande renommée et esprit désabusé mais perspicace, et il  apprend la nouvelle par hasard en lisant le journal ! Côté tueur, la mère du coupable, Lena Olin, divorcée, est totalement désemparée. Leland ne tarde pas à se faire arrêter et on l'incarcère dans un centre de détention pour grands délinquants juvéniles en attendant son procès. Il fait là la connaissance de Don Cheadle, qui officie dans cet établissement très fermé comme prof. Il repère assez vite Leland, qui le touche immédiatement par son côté lunaire et étrange. Malgré le strict règlement, il offre à l'adolescent un cahier où le jeune meurtrier va tenter de raconter sa vie. Et bien vite, ces deux-là vont se voir carrément tous les jours pour discuter. Cheadle, apprenti écrivain, aimerait faire un livre sur Ryan mais il est très vite surpris par la teneur des conversations. Car très honnêtement, Leland-Ryan est incapable d'expliquer quoi que ce soit de son geste fatal, ne le justifie jamais et démine son histoire personnelle, avec justesse en plus, de tout ce qui pourrait justifier ou rendre compréhensible le meurtre. Et il est incapable de décrire le meurtre lui-même, même s'il ne se cache pas d'en être l'auteur. Cheadle découvre avec stupeur le monde de ce garçon sensible et intelligent, et le gouffre fabuleux qui se dévoile peu à peu à ses pieds...
 
Sans le vouloir, le Marquis et moi-même nous sommes embarqués avec ce ...LELAND et avec LE FLÉAU, vus tous deux la même soirée, dans un "thema" comme ils disent sur la chaîne du Figaro, sur la jeunesse, bon ok, ici américaine mais en fait universelle, et je dirais même plus, sur la jeunesse sensible et meurtrie ! Toute proportion gardée, car ce serait sans doute en défaveur de ...LELAND, on se retrouve un peu ici dans le même cas que LORENZO de George Miller, film immense et très important (et ignoré !) qui rappelons-le se trouve neuf dans les bacs de solderie à 2 ou 3 euros. [On peut donc avoir une dévédéthèque sublimissime à très peu de frais, voire en étant très pauvre !] LORENZO, film de maladie  a priori, arrivait, et c'est bien l'exception qui confirme la règle, à être merveilleux et à détourner tous les traitements des films analogues. La découverte de la maladie du gamin du couple Susan Sarandon-Nick Nolte (encore un couple sublime !), aurait pris 45 minutes ou une heure à n'importe quel réalisateur, même pas trop médiocre. Miller réglait la chose en 5 minutes, faisait sortir le gamin malade du film au bout de dix minutes et signait en fin de compte le seul film de maladie regardable ou presque !
Ici, même si les enjeux n'ont rien à voir, on est un peu surpris de la même manière. Si le sujet brut, la brioche comme ils disent, est assez conventionnel, UNITED STATES OF LELAND est assez surprenant dans son traitement général, et ce en utilisant des thématiques pourtant attendues donc, exploit double. On s'attend à un mélo sobre mais convenu et très vite, mine de rien, et aussi grâce à un casting très très soigné, subtil même, on finit par s'aventurer sur des chemins plutôt inédits. À travers un montage un peu déconstruit, mêlant un peu les époques et surtout passant d'un contexte à l'autre assez gratuitement (la prison, la famille de Leland, la famille de la victime), Matthew Ryan Hoge place par petites touches un décor très touchant, et assez impressionniste. Autour de Leland, ce n'est pas un portrait au vitriol des USA qui se dessine, pas du tout même. On pourrait dire c'est le contraire, justement, de cette marotte du cinéma US d'auteur. Pas de fêlure extraordinaire, pas de drame extravaguant, le contexte reste et demeure normal, ce qui nous plonge dans une situation assez inconfortable. Derrière le drame de Leland et l'insupportable violence gratuite (ou supposée telle) de son geste, ne se cache rien de particulier sur le plan factuel. Petit à petit, sans établir de scoop concernant Leland ou les autres personnages, le réalisateur finit non pas par faire craquer un quelconque vernis mais plutôt à nous plonger dans un endroit très inattendu : le cœur humain, la "maison du Brave" comme disait la poète (voir exergue).  Et là, c'est bouleversant. Sans avoir l'air d'y toucher, Hoge semble mettre constamment le doigt dessus. À travers des constats très simples, rappelant ça et là les interrogations des films de college les plus touchants (la comparaison avec le genre est quand même tirée par les cheveux !), on sombre dans les pensées de Leland, dans sa sensibilité jamais niaise et même très directe, pour finir lessivé par la vie elle-même.

Que nous raconte le film ? L'incroyable tristesse, insupportable, cette solitude intrinsèque de l'existence même. Et la douleur d'être humain. C'est dans l'être le plus chétif et le plus sensible du monde, le plus anodin aussi, que se révèle le cri de souffrance, le scandale de la souffrance même, la plus crue et la plus intolérable. Parce que le Monde et l'existence seront toujours corrompus, parce que le temps lessive les êtres même les mieux attentionnés et les plus prévenants, Leland, et l'homme sensible avec lui, ne pourra jamais se résoudre,  à rester de marbre face à cette tristesse de l'Homme,  malédiction réelle et concrète. C'est bien la mort qui nous attend au bout du chemin. Et le réalisateur frôle logiquement tout le temps le thème du suicide, directement ou indirectement.
En plus, il ne nous laisse pas en plan et introduit dans un superbe final (quoique sur un rythme plus attendu en apparence), une remise à niveau de notre vision lelandesque de l'existence notamment grâce à un minuscule second rôle (Sherilyn Fenn en plus, ici sublime une fois de plus) qui viendra remettre un peu d'équilibre et d'humanité dans le processus. C'est une sublime idée de scénario, très bien exécutée et que Hoge se permet même de contredire quelque peu par un effet de mise en scène qu'on voit tout le long du film (la caméra subjective qui recadre le plan lorsque Leland ferme ou pas un œil). Par cette image muette, sans dialogue, qui évacue la violence anecdotique du meurtre, et même là, Hoge a besoin de ce subtil contrepoint. Pas  de conclusion du genre "la vie, c'est triste et des fois c'est beau" si gnangnan et si commune. Même dans la conclusion subtile, il remet  en place ce point noir. Peut-être, enfin, l'humanité d'un point de vue ambigu mais sensible, s'exprime. C'est très étonnant, même si tout cela doit vous paraître bien obscur ! Hihi ! [Je suis obligé de parler un peu en codé, pour ne rien dévoiler !]
Bref, tout cela est drôlement subtil et touchant, sans en avoir l'air. Souvent, tel élément important du scénario est déposé dans le lit du film sans emphase, on pourrait même les louper. Et c'est aussi une de ses forces. Laisser les choses à portée et ne pas insister, prendre le risque qu'untel ou untel passe à côté. Mais c'est aussi un très bon calcul. Loin d'une surexploitation du contenu très touchant, voire pathétique, la réflexion se fait dans le calme et la simplicité. Bon calcul disais-je, loin du déferlement de pathos insupportable du cinéma de consommation courante, et qui permet aux éléments les plus essentiels de se déployer avec une force vraiment remarquable.

Il y aurait énormément de belles choses à dire sur le film. Parler de la parenthèse révélatrice des événements de New York, de ce baiser magnifique, sublime même (le début du baiser surtout ! Bravo Ryan), et ressasser cet épure inattendue. Côté mise en scène c'est très soigné. La photo est vraiment bonne, le cadre correct, et  le montage plutôt pas mal (narratif essentiellement), et même quelquefois gorgé de bonnes idées ici et là (les champ et contrechamps séparés de plusieurs dizaines de minutes, processus toujours payant). Au fur et à mesure, on se retrouve donc face à un étrange visage et un étrange film, loin de la bluette sentimentalo-humaniste prévue, et véritablement adulte. Il y a là une délicatesse qui n'interrompt jamais la démarche jusqu'au-boutiste de son personnage, et qui ne nous épargne jamais la violence du monde. Très au-dessus de la moyenne des bons films qu'on voit en salles dans le circuit art et essai, et très très loin, à des galaxies même, du pauvre cinéma européen et de ses thématiques pauvrissimes de niveau CE2 où les thèses justifient tout, y compris le foutage de gueule intellectuel ("la pluie ça mouille", "la guerre ça tue", "la prison, ça sépare" et ce genre de choses !) et la pauvreté esthétique, UNITED STATES OF LELAND, avec une modestie non-feinte mais beaucoup d'ambition, arrive à mettre le doigt dessus, à nous faire sentir un fragrance subtile et à nous mettre le nez face à nos responsabilités les plus banales. C'est un grand film populaire, d'une intelligence remarquable, et qui une fois de plus n’est jamais sorti en salles après un passage au festival de Cannes, puis celui de Deauville en 2003 !
Scandale ? SCANDALE !!
Nos distributeurs sont des incapables, notre cinéma (européen) est lamentable dans son ensemble, et il ne reste à souhaiter qu'une seule chose : qu'il s'effondre !
 
Tendrement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : En fait le cinéma européen est à l'image du couple aigri décrit par Leland dans le film !
 
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Publié dans Corpus Analogia

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