undefined
[Photo : "...And Jack !" par Dr Devo.]

 

 

Chers Focaliens,
 
Ah bah bien sûr, ce n’est pas tous les jours comme ça ! Je veux dire, on ne regarde pas toujours les mêmes choses chez le Marquis et c'est heureux. Et maintenant que je suis de retour, je vais vous raconter ceci !
 
Le grand froid d'une petite ville, là-bas, chez nous en Amérique. Et un policier très ordinaire, Edward Burns, qui trouve dans la rivière gelée le cadavre d’un jeune homme au torse étrangement écarlate sous sa pellicule de glace. Il s'agit d'un élève marginal et solitaire qui vit en pension dans une lycée privé ultra-huppé, et à l'anglaise, où les élèves sont classés par Q.I. quasiment, en cours comme dans les sorority houses. La campagne, la neige à perte de vue, la pension, rien de très marrant mais de là à aller au suicide ? Burns ne comprend pas et pense à un meurtre. Il enquête et rencontre notamment une des profs du lycée (et c'est le béguin, mais elle est fiancée !) et Rachelle Lefevre surtout, dont le père n'est ni français ni acteur populaire décédé, mais qui est l'amie intime du jeune défunt et qui, il faut bien le dire, a bien du mal à croire au suicide de son "soul mate". Edward Burns aussi. Malgré tout, ses supérieurs ferment le dossier et classent l'enquête assez vite...
 
Voici donc RIVER KING, réalisé par Nick Willing et, youhoooo, encore gagné, film sorti une fois de plus en France directement à la vidéo. C'est bien dommage, surtout que le gars Willing avait réalisé il y a quelques années un très chouette polar fantastique et londonien, HYPNOTIC avec le beau Goran Visjnic (qui décidément choisit bien ses rôles depuis URGENCES la série, puisqu'il a  aussi joué dans le zoublimement formidable BLEU PROFOND de Scott McGehee et David Siegel), avec et la merveilleuse Shirley Henderson. On trouve d'ailleurs HYPNOTIC à pas cher du tout dans certains bacs, c'est bon, mangez-en ! [Nick Willing a surtout réalisé le très beau – et pas sorti en DVD – FOREVER… NdC] Mais revenons à RIVER KING, polar gentiment décalé et hivernal, à l'ambiance triste et tranquille comme un jour d'enterrement. Après une chouette introduction gentiment elliptique mais avec quelques beaux plans, on est plongé dans une ambiance banale et fantomatique où bizarrement, le lien entre les séquences (qui est aussi le moteur de l'enquête) semble être un fantastique franc, à travers l'apparition d'un mystérieux petit garçon et de traces photographiques spectrales. Ce qui n'empêche pas le film d'être sur le plancher des vaches et de distiller son petit venin de tristesse. Tout cela a l'air de rouler sous l'évidence, et c'est sûrement le cas, d'une certaine manière. Et lorsqu'on arrive à la dernière partie du film, on se dit que Willing déploie tranquillement les notes de sa cadence finale, classiquement sur le clavier de son film, oh la jolie métaphore, mais  n'empêche, pas tout à fait. On sent assez tôt que cette étrange histoire de suicide étonnant dans ce milieu si tranquille cache une réalité banale et anonymement violente, violence laissée presque hors champ du reste. Comme si on nous disait : "vous voyez ce que je veux dire et ce dont je parle", sans détailler plus. Peut-on avoir raison contre les autres ? Peut-on être seul dans sa communauté sans souffrir ? Le groupe va-t-il encore une fois écraser l'individu ? Etre libre, est-ce être seul ? Bref, une jolie réflexion, assez sensuelle, pour un film assez classique, mais bougrement soigné, et qui joue notamment de cet aspect tranquille et  connu pour faire courir, juste en dessous de la surface, l'amer ciguë de la solitude. Le personnage de la jeune Rachelle Lefevre est assez joli, d'autant plus qu'elle n'est pas toujours spécialement sympathique ou rassurante, et la description de sa relation avec le défunt, relation platonique d'amitié intense qui ignore sans doute autre chose, amitié d'une vie sans doute, est drôlement touchante. Quand le film démarre, elle est déjà finie, cette relation,  ce qui accentue la tristesse générale de la chose. Je note d'ailleurs que le personnage de Rachelle est aussi en prise avec le Système de manière assez amère d'ailleurs (ses relations avec le groupe). Bref, quand la dernière partie s'enclenche, ce sont les explications qui débarquent, le mystère non-twistique qui arrive, un peu évident se dit-on, mais qui, sous ses allures classiques, voire entendues, passe avec une jolie délicatesse, bien moins gnan-gnan qu'il n'y paraît. C'est peut-être là la force de RIVER KING : avoir placé le drame sous des dehors banals. Hors rien n'est jamais banal dans ces histoires là. La simplicité du vécu des personnages sonne délicatement comme un refus de pathos, une espèce de sobriété dans la mélancolie douloureuse. Rien d'ostensiblement clinquant, pas de démonstration de mise en scène clinquante et gadgétisée, mais un réel sentiment de fêlure et de violence douce. Ce n'est pas forcément un mauvais calcul. La mise en scène est soignée, avec une jolie photo et surtout quelques très beaux cadres. C'est donc un beau film, pas gnangnan, assez direct même qui décrit des situations subtiles et simples avec tact. Sans en avoir l'air, Willing est en train de se faire un joli trousseau de film. RIVER KING est un beau film, ni plus ni moins, avec de vrais morceaux de cœur dedans. Dans le genre indépendant/policier/étude de mœurs, on apprécie ici l'exploitation franche de l'élément fantastique, et on s'étonne, encore une fois, de constater que ce beau film ne soit pas passé en salles, alors qu'un MICHAEL CLAYTON ou qu'un GONE BABY GONE (film pas trop mal d'ailleurs) sont distribués les doigts dans le nez, malgré des mises en scènes et/ou des sujets (pas pour le film de Affleck remarquez) bien moins subtils. Va comprendre, chère lectrice...
 
Tiens c'est marrant cette transition, car on va parler de SESSION 9, de Brad Anderson, et c'est vraiment là aussi un joli "thema" comme on dit sur la chaîne Figaro-7 (comprendre Arte), si on le diffuse avec RIVER KING. Difficile de ne pas se paumer quand on parle de Anderson, car plusieurs milliers de réalisateurs connus portent ce nom ! Il ne s'agit cependant ni de Wes, réalisateur de LA VIE AQUATIQUE (et qui revient bientôt !) ni du réalisateur du sympathique RESIDENT EVIL, mais du réalisateur du très beau THE MACHINIST qu'on avait défendu à l'époque et qui, lui, avait été distribué, le petit chanceux !

Peter Mullan dirige une petite entreprise, minuscule même, de mise en conformité de bâtiments publics. En gros, il nettoie, dépoussière, désamiante et met aux normes les vieux établissements. Un job pénible et précis, voire dangereux et stressant car on y manipule des produits de construction toxiques. Bref, un boulot ouvrier mais très technique. Mullan accepte un chantier qui consiste à nettoyer et remettre à neuf un immense asile désaffecté qui devrait devenir la nouvelle mairie de la ville. Le bâtiment est dans un état lamentable et perclus d'amiante. Il faut trois semaines pour le nettoyer mais Mullan, qui doit décrocher le marché sans quoi il va devoir fermer la boîte, propose de le faire en une semaine seulement. Et il se met au travail, avec notamment à ses côtés David Caruso (de nouveau acteur !!! après ses incursions médiatiques dans l'univers médiocre du feuilleton scientifique !), son ami le plus proche. Les travaux pénibles commencent avec cette deadline serrée et suspendue comme une épée de Damoclès au dessus de la tête de nos ouvriers. L'atmosphère est assez tendue et même inquiétante. Peter Mullan semble terrassé de fatigue et très inquiet à propos de sa femme. Caruso regarde la tension monter dans le groupe en essayant de gérer la chose (il est assez psychologue). Et un des deux autres compagnons de désamiantage trouve dans les archives abandonnées de l'asile de mystérieuses bandes où sont enregistrées des séances d'analyse entre un psychologue et sa patiente schizophrène. Quel mystère cache cet ancien asile ? Nos camarades ouvriers arriveront-ils à respecter la date limite des travaux, ce qui leur permettait de sauver la boîte et de ne pas pointer à l'ANPE lundi matin ? Et parviendront-ils à gérer leur stress qui monte, qui monte, qui monte, sans qu'on ne puisse absolument dire pourquoi ?

Et bien, chers amis, quel film étrange !!! Sous des aspects classiques (film de maison hantée sur fond de huis-clos paranoïaque), SESSION 9 fait à peu près tout le contraire de la concurrence. Et je dois bien l'avouer, je suis resté quand même un peu sur le fessier en découvrant la chose.
Car si la trame et la brioche du film paraissent relativement convenues il ne faudra que quelques minutes pour se mettre dans le bain, et découvrir une narration et une histoire tout bêtement bien plus étranges et bougrement iconoclastes. La mise en scène oscille entre effets ouvertement fantastiques (apparitions, sons étranges hors contexte), et description assez banale du travail effectué par nos ouvriers dans une ambiance très impressionniste. Les acteurs aidant, car le casting est très bien vu, bien que Anderson utilise des personnages bien marqués, on est vite embarqué là aussi dans des développements subtils qui, sans qu’on s’en rende spécialement compte, enfin un peu quand même, font monter la pression sans en avoir l’air. Car, en effet, si SESSION 9 est passionnant dès la première bobine, on se rend vite compte au bout de plusieurs dizaines de minutes qu’il ne se passe quasiment rien ! Drôle non ? Certes, il y a de petits incidents, de petits indices fantastiques, mais rien qui semble former un schéma ouvertement cohérent, ou plutôt significatif. Et c’est là que le film marque des points : on ne sait pas où il nous emmène, toutes les possibilités semblent ouvertes sans qu’on puisse vraiment jurer de ce qui pourrait se passer ensuite. Et pourtant, ô paradoxe, on est loin de sombrer dans la platitude et l’ennui. Ce n’est qu’à partir de petites touches, et d’impressions bien personnelles de la part des personnages qu’on est guidé dans cette histoire bizarre et qu’on est finalement happé par un malaise de plus en plus grandissant.
Il en résulte donc un film à la fois totalement sensuel et complètement abstrait, nouveau paradoxe. Sensuel et abstrait, banal et fantastique. Et cette pression qui monte. Au bout d’une heure, le film est passionnant sans qu’il ne se soit passé rien de tangible ! La classe, non ?
Bizarrement, le film, en plus de sa narration très ouverte et donc absolument libre, se construit comme une espèce de remake absurde de SHINING curieusement, un remake dans un autre contexte et avec un sens très différent. Un remake maniériste en quelque sorte, quasiment aussi abstrait que son modèle ! Pression financière, boulot qu’on ne pourra sans doute pas abattre, lieu tranquille mais ouvert sur la folie, arrivée d’un personnage extérieur pour rien (comme Scatman Grothers  dans le film de Kubrick, assassiné en deux secondes alors qu’il a péniblement mis une heure et demie à venir sur le lieu de l’action),  découpage absurde en chapitre, etc. Autre point fort, les fameuses bandes d’enregistrement du personnage de la schizophrène. C’est le moteur narratif et injustifié, voire injustifiable, de la narration, et pourtant, ces bandes n’ont rien à voir avec le film ! Étonnant, non ? C'est-à-dire que cet élément moteur (les fameuses bandes, donc) qui semble provoquer toutes les situations du film, n’a aucune influence sur le contexte actuel de nos pauvres héros. C’est juste un collage artificiel, même pas une fausse piste. C’est très punk, et même "couillu" comme procédé ! Et voilà qui rajoute une touche abstraite supplémentaire et qui épaissit l’angoisse générale, de manière finalement assez poétique. Direction artistique simple et directe mais soignée, très bonne direction d’acteur, un projet totalement abstrait et en opposition complète avec le fantastique actuel, SESSION 9 est, en plus, très bien mis en scène. La photo est belle et expressive. Le son est  très prenant, notamment grâce à une musique réussie et assez éloignée des canons du genre. Enfin, le décor est très bien utilisé, c'est-à-dire de manière non prévisible, et en adéquation avec le projet global, sans sur-dramatiser son aspect fantastique. On a donc les fesses délicieusement coincées entre deux chaises, et on retrouve totalement le soin de
THE MACHINIST. Le projet ici est encore plus iconoclaste sans doute, et l’ambition est tellement grande qu’on se demande comment Anderson a réussi à monter un projet tellement bizarre, très loin d’un possible retour sur investissement ! Le film ne ressemble à rien, du coup, même pas à du fantastique asiatique par exemple, et la mise en scène est vraiment très riche, très renouvelée, ce qui permet d’avoir la sensation délicieuse de ne pas voir un film "normal", et d’apprécier au contraire une œuvre ouverte sur tous les possibles narratifs et esthétiques. La dernière partie, plus explicative pourtant, passe comme une lettre à la poste car elle est émaillée par des plans tout bonnement sublimes, dont une surimpression magnifique que je vous laisse découvrir. À noter également une séquence de 4 ou 5 minutes qui vaut absolument le déplacement  et qui me semble être le morceau de bravoure du film : le groupe se sépare pour explorer l’asile et la tension monte encore d’un cran par un classique montage alterné, très malin. Bon, soit. Mais au lieu de faire monter la pression par l’image en une minute,  Anderson construit en fait, en loucedé, la séquence sur un temps très long (cinq minutes !!!! C’est interminable, on a l'impression d'être dans une descente de Grand Huit qui n'en finit plus !) et non pas sur les effets sonores mais sur la montée générale du volume du mixage, lente, lente montée qui semble indiquer que le film va s’arrêter ou exploser et qui le plongerait presque dans une ambiance lovecraftienne ! C’est un passage sublime, et pas seulement bien mis en scène, mais très bien écrit car quand elle se termine et que s’enclenche la suite, on ne sait toujours pas qui a fait quoi et qui, parmi les personnages, est encore parmi nous. C’est très beau et très impressionnant.
En tout cas, Anderson se pose sans doute comme le réalisateur à surveiller dans le milieu du cinéma fantastique. Son film est bien plus ambitieux encore et plus abouti surtout (plus beau, plus rigoureux aussi) que le ABANDONÉE de Nacho Cerda par exemple, film déjà intéressant. Et je crois que SESSION 9 est bien plus impressionnant encore que THE MACHINIST, quoique l’on puisse préférer ce dernier. En tout cas, Anderson est très libre, fait non pas un film qui ressemble à un film, mais quelque chose vraiment personnel, sans se soucier du reste. Le résultat est passionnant, et encore une fois (TOUS ENSEMBLE !!!!!!), "le film n’est pas sorti en salles" ! Comme par hasard. Le spectateur de cinéma averti loupe largement les meilleurs films fantastiques (ou les meilleurs films tout court !) s’il se contente ou d’aller en salles, ou de n’acheter que des DVD identifiés et reconnus par la presse spécialisée. Et je n’ose même pas imaginer les belles choses iconoclastes qu’on loupe même en étant curieux…
À noter que SESSION 9 me semble parfaitement offrable aux personnes n’aimant pas spécialement le cinéma fantastique. Et on le trouve à pas cher, surveillez vos bacs ! Notons enfin qu’on trouve dans un petit rôle dans SESSION 9, le réalisateur Larry Fessenden, ce qui tombe très bien car justement je parlerai longuement de lui dans un prochain article, à propos de deux films là encore inédits en salles. Vous allez adorer le personnage, mais chut…. Laissons couler le suspense !
En tout cas, et même si je ne suis pas encore allé en salles ces derniers jours, voilà une année qui commence fort bien, vous ne trouvez pas ?
 
Chaleureusement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !
 
 
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Lundi 7 janvier 2008 1 07 /01 /Jan /2008 13:49

Publié dans : Corpus Analogia
Retour à l'accueil

Ô Superfocale

BUREAU DES QUESTIONS

clique sur l'image

et pose!

 

Recherche

United + Stats


Fl banniere small





 
 





 

Il y a  13  personne(s) sur ce blog
 
visiteurs depuis le
26Août 2005



eXTReMe Tracker



Notez Matière Focale sur
Blogarama - The Blogs Directory

 


statistique

Matiere Focale TV



W3C

  • Flux RSS des articles

Recommander

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés