SOCIETY, de Brian Yuzna (USA - 1989) : rules, tools, fools...

Publié le par Dr Devo

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[Photo : "Black Sheeps Ate the Sky" par Dr Devo, d'après une photographie de George Bjorgen]
 

 

Chers Focaliens,
 
Avant de retourner dans les terres marquisiennes et vous parler des beaux animaux sauvages que nous y avons croisés, arrêtons-nous un instant sur un classique moderne du cinéma fantastique. Vous avez remarqué ? Ça faisait une paille qu'on avait pas parlé de cinéma fantastique, et là, depuis le début de l'année, ça n'arrête pas, au gré des visionnage en DVD ! Que ceux qui n'aiment pas trop le genre restent quand même parmi nous, car vous allez le voir, ce dont nous allons parler ne rentre, au final, dans aucune catégorie, et peut se révéler intéressant pour quiconque !
 
Tiens et puisqu'on y est : bon anniversaire à Angela Bettis !
 
(Si je veux !)
 
Californie, fin des années 80. Billy Warlock est un jeune homme de presque 18 ans qui a pas mal de problèmes typiquement adolescents. S'il est très bien intégré socialement, il est en proie au doute. Il vit avec ses parents et  sa sœur dans une splendide villa de Beverly Hills. Car, en effet, Billy est né avec une cuillère en or dans la bouche, et nous sommes dans la haute-bourgeoisie américaine. Billy a beau être populaire, avoir une petite amie qui l'est sans doute aussi, avoir son propre 4x4, de l'argent et pouvoir faire tout ce qu'il a envie, rien n'y fait : il doute. Il suit d'ailleurs une psychanalyse, car il est persuadé en son for intérieur, même s'il a conscience que la chose est stupide, que ses parents lui cachent des choses, qu'ils ne l'apprécient pas, et qu'il a été adopté ! En plus, il se sent attiré par sa grande sœur ! Bref, la psychose adolescente classique ! C'est vrai que ses parents semblent plus prendre soin de sa sœur, absolument vénérée elle, que de lui, mais tout cela est quand même excessif, et Billy lorsqu'il se met à rêver ou à faire divaguer ses pensées, voit des choses bizarres partout, au propre comme au figuré.
Alors qu'il se présente pour la Présidence de l'association des Étudiants de Beverly Hills, élection pendant laquelle tous les coups sont permis, Billy reçoit une cassette édifiante enregistrée de manière illégale par un ex-petit ami de sa sœur. Ce que révèle la bande est horriblissime : sa sœur et ses parents participeraient à des orgies entre gens de la bonne société ! Et sa sœur justement va bientôt faire ses débuts à la soirée des Débutantes où tout le gratin de Beverly Hills sera présent, dans quelques jours, soirée organisée par la Société, organisation étrange à laquelle tous les notables huppés du coin contribuent et participent... Mais que cache la société, euh pardon, la Société ?
 
Brian Yuzna est une personnalité attachante. Réalisateur de nombreux films (LE DENTISTE, ou encore son beau sketch, absolument merveilleux même, pour le film collectif NECRONOMICON), producteur très actif, et scénariste (le rare FROM BEYOND, réalisé par Stuart Gordon, film passionnant là encore), il a acquis sa réputation dans les années 80 en s'associant avec Stuart Gordon justement, aussi réalisateur de RE-ANIMATOR, autre très bon film. Récemment, je vous ai beaucoup parlé de lui, alors qu'il s'est exilé plusieurs années en Espagne où il a initié et produit de très beaux films, fuyant son pays où la production de ses projets devenait de plus en plus problématique. On lui doit dans cet exil européen de très belles choses, dont notamment DAGON d'après Lovecraft, ou l'impressionnant DARKNESS. Bref, voilà un type pas con du tout, et qui a toujours ça et là lancé des projets intéressants et originaux, quelquefois inattendus, dans le monde très codifié du cinéma fantastique et d'horreur.

SOCIETY est sans doute un de ses films les plus impressionnants, et sans doute un des plus beaux exemples de ce que le cinéma de genre pouvait produire de magnifique dans les années 80, et même ici, dans les dernières années où les artistes qui œuvraient dans le domaine avaient encore la chance de voir leurs films sortir au cinéma et rencontrer leur public. Cet âge plus doré que l'époque actuelle leur permettait justement, à Yuzna et ses confrères, de proposer des œuvres ambitieuses et bougrement originales. Et SOCIETY à cet égard est un ovni absolu, et ne ressemble à rien !
On est d'abord assez surpris par l'étrange rythme de SOCIETY, qui en fin de compte est plutôt bavard, et où les éléments fantastiques ne font qu'effleurer la narration et ne se déploient vraiment que tard dans le film. Mélange improbable de "film de college" (c'est exagéré mais c'est vrai qu'on évolue uniquement chez les adolescents assez longtemps), de comédie exagérée et de thriller presque, SOCIETY est assez dur à définir pour qui ne l'a pas vu. Le budget est sans doute modeste mais le décorum est soigné, les acteurs nombreux. Le ton du film oscille entre l'angoisse existentielle du héros et la grasse comédie (les scènes de plage, la maman obèse et psychotique). Néanmoins, on sent que pointe très clairement le vitriol sous la farce annoncée. Yuzna dépeint une société policée (d'où je pense l'excellent choix des acteurs qui jouent les parents), correcte à tous égards, où n'émerge aucun conflit direct, mais où le réalisateur malin arrive à faire jaillir ça et là l'incroyable violence : tout est déjà organisé, les rivalités sont extrêmes(en façade, comme un semblant de démocratie), et on sent bien que tout cela marche comme sur des roulettes. Billy, adolescent décalé, se sent emprisonné dans une cage dorée, lui qui a le sentiment d'être membre de cette communauté et en même temps d'en être tenu à l'écart. Cette tentation paranoïaque est dure à vivre dans un monde où justement l'esprit de groupe est la règle. Bref, on est plongé dans un monde parfait, à l'opulence décomplexée, qui ne se pose aucune question car justement, tout ce petit monde sait très bien que ce sont eux qui détiennent le pouvoir et la puissance qui font que les USA est un pays stable et omnipotent. Billy, avec ses doutes et ses hallucinations, pose des questions dans un milieu où justement tout est parfaitement huilé, et aucune n'est à poser car si cette communauté est violente ou cruelle, elle gère tout ça en interne, et même fissa ! De notre côté, nous spectateurs, nous régalons de ce portrait acide de la société d'en haut qui ressemble tellement au reste d'ailleurs. Yuzna enfile les perles dans des scènes absolument atroces socialement, comme celle des élections étudiantes où le Peuple (nous) est manipulable à l'extrême et souhaite cette manipulation du moment que ce soit divertissant (beau découpage en de très simples champs/contrechamps), opposition violente de façade entre les différents clans de la société huppée, dictature de la beauté et de l'ultra-norme physique chez les jeunes, et bien sûr corrélation totale des sphères du sexe et du pouvoir. Bref, une société qui gagne toujours plus d'argent, régente le pays entier, et ne s'intéresse qu'aux salles de musculation et aux arcanes du pouvoir ! Billy est en bien mauvaise position par le simple fait d'avoir des doutes existentiels dans un monde où la chose n'est même pas envisageable.

On l'aura compris, en plus d'être drôle, extrêmement drôle, et absolument angoissant, SOCIETY est un grand film politique et social, un peu à la manière d'un autre grand film de l'époque, STREET TRASH de Jim Muro, qu'on avait déjà évoqué sur Matière Focale. Rien pour cette belle écriture sans concession, c'est un très bon film.
Là où Yuzna marque des points, c'est sur la malice globale de la mise en scène et de la préparation du film. Tout d'abord, il a choisi décors et objets avec soin et jamais la modestie du budget ne se fait sentir, même si Yuzna reprend souvent les façons de faire la série B indépendante de l'époque, dans le cadrage notamment, qu'il sait détourner d'ailleurs avec une belle habileté. La photographie est à mon sens d'ailleurs très réussie et assez expressive. Yuzna sait placer des lumières plus expressionnistes dans des moments importants qui sont du coup très jolis. Je pense à la séquence finale, hénaurmissime bien sûr (la lumière qui vire au rouge dans le même plan lorsque l'orgie commence) ou encore à la scène où Billy découvre la voiture accidentée en pleine nuit. Tout cela est fait avec goût et la direction artistique en général, je pense aux décors notamment, retrace parfaitement le mauvais goût et le factice de la société chic de l'époque. La narration, comme le scénario, avance dans un faux rythme assez angoissant et très prenant. C'est très bien écrit, et le montage fonctionnel avant d'être bougrement lyrique dans la séquence finale est assez aiguisé, tout en faisant presque mine de ne pas y toucher.

Là où Yuzna marque également des points c'est dans le casting. Tous les acteurs ou presque sont issus du monde du soap opera et des sous SANTA BARBARA ou des séries à rallonge. Yuzna a eu le génie de les utiliser en leur demandant de jouer comme ils le font d'habitude, c'est-à-dire en patatant avec sérieux, et donc en exigeant un jeu trop ouvert, et même en poussant certains des personnages les plus burlesques (Ferguson, chef du clan adverse, ou encore la petite amie de Billy, véritable bimbo grotesque) vers la caricature comique. On remarque que les personnages plus caricaturaux sont des jeunes, et que les acteurs les plus "sobres" et efficaces (le psychanalyste, Petrie) sont tous des gens qui sont des rouages importants de la Société. Entre les deux nuances, on trouve la famille de Billy qui semble à la fois sincère et perverse ! Billy Warlock garde son jeu codifié par la télévision ce que Yuzna met très bien en valeur en se gardant bien de se moquer de lui. Au contraire, c'est peut-être le personnage qui paradoxalement est le plus sérieux du film.

La petite histoire dit que Yuzna, très embêté pour trouver des comédiens pour jouer dans un film aussi extrême, aurait donné aux acteurs des scripts dans lesquels ne figurait pas la séquence finale. Il voulait des acteurs de soap et de télé. Personne n'aurait accepté de jouer là dedans sinon. Il parait que le tollé a été énorme quand les comédiens ont reçu le vrai scénario en fin de tournage !
Car, en fait, il est assez dur de faire un article sur SOCIETY sans rien dévoiler. Ceux parmi vous qui ont déjà vu le film doivent se dirent : "mais qu'est-ce qu'il fait, le docteur ? Il ne parle pas de l'essentiel ! La fin bon sang !!" Je comprends cela. En même temps, comment ne pas souhaiter que vous découvriez SOCIETY, vous qui n'avez pas vu le film, en étant vierges de toute supposition quant au contenu de la chose. Si j'avais un conseil à donner, ça serait le suivant. Vu que le film se trouve à deux ou trois euros dans tous les bacs et les solderies de France (en V.O. en plus), achetez le film. Vous ne perdrez pas d'argent même si vous le détestez. Et surtout, surtout, ne regardez pas la quatrième de couverture où les photos sont trop explicites. Laissez-vous guider !
Ceci étant dit, le film de Yuzna est hallucinant par l'énergie qu'il déploie et qui n'est uniquement tendue que vers la séquence finale. Sans la dévoiler, encore une fois, on peut dire que c'est une des bobines les plus hallucinantes  de l'histoire du cinéma. C'est simple : on n'en croit pas ses yeux ! Quelle magnifique prise de risque ! Le film, dans cette séquence où les effets spéciaux sont omniprésents, développe alors une puissance monstrueuse qui s'exprime dans une nuance absolument dantesque dans laquelle se mêlent humour fabuleux et horreur absolue ! Toute la violence larvée du film nous rejaillit à la figure et nous piège alors comme notre héros (attaché comme un chien ou un esclave par une entrave qu'on utilise dans les fourrières !). La violence de l'humour, l'incroyable horreur sociale et politique qui jaillit alors (même si on savait tout) nous cloue à notre siège. C’est la descente d'un grand huit pendant 15 minutes ! On a envie de crier, pleurer... et rire ! Et le plus gros choc est évidemment esthétique dans cette séquence. Les effets spéciaux de Screaming Mad George (grand maquilleur et maître en effets spéciaux de l'époque, très doué et iconoclaste ; ah oui, c'est aussi un travesti !) sont sublimissimes et osent ouvertement utiliser l'influence surréaliste, notamment celle de Dali. À eux seuls, ces effets résument parfaitement et le ton grotesque et terrifiant du film. Je m'arrête là pour ceux qui n'ont pas vu le film.
 
SOCIETY est donc un film très important à mes yeux, et qui n'a rien perdu de sa modernité. Mélange improbable et calculé de tons et de nuances paradoxales, c'est à la fois un film de genre bizarre et réussi, mais surtout un grand film tout court qui met le doigt avec force sur les craintes adolescentes (ici, pour notre plus grand plaisir et notre plus grande souffrance, toutes justifiées !) qui révèlent un monde ignoble, et une société politiquement plus que cruelle : violentissime ! L'écrasement de l'individu est total. La Haute Société baise littéralement le Peuple sans doute enfermé dans son ignorance complète et, à quelques plans près, mis à l'écart des cloisons étanches du film et du champ. Précis, drôle et pertinent d'un simple point de vue affectif ou humain, SOCIETY est une charge hallucinante et sans complexe de la société occidentale riche, une espèce de brûlot mais construit avec une précision étonnante. Pas étonnant que Yuzna ait choisi des acteurs de soap. Il détourne ainsi les codes du divertissement pour les masses, c'est-à-dire de ces fictions nous racontant, aux ploucs que nous sommes, les vies supposées de Ceux D'en Haut. La vie est sans doute proche de ces soap-operas, et toute la puissance et le génie de Yuzna est d'avoir fait éclater avec violence mais aussi avec humour (avec une intelligence toute sensuelle en somme) le constat que notre société s'est organisée comme un spectacle et une orgie que beaucoup rêvent de rejoindre alors même qu'ils n'ont aucune chance d'y participer. Même vu de notre point de vue (nous, les ploucs d'en bas, répétai-je), SOCIETY trace en filigrane le portrait exact, en tout cas, de la société de consommation. Nous rêvons de faire partie de ce club, ce qui ne sera jamais le cas, nous sommes tenus à l'écart du film, et nous avons l'impression pourtant d'avoir le choix.  Effrayant, n'est-il pas ? La force de Yuzna est d'avoir osé ne pas se poser la question du bon goût tout en travaillant un projet précis, bien dirigé, très soigné, et esthétiquement renversant. Ce qui fait de SOCIETY un des rares films dont on peut se targuer qu'il incarne ce qu'on essaye d'appeler le cinéma du Réel. Bien plus qu'un Truffaut finalement. SOCIETY est tout simplement un grand film. Et beau en plus !
 
Fraternellement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Analogia

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Guile21 14/01/2008 18:51

Excellente critique. C'est vrai que ce film a été un vrai choc à l'époque. Attiré par cette fameuse scène finale qui a fait la réputation du film et n'attendant qu'une peloche gore fendarde, cette critique acide de la société à deux vitesses et le symbolisme radical du monstrueux final m'ont cloué sur place. Un grand film qui ne page pas de mine au premier abord, donc d'autant plus essentiel.

Guillaume Massart 11/01/2008 18:14

Merci de rendre pareil hommage à l'un de mes films de chevet! c'est un plaisir! :)

Jean 11/01/2008 11:45

Cher docteur,je ne connaissais pas et je vais maintenant tout faire pour me le procurer. Vous donnez envie de voir des films, c'est rare, et très important ... merci donc