APPORTEZ-MOI LA TÊTE D'ALFREDO GARCIA de Sam Peckinpah (USA / Mexique - 1974) : Ici, dans le Coeur de la plus sombre Amérique

Publié le par Dr Devo

(photo: "22.000 dollars pour rien" par Dr Devo)

 

Chers Amis,
 
Revenons un peu vers le cinéma américain et explorons les années 70 et ses paysages sauvages.
 Tout commence par une jeune fille, encore loin de la vingtaine, qui baigne doucement ses pieds dans une belle rivière. Vision paradisiaque. Nous sommes dans une belle hacienda, quelque part au Mexique. Deux gros malabars, tirés à quatre épingles, arrivent, et annoncent que le père de cette jeune fille demande à la voir d'urgence. Elle se lève difficilement, en s'appuyant sur l'épaule de sa servante. Elle est enceinte. Elle se dirige vers la gigantesque hacienda, toujours escortée par les deux armoires à glaces au service de son père, lors d'un montage alterné qui montre, à l'intérieur d'une espèce d'église, des gens de bonnes familles, richement habillés. L'un d'eux, sans doute le patriarche, lit un texte en latin auquel on ne comprend rien, sinon une allusion à David et Goliath. Beaucoup de femmes sont habillées en noir. Le patriarche, imposant mais un peu vulgaire, continue la récitation du texte énigmatique et sans doute sacré, s'arrêtant de temps en temps pour allumer un énorme cigare. Parmi les femmes en deuil, une quadragénaire au regard haineux mais silencieux. Contenue. La jeune fille enceinte n'en finit pas de traverser la riche propriété. Les deux gros bras ont un colt à la ceinture. Nous sommes sans doute vers la fin du XIXème siècle. Western tardif. Le montage alterné se poursuit et se dilate dans le temps. Mais quelque chose se met à clocher. Les bruits de pas de la fille-mère envahissent en son-off la cérémonie du patriarche. Ce son décalé n'est pas bon signe. La jeune fille pénètre dans l'hacienda, entre dans la pièce où se déroule la cérémonie. La lecture s'interrompt. Les deux hommes de main amènent la fille vers son patriarche de père qui demande calmement, dans un sourire terrible, qui est le père de l'enfant. La jeune file a peur, puis redresse la tête, elle ne répondra pas. On la déshabille alors de force. Des larmes vitrifient ses yeux. La question est reposée. La jeune fille affolée montre quand même un visage têtu et fier. Elle ne répond pas. Personne ne bronche. On la frappe. La femme au regard haineux se lève, surprise par cette violence nouvelle. Et finalement, dans un cri, la fille avoue dans un souffle : "Alfredo Garcia". La salle s'évacue. Un homme de main arrache le pendentif de la jeune fille avant de la congédier. Dans le pendentif, une photo du visage de ce Garcia. Le père veut sa tête. Mise à prix : 1million de dollars.
Les hommes de mains se mettent en route. Des voitures surpuissantes sortent de l'hacienda et se mettent en chasse. Non, ce n’est pas un western (enfin pas vraiment), et non, on n’est pas au XIXème, mais dans les années 70. Tout ce petit monde de mercenaires et d'hommes de mains prennent ensuite l'avion, s'installent dans le plus grand hôtel de Mexico où ils prennent leurs quartiers comme une nouvelle entreprise occuperait ses nouveaux bureaux. Ils recrutent des ploucs locaux comme mercenaires. Parmi eux, notre héros.
Il a quarante ans et est pianiste dans un bar à touristes (hilarante séquence de Guantanamera!). On devine un passé de plouc de la ville, peu reluisant (on apprendra qu'il a survécu par de petites combines, après un passage dans l'armée). Il connaît Alfredo Garcia. Il se fait engager pour 1000 dollars. Il a quatre jours pour ramener la tête de Garcia. Et on sent très bien qu'il a intérêt à réussir. Il prend donc la route avec sa copine, un femme d'âge mûr maintenant, ancienne chanteuse. Une belle femme abîmée par la vie. Garcia était son premier amour. Elle l'a vu récemment, quelques jours avant que celui-ci ne disparaisse dans un accident de voiture. Le voyage des deux amants commence vers le fin fond de la campagne mexicaine la plus pauvre, en direction du cimetière où Garcia est enterré, et où il faudra en extraire la tête. C'est, pour tous les deux, le voyage de la dernière chance, à tous les points de vue.
 
C'est rare au cinéma, un road-movie qui soit à la fois un aller et un retour, géographiquement et chronologiquement. C’est un voyage de deux magnifiques loosers, abîmés par la vie, ou plutôt par la survie. Reprenant la thématique chère à Tennessee Williams ( il n'y a pas de second acte dans la vie d'un américain), Sam Peckinpah fait tout exploser aux quatre vents, récupère les morceaux et construit un film malpropre, selon ses propres plans iconoclastes. C'est un road-movie, c'est un aller-retour (ou peut-être un aller-aller), et c'est surtout une construction sensible, barbare et subjective sur ce qui fait le mythe américain le plus fondateur. Peckinpah fait ça donc, mais à sa manière. Ce sera un drame à la Williams. Certes. Mais ce sera une trahison complète du principe américain du dramaturge. Je vais te la montrer, moi, l'Amérique. Et pour mieux te la montrer, voilà comment ça  se passera. Un western de l'ère moderne. Avec deux vrais héros les plus typiques du Far-West, sauf que ce se sont deux vrais ploucs, deux modestes, deux ratés. Les voitures sont pourries, les paysages n'ont rien de grandiose. Et il y aura un deuxième acte en plus! Rien que des trahisons donc.
Des trahisons aux mythes fondateurs, sans nul doute, mais aussi un retour aux sources. L'Ouest pourrit, se dégrade. Sa logique est absurde. Ou plutôt non, c'est l'Ouest tel qu'il a toujours été. Absurde et injuste. Notre couple de héros picole, chante et roule. C'est le Mexique d'en bas, cette traversée qui incarne si bien l'Amérique moyenne, bien pauvre, à tous les niveaux. Et c'est aussi une histoire d'amour terrible. Notre héros aime sa compagne. Et elle aussi sans doute, elle qui a aimé et aime encore Alfredo Garcia, l'homme hors-champs, son premier amour. Revu récemment pendant trois jours et trois nuits. Et  mort. Garcia, cette première fois, cette première chance, ce premier amour qui la hante encore, pas par sentimentalisme, pas parce que tout a dégénéré dans cette pauvre vie par la suite, mais par fidélité. Cette fidélité d'un jour et de toujours, déchirante, qui laboure l'âme, et, c'est le comble de l'amour sincère, qu'elle revit aujourd'hui avec son mercenaire d'un jour, qu'elle aime également et dont il faudra, très vite, consacrer l'union. Avant qu'il ne soit une nouvelle fois trop tard. C'est poussiéreux, c'est chaud, c'est moite, c'est brûlant. Bref, ce n'est pas glorieux sans doute. Mais c'est notre vie, déchirante toujours, misérable très souvent. Cette histoire est terre à terre, mythique mais réelle. Cette histoire et déchirante, et totalement subjective. Le réalisme, c'est la profondeur de ce couple et la profondeur de ses sentiments. L'histoire est absurde, perdue d'avance apparemment, et parfois même onirique à l'image de cette scène où les deux motards prennent en otage la femme, la menacent du pire avec un revolver. Magnifique Kris Kristofferson (LA PORTE DU PARADIS, et surtout idole de la musique country la plus noble). La tentative d'abus charnel n'aura pas lieu. Notre héroïne lance à son amour, alors que Kristofferson l'oblige à aller derrière un buisson où le pire devrait avoir lieu: "Ne t'en fais pas! J'ai déjà connu ça et je sais comment faire". Kristofferson la déshabille de force, mais renonce et s'effondre. Notre héroïne le recueille et l'embrasse. Onirique mais superbe. Ce motard country et notre couple de héros, ce sont les mêmes. Des hommes de peu écrasés par un pays violent et absurde.
Le film n'en finit pas. Les catastrophes s'enchaînent. Alfredo Garcia est-il bien mort ? [Le pire c'est que oui! Onirisme là-aussi?]  Les issues fatales auront lieu, comme d'étranges façons de mourir. Les USA d'en bas (ou le Mexique d'en bas pour les plus naturalistes d'entre-nous) souffrent. Impossible de ne pas être bouleversé par cette histoire que personne parmi nous n’a connue, et qui pourtant parle à chacun avec une force phénoménale, comme toutes ces histoires qui se transforment en mythes tristes qu'on trimballe en nous, jusqu'à la fin. Tout s'achève, tout s’écroule, nos deux héros sont broyés dans une histoire où ils ne maîtrisent rien. La chute promise a lieu, et les morts s'entassent, de manière absurde. Tout finit. Et pourtant, Peckinpah, génial, impose à son héros un second acte, et étrangement, de cette manière, se débarrasse du romantisme un peu pénible de Williams et peut-être, du côté un peu complaisant, un peu nombriliste du grand dramaturge [qui alimenta Hollywood d'ailleurs.] Il y aura autre chose que la défaite, mais une chose tout aussi absurde. Le film ne se limite pas aux murs du cimetière. Il faut parcourir le pays dans l'autre sens et faire le voyage retour, pour que le pays devienne ostensiblement, enfin, une gigantesque tombe, mais aussi parce que quelque chose doit être fait. "Pourquoi faire tout ça, dit notre héros en retirant une balle dans le corps d'un chasseur de prime déjà mort. Parce que ça fait du bien". Le voyage retour est aussi une remontée de la filière absurde de la violence... sociale! Et oui!  On ne va pas revenir, et dieu sait que c'est long et pénible, du fin fond du plus sale et du plus violent et du plus pauvre Mexique (le village au cimetière), pour le plaisir. Après avoir achevé sa quête dans le tiers-monde mexicain, notre héros, un smicard finalement, remonte la piste en honorant son contrat. Et en retrouvant plus que de l'honneur. Perdu pour perdu, de toute façon...
La violence la plus bête, la misère, l'impossibilité d'avoir une vie normale, la stupidité d'en haut, et ce pays brûlé par le soleil, Peckinpah nous en fait voir de toutes les couleurs. C'est douloureux certes, mais peut-être parce que cela nous touche, bizarrement, au plus près. Le montage est sec comme un coup de trique, se détendant ça et là, grâce à la musique  et au son omniprésents dans le film (nos deux héros sont  musiciens). La B.O est d'ailleurs intéressante, plutôt mélo, comme c'est étrange, mais souvent déchirée par des arrangements plus concrets et plus dissonants (influence jazz peut-être). Le son donc vient perturber un montage rigoureux, en complète opposition avec un cadrage presque crasseux. Tout est construit, sous des allures bordéliques, même les déplacements  physiques des personnages. Autre élément de distorsion : de beaux ralentis, synonymes de mort toujours, qui, d'abord marquent l'appartenance au western pour virer peu à peu au fantastique (sublime scène du cimetière). Tout semble parfois chorégraphié, comme dans les scènes où le couple est assis (le cimetière, l'arbre, la douche, le feu de bois au bord la route, les scènes les plus bouleversantes du film), et en même temps, les acteurs sont étonnants de spontanéité, ce qui est véritablement un paradoxe dans un film de genre qui ne s'y prête pas du tout. La détermination de Peckinpah est impressionnante. Comme dans LES CHIENS DE PAILLE, l'appréhension de la violence est implacable, indiscutable. Outre les thèmes sentimentaux du film (amour, honneur, fidélité), il livre un regard terriblement juste sur la misère sociale de ce pays bâti sur la hiérarchie la plus stupide et sur la violence, s'adresse à Dieu comme tout bon agnostique ou athée qui se respecte, l'interroge sur la notion de sacrifice et nous rappelle que, quoi qu'il arrive, on meurt seul, comme récemment le film DONNIE DARKO, qui n'a rien à voir avec celui-ci en apparence, nous le rappelait. APPORTEZ-MOI LA TÊTE D’ALFREDO GARCIA est un film qui n'a rien perdu de sa modernité, 31 ans après, et auquel il faut, une fois au moins, se frotter.
 
Lyriquement Vôtre,
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Nonobstant2000 18/07/2011 20:40



Pour ma part découvert vraiment sur le tard, un road-movie presque pasolinien, un héroslui, bukowskien en diable, et double à peine déguisé du réalisateur..Je viens de me le refaire avec un petit
RABID DOGS de Mario Bava en entrée, c'est passé tout seul



marcello 17/07/2011 15:18



Dr Devo,bonjour


merci pour votre très bel article sur ce film qui continue à me hanter et dont j'éprouve le besoin régulièrement de revoir les images. 


Bien à vous. Marcello



Isaac Allendo 23/09/2006 01:27

Donc.Film absolument dévastateur. On est tenté de le symboliser/résumer via le plan final dans la tronche du spectateur. Mais pour moi c'est plutôt les mouches autour de la tête, les mouches elles reviennent à chaque fois vers la puanteur, comme la violence sur l'absurde constitution de l'espèce humaine. Oui je sais, raccourci facile.Mais en somme, Peckinpah il nous montre quoi ? Sans concessions, ce qu'il dévoile tout au long du film, c'est les mouches qui viennent comme un ressort se cogner sur l'homme, l'éclater, le dévaster à tout point de vu, révéler la monstruosité ordinaire de sa société. D'ailleurs on ne voit jamais la tête, c'est significatif."Peu de choses sont plus tristes qu'une honnête monstruosité"Encore plus noir que "Chien de Paille", je pensais pas la chose possible.Eprouvant et d'utilité publique.En plus en lisant juste derrière ton article sur "World Trade Center" parsemé de constats Dickiens, ça remue !

Dr Devo 04/03/2005 00:04

Fab, je voudrais bien t'offrir un album des Visiting Kids, mais je ne l'ai pas, en entier du moins. Maiss c'est tres bien. Je vais parcourrir mes vieux MP3 et voir si je peux rassembler cette formidable (petite) série de chansons sublimes pour enfants. Quant à Virginia, tragique destin, absolument déchirant quoique complétement banal. Je prépare un artcile sur elles et sur quelques autres... On en reparlera. En son hommage on peut écouter la chanson "Virginia" de People Like Us, qui n'as pas été du tout composée pour elle, mais qui peut-être un chouette lieu de recueillement. Qu'elle repose en paix en tout cas. Solenellement, Dr Devo.

Fab 03/03/2005 22:27

nooooon