SWEENEY TODD de Tim Burton (USA-2008): La haine au temps de la vérole...

Publié le par Dr Devo

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[Photo: "C'est de circonstance" par Dr Devo, d'après une photo du film MISTER LONELY]

 

 

Chers Focaliens,
 

Bonjour chez vous!

 

Quelques jours après les frères Coen, au tour de Tim Burton de nous rendre visite (pour la modique somme de 8 euros; le cinéma n'est pas un sport de pauvres!). Et, si comme avec les deux frangins, on a été récemment un peu fâché avec le Monsieur pour raisons de répétitions, je m'étais enthousiasmé comme de juste en ce qui concerne CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE, qui me semblait un très bon cassage de jouet, drôle et un peu vulgaire, et surtout malicieux et différent des derniers opus. Et puis, il y a eu cet article sur LES DESASTREUSES AVENTURES DES ORPHELINS BAUDELAIRE par le Marquis où le talentueux (le Marquis, pas Baudelaire!) a mis le doigt sur un bien beau paradoxe et comme il dit "une sacrée question". Allez lire ça, ça prend trois minutes, c'est délicieux et ça résume bien le problème, je trouve. Mais bon avec CHARLIE..., ça sentait bon le retour aux affaires.
Le hasard fait que, pendant les vacances, le Marquis, encore lui, me fait découvrir BIG FISH que je n'avais pas vu, ce qui arrive assez souvent qu'on on découvre un film, soupira-t-il en fermant la porte, et figurez-vous que je trouvais le film plutôt honnête, même si beaucoup de choses me posent problème (certaines sections de la photographie notamment). Il y a par exemple des séquences entières qui fonctionnent superbement, comme la rencontre Helena Bonham Carter / Ewan McGregor, ou la mission en Chine Populaire, très beau passage. Il est assez amusant de voir comment le public a réagit à ce film pas mal, tout à fait honorable même s'il y a des maladresses. Les tronçonneuses étaient de sortie. C'est assez étonnant. BIG FISH est sûrement un petit machin, mais c'est un film qui fait son boulot assez correctement, et on a vu largement plus antipathique. Quand soudain...
 
"Il s'aperçut avec délice, comme si cela ne suffisait pas, qu'elle jurait à voix basse, quasiment en chuchotant, avec une belle régularité, quoiqu'un peu arythmique. Il conclua, avec une sagesse où pointait l'onde d'un certaine sérénité (ça faisait du bien), que, à ses yeux à lui, et il brûlait d'envie de lui soumettre l'idée, c'était par ces jurons une façon pour elle de porter son slip sur sa tête. Cette pensée l'enchanta au plus haut: la journée décidément serait bonne."
[Communiqué du Syndicat du Slip et de la Critique]
 
Rien ne va plus, dans ce Londres du début du XIXéme ! Après des années d’exil, Benjamin Barker (Johnny Depp) revient dans la capitale anglaise, et il n’est pas content du tout. Il y a de quoi ! Quand il était jeune homme, la vie s’annonçait paradisiaque : une femme sublime, des revenus conséquents et un bébé ! [Une grande mazison avec une pelouse? Une safrane?] Mais c’était sans compter l’ignoble juge Alan Rickman, homme puissant et amateur de femmes qui fit longuement la cour à Madame Barker sans succès bien sûr. L’omnipotent notable changea vite son fusil d’épaule, et fit accuser puis arrêter et condamner l’innocent Depp à une vie de travaux forcés. Et Madame Barker, très bientôt, paiera son refus à Monsieur Le Juge du prix le plus fort et le plus ignoble qui soit.
Barker/Depp redébarque dans un Londres crasseux et misérables, où la misère sociale a explosé et où les pénuries s’accumulent, mais il n’est pas là pour faire des sentiments. Sa femme est morte, et sa fille devenue grande (prête à marier) vit sous la tutelle du juge Rickman qui l’a prise sous son aile ! Depp se tourne alors vers Helena Bonham Carter qui tient un magasin de tourtes et de tartes absolument misérable. Elle lui une pièce au-dessus de son affreux magasin afin que Depp puisse de nouveau exercer son métier d’origine : barbier. Bonham Carter reconnaît très vite Barker, et va l’aider dans ses nouveaux projets. Barker, lui, se présente désormais sous une nouvelle identité : Sweeney Todd. Et si le magasin a rouvert, et si les rasoirs sont de nouveaux de sortie, ce n’est pas que le cours du poil va remonter à la bourse de Londres, mais au contraire parce que Todd/Barker et son amie ont bien l’intention de repeindre la ville en rouge !
 

SWEENEY TODD commence plutôt très bien dans ses premières secondes avec un superbe solo d’orgue dés le logo Warner, ample et puissant, gage d’une copie bien tirée sans doute mais surtout bien mixée, ce qui est toujours agréable (les voix notamment sont vraiment traités avec soin). Si on omet un horrible générique, tout en caricature burtonnienne et qui reflète l’évidence et l’opportunisme (il est clair que Burton n’a pas conçu ni travaillé sans doute, du moins je l’espère, sur ce générique en images de synthèse qui caricature, une fois de plus, les mises en place des films de Burton sous leurs aspects les plus attendus ; une vraie parodie, fiérotte en plus), la première bobine du nouveau film de Burton commence pas trop mal. Certes ce premier plan d’ensemble sur Londres est également computerisé et pas très beau, mais le reste, computerisé (encore!) aussi, fonctionne gentiment. On est tout de suite envahi par la musique et d’ailleurs un vrai critique aurait commencé par là : SWEENEY TODD est l’adaptation d’une comédie musicale broadwayienne.

 

Gentils jeux de champs et contrechamps, lumières sombrissimes, tonalités crépusculaires, c’est plutôt amusant, d’autant plus (et ce sera valable pendant trois ou quatre chansons) que le livret utilise et détourne petit à petit les codes de la comédie musicale, mais sans sombrer dans la parodie, plutôt en décalant les thématiques pour recentrer le sujet, sombrissime. Ainsi la première chanson est sur la ville (Londres, New-New York-York, Paris… C’est une convention), une autre dépeint la situation de départ en flash-back, là aussi un classique, qui est passé au prisme de la critique ironique (chanson POOR THING, la meilleure je crois, qui décrit ouvertement le couple Mr/Mme Barker comme des idiots finis !), et enfin une autre présente le magasin de Bonham Carter où on fait les pires tourtes du monde, c’est marrant. Tout cela fonctionne plutôt et biaise gentiment l’insupportable jeu de dramatisation à la mode Broadway que personnellement je n’aime pas du tout. On découvre parallèlement au processus, une histoire terrible donc, et un contexte qui ne l’est pas moins, où aucune violence ne nous est épargné : enfants-esclaves, imposteurs, pouvoir inique, absence de la politique, misère noire, mendiants crasseux et malades, abus sexuels, travail qui en vaut plus rien, pénuries alimentaires, imbécillité de la foule toujours crédule, etc… C’est plutôt charmant et ça fonctionne bien. Il y a là quelques bonnes idées, notamment à la photographie. Même si je ne suis pas fan de cette photo en général, c’est bien exécuté. Je note particulièrement la sortie du bateau en introduction (avant que Depp et son jeune ami en se quitte), où les visages blafards sont baignés d’une lumière irrégulière, avec un effet de scintillement comme diraient les projectionnistes, ce qui en fait du à un éclairage à la lanterne ou à la bougie mais qui est en tout cas laissé hors-cadre, ce qui fait qu’on a l’impression que ce sont les visages eux-mêmes qui ont du mal à réfléchir la lumière. Bonne idée. L’alliance maquillage/lumière marche bien en général dans cette première partie. Burton construit aussi la photo sur un autre principe qui courra tout le long du film : l’action commence la nuit, les flash-backs ont lieu juste avant le lever du soleil, les premières action de Sweeney Todd ont lieu entre chien et loup, et l’action commence véritablement dans la matinée jusqu’au soir. Photographiquement, le film est donc une immense journée. Pas mal.
Le tout est gentiment découpé, avec, c’est rare, pas mal de gros plans dont certains sont assez jolis d’ailleurs, pour une fois. A signaler quelques beaux jeux de miroir, des surcadrages, etc, notamment lors de la chanson POOR THING. Bref, tout cela commence très bien avec une violence contextuelle tout à fait bien décrite et incarnée. C’est chouette.
 
Et puis… Et puis, ensuite, c’est beaucoup moins intéressant. La déviation des codes de Broadway devient un simple inversement. Le noir a pris la place du blanc ; mais les conventions de narration sont absolument conformes à toute pièce célèbre de la scène new-yorkaise ou londonienne. Certes, ici le compositeur tente plutôt de lorgner du coté de Richard Rogers et Oscar Hammerstein (parolier et compositeur de LA MELODIE DU BONHEUR, et qui sont assez doués, et c’est moi qui déteste le genre qui vous dit ça !) que du côté de l’ignoblissime Andrew Lloyd Webber, le célébrissime compositeur des choses ignobles suivantes : CATS, EVITA, SUNSET BOULEVARD (que j’ai vu à Londres, une horreur !), JESUS CHRIT SUPERTSAR et LE FANTÔME DE L’OPERA. C’est un bon choix. Sans atteindre les alchimies savantes de Rogers/Hammersmith, le score est plutôt écoutable, et c’est déjà pas mal, dans ces premiers morceaux. Mais après les conventions reprennent le dessus, avec quelques charmes (condensation des événements et ellipses quelquefois brutales) et pas mal de défauts (expositions trop longues de certaines situations, exacerbations romantiques incessantes, mécanique lourdingue de résolutions des métaphores, construction en sous-parties, alourdissement du rythme, accélération des événements de l’histoire et narration de plus en plus laborieuse). SWEENEY TODD souffre du modèle broadwayien, notamment dans sa dernière partie donc, où malgré l’abondance d’événements hautement dramatiques, malgré les accidents dans les exécutions programmées, et malgré la charge dramatique en général, Burton qui essaie de construire un ensemble très haut en couleurs (rouges !) est bien embêté par un score et une narration qui l’empêchent clairement de mener la danse et de trouver le rythme adéquat. Burton suit le livret et l’illustre, mais sans trouver la faille qui pourrait être l’endroit où placer son bâton de dynamite et faire exploser la chose dans un superbe chaos. Et il s’en passe portant des choses dans cette dernière partie. Ne serait-ce que le personnage du petit garçon par exemple. Si Burton conserve et essaie de pousser l’horreur du scénario dans ses extrêmes, et il y a de quoi faire, la mécanique narrative est tellement lourdasse qu’elle empêche, à mon sens, toute fulgurance et tout lyrisme iconoclaste (ou surprenant).
La partition se classicise aussi, les mélodies sont moins ambiguës, moins riches. De son côté, Burton appauvrie sa mise en scène, je trouve. La première partie me semble plus riche. Dans le tronc du film (et dans sa fin même si, je viens de le dire, ce n’est pas complètement le principal problème), le film devient un empilement de champs/contrechamps bien réalisés mais répétitifs où pas grand-chose ne surprend. Pas de décrochage, pas d’accident, ça roule laborieusement. Du coup, on se retrouve devant l’omnipotence du score et de la direction artistique, c’est logique. Comme le livret se concentre de plus en plus sur les protagonistes même, on perd aussi la violence larvée et/ou exprimée du contexte social qui fonctionnait très bien dans la première partie. Bizarrement l’accumulation gore de la dernière partie, pas exempte d’idées un peu graphiques d’ailleurs ce qui est paradoxal, semble très lourde et curieusement répétitive (effet de répétition qui, par contre, marchait assez bien et de manière délicieusement industrielle dans la première séquence d’exécution !). Bref, on attend que le train arrive tranquillement en gare, de La Ciotat sans doute (héhé !), sans que cela ne déclenche vraiment d’émotion, curieusement.
 
Même si une partie de mon ennui découle évidement du classicisme de la forme et de la partition musicale inhérente, hélas, au genre, SWEENEY TODD me semble donc une assez mauvaise nouvelle pour Burton qui livre là, hormis la première bobine et quelques bonnes idées ici et là, une copie bien pallote et lourdingue. On sent l’homme enchaîné à un projet trop rigide, malgré les évidentes complicités des deux univers, celui du cinéaste et celui de la comédie musicale. Même si le film n’est pas infamant, bien sûr, on s’étonnera de ce choix, et d’une mise en scène peu sûre, voire assez maigrichonne à certains postes, notamment le montage, très illustratif. Côté acteurs, ça va. Depp et Rickman (excellentissime acteur : revoyez TRULY MADLY DEEPLY, beau film un peu oublié de Anthony Minghella) sont bons, quoique ce dernier ne fasse pas d’étincelle dans un rôle très carré. Helena Bonham Carter insuffle pas mal de vie au film et est impeccable, comme d'habitude. Les deux points faibles me semblent être Jamie Campbell Bower, très fade, attendu et qui n’est pas du tout un chanteur passionnant, ainsi qui l’acteur Timothy Spall, acteur que j’aime beaucoup, mais qui, une fois de plus est utilisé de manière complètement prévisible, qui fait sombrer son personnage dans le cliché ou dans le marrionnetisme le plus mécanique.
 
 
C’est un peu triste tout ça….
 

 

 

 

Timidement Vôtre,
 
 
Dr Devo.

 

 

PS : un ami me faisait remarquer l’incroyable planning des sorties prochaines. Accrochez-vous les amis ! Ca commence le 20 février ou même le 13, et ça dure cinq ou six semaines où nous verrons, tenez vous bien, et même tenez-vous mieux : le premier film (enfin non le deuxième) du bédéiste talentueux Charles Burns, les nouveau Brian DePalma (qui a l’air complètement dingo !), Peter Greenaway (Merci mon Dieu !!! Avec Morgan Freeman !!?!!). [Et pour ceux qui sont dans les grandes villes, reprise de L’ESPRIT DE LA RUCHE de Victor Erice !]  La semaine d’après : le Michel Gondry, et encore c’est la semaine plus cool. Semaine suivante : on remerciera encore son dieu, ou Bouddha, ou Satan, car grande grande nouvelle à laquelle je ne croyais plus, le nouveau film de Harmony Korine débarque (voir photo). Et le casting est complétement dingo : Samantha Morton (cool !), Leos carax ( !?), Denis Lavant ( ??!!), Jean-Pierre Léaud ( ???!!!) et Werner Herzog. Ca parle d’un sosie de Mickael Jackson persecuté par d’autres sosies dans un village d’Ecosse ! J’ai presque envie de pleurer, mais la semaine suivante, ça continue. Et là, vous penserez à moi, car ce sera le tour de Wes Anderson de nous montrer son nouveau film, co-écrit par Jason Schwarztman. [Si je ne suis pas heureux et aux anges cette semaine-là, je ne comprends pas!] Semaine suivante : le nouveau Alex De La Iglesia avec John Hurt (merci petit jésus), et un Mika Kaurismaki pour ceux que ça intéresse. Après ça, vous pouvez prendre des vacances, ça se calme. Donc du 13 février au 26 mars, ça devrait l’orgie ! [Et encore, ils ont reculé la sortie du nouveau Jaime Balaguero et du De Oliveira !] C’est le moment d’investir dans des cartes d’abonnements !

 

Publié dans Corpus Filmi

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Shin 12/04/2008 14:01

Bonjour,Pour ma part, "Sweeney Todd" est un film agréable où
seul l'amourette des deux tourtereaux est de trop (et dont tout le
monde se fout, y compris Tim Burton qui ne daigne même pas donner une
conclusion à leur histoire). Johnny Depp et Helena Bonham
Carter forment un duo succulent, les seconds rôles sont bons (mention
spéciale à Alan Rickman et Sacha Baron Cohen, qui m'a fait lus rire en
un quart d'heure ici qu'en une heure trentede "Borat"). L'ambiance
visuelle également saisissante ;  la scène de fin étant d'une
incroyable beauté !Pas le meilleur film de Tim Burton, mais une très bonne surprise tout de même.Amicalement,Shin.

Dr Devo 04/02/2008 15:26

Ha le Canada! Chers Amis focalo-canadiens, je vous salue en toute amitié!Je me suis apperçu de l'erreur ce week-end et j'ai noté la chose dans mon nouvel article sur le film CORTEX!Merci beaucoup de Nucleus de ta vigilance et de ta gentillesse!Passe le bonjour à Brian Boitano!Dr Devo.

nucleus 04/02/2008 00:17

Le dernier Greenaway, dont en a déjà eu les honneurs ici à Montréal, c'est avec Martin Freeman, et non Morgan :-)

Norman Bates 01/02/2008 10:02

Je vous signale aussi que vous avez oublié de signaler, dans les grands films de fevrier, John Rambo et Bienvenus chez les ch'tis.De rien !

Dr Devo 01/02/2008 09:51

Ben ouais! T'as raisdon de te plaindre Epikt! C'est vraiment que du mensonge ce site! Allumez le bucûcher, je vais mettre ma robe de bure!C'est son premier film PEUR(S) DU NOIR, et encore, il ne serait que scénariste! Je vais demander à Mr Mort, d'appliquer sur moi la peine prévu par la loi focalienne pour parjure cinématogrpahique! Dr Devo