ANIMAL, de Roselyne Bosch (France-2005) : Le Gène du Plaisir

Publié le par Dr Devo

(Photo : "Soyez encore Focale Chez Vous !" par Dr Devo, d'après une photo de José Majica Marins dans ses oeuvres)

Chers Focaliens,
 
Allez après la page people d'avant-hier, revenons un peu au cinéma et en salles, d'autant plus que nous allons parler aujourd'hui d'un phénomène très intéressant qu'on a touché déjà ici du doigt une fois ou deux, notamment dans notre article récent sur ZOO de Peter Greenaway.
 
C'est reparti, mon cinéma Pathugmont a de nouveau une crise de VO, tiens, tiens. Evidemment, nous n'allons pas nous plaindre. En tout cas, le choix de ces films est curieux et très irrégulier. C'est étrange. Ils n’ont pas passé MARY de Ferrara, mais là, par exemple, ils passent ANIMAL de Roselyne Bosch, tourné dans la langue de Shakespeare, ce qui est très étonnant ! Encore une fois, c'est une belle opportunité pour tous les petits focaliens de faire chauffer la carte pathugmont et d’encourager le système !
 
En Europe, dans un futur proche. Le jeune Andreas Wilson est un scientifique très doué. Dans son modeste laboratoire universitaire (semble-t-il), il fait des recherches sur l'ADN, et plus particulièrement sur tous les gènes qui définissent l'agressivité. Andreas est très consciencieux, et même assez secret dans la mesure où il cache facilement à ses collègues le but de ses recherches.
Il a l'occasion d'interroger Michael Wincott, grand serial killer récemment arrêté, mais dont la popularité est à son top, même en prison ! Il propose au tueur d'accepter une série de tests, puis d'injections de produit expérimentaux qu’Andreas a lui-même créés. La négociation est assez difficile. Wincott est très intelligent, et Andreas est perclus de peur face à lui.
Bizarrement, on retrouve un loup (rendu doux comme un agneau grâce à Andreas !) dans un supermarché. Il s'agit d'un des animaux qui servent de cobaye au labo. Andreas va récupérer l'animal dont il ne s'explique toujours pas l'échappée, auprès d'une jeune spécialiste des loups, Emma Griffiths Malin.
Quand la jeune femme va rentrer dans la vie d’Andreas, au moment même où il commence les injections sur Wincott, l'existence du jeune scientifique bascule et sombre dans la confusion. L'expérience sur le serial killer semble probante, mais le jeu des pressions, des désirs, de la frustration et de la peur aveugle Andreas, qui perd pied. Andreas commence alors les expériences sur lui-même...
 
Voilà un film bien étrange, et dont même le résumé est assez difficile à faire, finalement. Voilà qui ressemble à une grosse série B (ou A d'ailleurs), un bon gros film de genre, avec un sujet classique mais qui fait toujours plaisir (c'est le contraire dans la réalité) : l'obsession d'un chercheur pour le gène du meurtrier. Ceci dit, on le verra, l'ambiance se veut plus subtile qu'il n'y parait, et il semble que Roselyne Bosch, dont c'est le premier film en tant que réalisatrice, veuille mélanger les genres. ANIMAL est donc tout autant un film de genre qu'un film art et essai, plus "arty" disons, avec une volonté assez nette de faire une mise en scène qui se démarque, ou plutôt une mise en scène de caractère, et pas seulement un machin d'action oscillant entre Dr Jekyll et Mister Lecter ! C'est une production modeste d'ailleurs, mais, on va le voir, on ne renonce pas à faire quelque chose de soigné. La production est internationale : Bosch semble être française, les acteurs viennent d'un peu partout (Portugal, où le film est tourné, je crois, Angleterre, etc.). Ça sent un peu le système espagnol de production de films fantastiques, dont on a déjà parlé ici (à l'occasion de l'article sur LA BOÎTE NOIRE de Richard Berry, je crois), système qui d'ailleurs marche plutôt bien et accouche de films souvent plus que regardables, et même très intéressants (le film DARKNESS, par exemple, qui fait quelque chose de très étonnant et très tenu d'un sujet complètement bateau ! Avec Anna Paquin en plus !).
Donc, sans problème, il y a une vraie volonté, assez réjouissante, chez Roselyne Bosch, de viser vers le haut, et si elle a dû délocaliser sa production pour arriver à ses fins, et bien moi, je dis que c'est un très bon calcul (surtout quand on voit le niveau des films fantastiques populaires français ces derniers temps, pratiquement opposés là aussi au fameux système espagnol dont nous venons de parler).
 
La chose commence assez élégamment, avec un dispositif simple et un montage parallèle assez sympathique, avec d'un coté le héros scientifique en plein travail et de l'autre le loup échappé du labo qui entre dans une galerie commerciale high-tech pour aller faire ami-ami avec un gamin de 4 ans qui le prend pour un  gros toutou, plongeant les adultes dans une terreur glacée et immobile. Beau choix des décors, lumière pas laide du tout, rythme sympathique, et surtout un très joli plan très maniéré, celui où apparaît le titre du film (avec le loup qui disparaît de notre vue en entrant dans la galerie, mais dont le reflet sur le plafond du bâtiment subsiste ! Très bien vu !).
 
Malheureusement, la suite m'a beaucoup moins enthousiasmé. Même si on n'a pas du tout envie d'être méchant avec ce film (qui a des qualités aussi, on le verra plus bas, qualités d'autant plus remarquables que le niveau en France est justement lamentable sur ses points... On verra ça...). ANIMAL n'est peut-être pas réussi à mes yeux, mais il faut reconnaître qu'il y a quand même un pari, et un vrai risque. En plus, encore une fois, le film ne fait pas pitié, et dépasse assez largement la moyenne des films français, de genre ou non. Donc, c'est un avertissement, malgré ce qui va suivre, n'allez pas imaginer que la chose soit un navet lamentable, très loin de là.
 
Tout d'abord donc, et comme je le disais, on note un soin particulier dans la photo, signée Testuo Nagata. Ce n'est peut-être pas, en ce qui me concerne, trop ma tasse de thé, cette photographie, mais c'est du soigné, et le travail du chef opérateur prouve une de mes célèbres théories : si vous avez des moyens de production modestes, le soin que vous mettrez à avoir une photographie belle et soignée donnera à votre film une véritable impression de luxe, et elle sera votre meilleure alliée, de très loin. ANIMAL doit beaucoup effectivement à sa photographie, et donne une certaine classe à ce joli format 2.35 (c'est-à-dire en scope).
Autre point fort, le son. Là aussi, c'est plutôt du beau travail. Le mixage est plutôt chouette, privilégiant une sorte d'épure à une lourde démonstration technique, mais c'est du précis. Bon calcul là aussi, d'autant plus que cette tactique de précision et de discrétion sied totalement à l'atmosphère et à l'histoire que le film cherche à développer. Bravo. Ceci dit, et je vais y revenir, cette photo et ce son ont aussi leur limite respective.
 
Malheureusement, le bât blesse sur bien d'autres points, et il n'est pas exagéré de dire que le film ne me semble pas complètement abouti.
Tout d'abord, le cadrage. Si les plans d'ensemble sont vraiment jolis, sans conteste, et c'est déjà réjouissant qu'il y en ait tout simplement, par rapport là aussi à la terrible réduction des échelles de plans dans le cinéma de ces dix ou quinze dernières années, par contre, dès qu'on rentre dans la spatialisation des décors et de l'action proprement dite, c'est beaucoup moins bien. Il y a notamment dans le film pas mal de dialogues, et là, on se retrouve face à des choix bizarres. Le nombre de gros plans et de plans rapprochés est impressionnant, et ça gâche à peu près tout. Ces cadres rapprochés n'ont aucune saveur particulière, sont assez laids et cherchent sur le visage des acteurs une émotion ou une force qui sont de toute façon impossibles à détecter de cette manière. Le gros plan, qu'on se le dise, n'est jamais une bonne solution, intrinsèquement, pour se "rapprocher" des émotions d'un personnage ou d'un acteur. De plus, un gros plan n'est pas, contrairement à sa réputation, un plan "psychologique", si tant est que cette notion de "plan psychologique" soit pertinente, chose dont je doute complètement ! [En fait, je pense que ça ne veut rien dire ; comme dirait Laurie Anderson et Steve Martin, faire des plans psychologiques serait comme "danser sur l'architecture" !] Tout l'effort de production dont on vient de parler s'écroule donc dans ces longs couloirs en plans rapprochés, d'autant plus, et c'est une deuxième faiblesse, que le montage est alors complètement asservi par le dialogue et le scénario. Bref, la mise en scène ne dit pas grand chose et devient assez mécanique ou illustrative, sans énormément de points de vue. En fait, même si le son est plus original, on pourrait lui faire, dans une moindre mesure, et ce assez largement, un peu le même grief. C'est assez joli, beaucoup plus tenu que l'image, mais plutôt illustratif. Ceci dit, vu la fainéantise du son au cinéma, je ne crois pas qu'on puisse reprocher cela à la réalisatrice. Le son est soigné, il y a quelques bonnes tentatives, c'est très travaillé. C'est déjà tout à fait honorable.
 
Le deuxième point qui me chagrine, c'est le scénario et la narration. C’est un peu dû au montage, bien sûr. Les deux sont liés, comme on l'oublie souvent. [Ou plutôt, le montage, ça devrait être 90% de la narration, en toute logique.] Le film trouve dans ce scénario les faiblesses qui font aussi les qualités du film. D'un côté, on a la volonté de faire quelque chose de plus subtil et de moins grandiloquent qu'à l'accoutumée, même si on se réserve des séquences plus maniéristes, comme celle de la fête foraine par exemple. Et d'un autre côté, l'histoire avance de manière assez laborieuse dans une sorte de grand brouillard qui rend le film entier un peu flou, un peu "défait". Non pas que tout soit à jeter, mais certains points d'achoppement ont du mal à passer. Les relations entre Andreas Wilson et Emma Griffiths Malin sont assez laborieuses à mettre en place, malgré une certaine simplicité (ce qui n'est pas un défaut, et n'est pas synonyme de manque de subtilité). Les deux se cherchent, certes, mais on bien du mal à ne pas se répéter, et ce jusqu'à ce qu'ils deviennent amants. On assiste à un jeu de chat et de la souris, où l’on invite l'autre à rappeler, et plusieurs fois. Alors qu'à mon avis, en une scène, c'était plié. On assiste donc à des scènes un peu bizarres et floues, comme celle où Griffiths Malin arrive dans le labo (au moment où le concurrent de Wilson vient de se faire mordre par le loup), et repart tout de suite, sans qu'on s'explique complètement pourquoi elle était venue, ou plutôt pourquoi elle apparaît là. Il y aurait eu des choses à condenser dans ces scènes-là, et pourquoi pas, des ellipses à faire. [Oui, finalement, c'est ça, le scénario est vraiment la pierre fondatrice, et dirige peut-être trop le film, là où la narration aurait pu avancer de manière moins mécanique.]
Du coup, la partie sentimentale, très importante, prend du plomb dans l'aile et parait bien artificielle, presque comme une branche rapportée, alors que non, c'est plutôt le contraire qui est voulu. Car le film raconte finalement un grand maelström de sentiments et de divers champs qui s'interpénètrent et perdent le personnage principal dans "le tourbillon de la vie", comme dirait la dame embaguousée du cinéma français. Or, si l’on constate ce maelström dans le scénario, on ne le ressent pas du tout dans le film, paradoxalement. Non pas, paradoxe, parce que le film est plus calme qu'hystérique, mais parce que le guidage scénaristique et toutes ses faiblesses semblent bien trop mécaniques. La perte de contrôle d’Andreas Wilson est donc théorique, et marche sur le papier seulement, sans que l'on ressente de véritable vertige. Ceci dit, si le montage avait été plus expressif, et si les couloirs de champs / contrechamps n'avaient pas obstrué le tout, la pilule serait sans doute passée. L'impression finale est donc, et c'est terriblement paradoxal, un manque de rythme qui n'a rien à voir avec l'ambiance douloureuse et feutrée (ou alors maniériste, ce qui aurait dû être une très belle dichotomie). Les scènes s'enchaînent sans qu'il y ait de véritables séquences culminantes, et on est déjà loin quand les scènes finales s'enclenchent.
 
Du coup, les points rigolos du scénario passent un peu à la trappe ou apparaissent avec une force moindre, noyés dans le reste. Il y a pourtant de bonnes idées : intérieurs claustros contre scènes de pleine nature, pression sentimentale affrontant la pression professionnelle, et dont les deux renvoient à une pression métaphysique ou morale plus intime, etc. L'idée de nous faire croire que le serial killer serait le personnage principal, mais finalement non, était pas mal vue (il disparaît presque au centre du film). Et puis il y a cette idée de croisement, un peu à la FARGO, entre le serial killer qui "s'humanise" et le scientifique qui devient agressif. Belle idée toute simple. On sent aussi, dans la scène de la fête foraine ou dans la dernière scène avec le serial killer (qui se finit sur un plan qui rappelle Hong-Kong, mais maladroitement, de manière trop ostentatoire), une énorme envie de faire quelque chose de fabuleusement maniériste (ce que d'ailleurs semblait suggérer la bande-annonce). Un maniérisme qui aurait pu contredire complètement, et c'était une très bonne idée, la sobriété du reste. Enfin, montrer que la société est tellement percluse de peur qu'elle ne peut que faire passer l'agressivité (scène de la transfusion, très belle idée...) et ne peut que refuser le miracle (...idée opposée à celle du serial killer qui, même si la situation se normalisait, ne pourrait jamais revenir dans la société, malgré l'expérience médicale, quasi-divine !). Voilà qui fait froid dans le dos.
 
Mais on a du mal à lire ce film, ou plutôt à entrer dedans, à se laisser transporter. Roselyne Bosch a essayé, et c'est tout à son honneur, le mariage de la carpe et du lapin (ce qui devrait toujours être le cas au cinéma), en naviguant entre deux pôles opposés : grossièrement, entre BIENVENUE À GATTACA (influence non cachée) et un cinéma maniériste plus difficile à identifier, De Palma peut-être... Bosch pèche, je pense, par une espèce de timidité, de modestie non feinte. En s'appuyant sur le scénario, qui a pensé à tout finalement, le film ne décolle pas, aggrave ses quelques défauts et plombe ses partis pris a priori sympathiques. On est trop pris par la main sans doute, le récit est trop introduit et surtout manque d'ellipses et donc de mystère. [Pourquoi n'avoir pas essayé de marquer le personnage de la victime, ici la sœur, d'une autre manière ? Voilà qui caricature un sujet déjà assez fantastique. La quête de Wilson aurait pu être suggérée, et non dite. Ça aurait été plus effrayant. Et le personnage de la victime aurait pu être détaché un peu plus du reste du film. Le fait que la victime soit tant reliée à Wilson me parait parasiter le reste, et alourdit drôlement le contexte. Ce qui était important, me semble-t-il, c'était qu'il se passe effectivement quelque chose entre le tueur et elle. Pas le reste.]
Enfin, un dernier point, qui me semble le moins réussi du film : le casting. Tout d'abord, les seconds rôles. L'assistante asiatique et le collègue noir du héros ne sont vraiment pas bien joués, et nettement en dessous des autres, sans conteste.
Le méchant concurrent, idée sympa que celle du pouvoir sous pression, est vraiment trop ouvert, presque aussi hors norme que le serial killer ! Je n’aime pas trop. Wincott le tueur est pas mal. Le directeur du labo où on l'enferme (avec sa perruque, et complètement folle) est par contre une idée très caricaturale, très loufoque, et qui me semble marcher à fond les ballons ! Ça, c'est presque grossier mais aussi très dérangeant (et très depalmesque) ! Andreas Wilson n'est pas mauvais, mais plombe le film : trop lisse, toujours sur le même ton, et vraiment sans nuance ni évolution. Gros point faible. Enfin, Emma Griffiths Malin (aperçue dans THE HOLE) a vraiment un physique et une tête hallucinants : pas extraordinaire au premier abord, mais très bizarre ensuite. Elle est trop en retrait, me semble-t-il, mais c'est très dur à juger, son personnage dépendant énormément de celui de Wilson... que je n'aime pas. Dur à dire donc, mais on aimerait bien la revoir, comme on aimerait bien voir un deuxième film de Roselyne Bosch, pour voir si elle continue dans cette voie, pourquoi pas, et si elle arrive à dompter son scénario, et surtout à lâcher les chiens qui pourront défendre comme il se doit des idées très sympathiques.
 
Du coup, je voulais faire un parallèle avec JARHEAD de Sam Mendes, mais ça sera pour demain ! À chaque jour suffit sa peine.
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Commenter cet article

lebreaud 10/11/2008 04:02

Une bonne critique, mais il y a une erreur: l'acteur au role de vicent iparrak, le serial killer, c'est Diogo Infante, pas Michael Wincott.