LA 36ème CHAMBRE DE SHAOLIN, de Liu Chia-Lang (Hong-Kong, 1978) : J'ai Donné mes Yeux en Héritage...

Publié le par Anne Archy


(Photo: "Mamie a tapé à côté..." par Dr Devo)

C'est toujours sur moi que ça tombe ! Le Dr étant très occupé (au cabinet, comme on dirait sur mon blog), il délègue, il délègue, et à la fin des comptes, ça tombe sur moi, alors même que j'ai bien du mal à trouver du temps pour remplir mon propre blog.
La dernière fois que le Dr m'avait confié un article à faire, il m'avait soufflé les films dont on devait parler. Cette fois-ci, j'ai dit oui, bien sûr, je suis une grande âme. Mais j'ai traîné, ce qui l'a poussé à désigner les films à analyser. Me voici donc contre mon plein gré à devoir faire un article sur des films de kung-fu. Comme dans mon précédent article, je m'y colle en soupirant, et en me demandant si le Dr, que j'ai la chance de connaître dans le privé, n'est pas au final un gros pervers, et s'il ne me met pas des trucs dont je n'ai a priori rien à faire entre les pattes, juste pour voir ma réaction !
 
Le Dr m'envoie des DVD par la poste, et vas-y ma fille, débrouille-toi ! Tiens, encore du kung-fu ! Il a le sens de l'humour. LA 36e CHAMBRE DE SHAOLIN, je commence par celui-là. Ça se passe quelque part en Chine, et principalement à pied, bien sûr, et une petite scène à cheval. Ça raconte l'histoire d'un jeune gars, fils de poissonnier, et dont le vénérable professeur est aussi une espèce de résistant au pouvoir mandchou qui sévit dans la région, comme d'hab... Ça commence bien. J'aurais dû refuser de voir le film, et imposer un article sur le néo-réalisme italien, me dis-je ! Moi, les Mandchous, je pensais que c'était des chinois, mais bon, apparemment pas, ou alors ce sont des mauvais chinois. Si un asiatophile passe par là, il nous éclairera.
 
En tout cas, notre héros découvre que son prof est un opposant, et il se propose, lui et deux amis (dont un petit crétin gaffeur assez marrant, tendance comique troupier, comme dans un  film de college, mais qui mourra en martyr, voir phrase suivante) de rejoindre la résistance. C'est facile, car les Mandchous sont extrêmement autoritaires, et ils font régner une justice de sentence et de coups assez rude. Tout le monde les déteste, et ils engrangent des impôts plus injustes les uns que les autres. Ça crée forcément des vocations.
Notre héros fait une première mission : envoyer aux cellules dormantes de la Résistance des messages secrets qu'il cache dans les poissons de son père. Ça se passe très mal bien sûr. Le copain nigaud est zigouillé de main de maître, ou plutôt, il se suicide sur l'arme de son bourreau qui s'apprêtait à le faire parler à grands coups de tortures (coups d'oreillers avec taies "Tortues Ninjas"). Les deux autres prennent la fuite, et le professeur est exécuté. Notre héros perd ensuite son dernier ami en prenant la fuite dans la Vaste Chine. Son but : aller dans le monastère de Shaolin, tout là-bas, et demander aux moines bouddhistes du Monastère de l'initier au... Devinez... Au kung-fu !!!!!!!
 
Chic alors. 20 minutes après le début, notre ami arrive à demi-mort au Monastère, et pour les vieux bouddhistes, c'est niet ! Les moines de Shaolin ne se mêlent pas aux affaires temporelles, et sont neutres comme la Suisse. Oui mais, dit le héros, si vous m'initiez au... KUNG-FU !!!!!, je pourrai en entraîner d'autres, et on pourra se soulever contre l'Opposant. Les bouddhistes voient très vite que le jeune homme rebelle est bien loin de la logique de non-désir qui fait leur dogme. Le plus vieux d'entre eux, le Frère Supérieur en quelque sorte, dit que Bouddha ou je ne sais plus qui, lui aussi, a fait un long village, tel Ulysse, tel Riguidel, Pageot et Tabarly, et que dans cette venue improbable du jeune homme, c'est peut-être un geste à la Bouddha qu'il faudrait voir. Il accepte donc le jeune homme, à condition qu'il se convertisse.
Deux ans plus tard, Héros (mais je ne retrouve pas son nom) est devenu moine, mais n'a fait qu'une chose : balayer la cour du monastère. Pas une fois il n'a suivi un cours de Kung-Fu. La révolution ne semble pas prête de commencer...
 
Pour être franche, j'ai pensé au bout du long périple vers le Monastère que le film, doté des moyens assez luxueux des production Shaw Brothers (auxquels Tarantino rendait hommage dans KILL BILL, et un et deux), que le film allait être sacrément ennuyeux. Oui, ce fut le cas, et non, pas du tout. Evidemment, Gordon Liu (qui jouait aussi dans KILL BILL), va subir un entraînement de kung-fu complètement frappadingue, mais j'ai arrêté mon résumé avant.
 
Bizarrement le film fait l'équilibre sur une assez délicieuse corde. On est entre le rien et le normal. On se dit constamment qu'il ne se passe rien, et constamment, l'action avance. Pour peu que vous soyez fumeuse, vous êtes dans le dilemme d'arrêter le film pour aller vous en griller une, ou continuer, presque furieuse ne pas y aller ! Manque, douleur et plaisir de voir que la torture suit sa logique. N'ayons pas peur des mots. La spectatrice fumeuse qui ne fume pas dans sa maison mais sur le balcon, et bien celle-là, je vous le garantis, fait l'expérience exacte de Gordon Liu dans le film. Identification. D'une femme bien sûr ! Mais laissons tomber Antonioni pour l'instant, et revenons au KUNG FU !!!!!!!!
 
Ce serait chouette d'ailleurs, un film de kung-fu par Antiononi. La stupeur et l'excitation, mêlées au manque de nicotine, voilà qui rend le film drôlement singulier, surtout quand on connaît ma passion du KUNG-FU !!!!! dont j'ai autant à faire que le nom des buteurs des deux demi-finales de coupe de France en 1980. On n'en peut plus, ça dure des heures, mais le film a un atout dans sa poche : il fait des ellipses sans le dire, et on apprend au détour d'un dialogue que deux ans se sont passés, ou plus. Et puis on a l'impression que le film va s'arrêter, tellement il n'avance plus, et zou ! C'est reparti comme en quarante ! Liu subit une ferme éducation : il y a 35 chambre dirigées par 35 maîtres bouddhistes qui enseignent chacun un point de détail particulier qui peut prendre des mois et des mois à maîtriser. Au bout d'une heure de film, Liu n'a passé que deux chambres ! Koa ? Et il y en a encore 33, plus la vendetta qu'il a à mener s'il sort un jour du monastère ??? Voilà qui est bizarre, me dis-je, le film va donc durer une dizaine d'heures ! Autant me suicider tout de suite.
 
Liu passe trois trimestres à porter à bout de bras de gros seaux de 150 kilos chacun (les seaux, pas les bras), vêtu d'un système de couteaux fixés sur les biceps, qui transpercent les côtes du petit moine apprenti si justement il les baisse (les bras). Et il y a aussi une épreuve qui demande 10 ou 15 ans de pratique, et où il faut passer au-dessus d'une petite piscine en marchant sur des rondins fins comme des roseaux en papier crépon. Il y a aussi une séance de poursuite d'un point lumineux avec les yeux, mais on place deux bâtons d'encens de trois mille tonnes à trois millimètres et demi de vos tempes. Au bout de quelques jours d'entraînement sans dormir à suivre la bougie des yeux à droite puis à gauche, puis à droite puis encore à gauche, etc., on a une légère tendance à suivre le mouvement non plus des pupilles, mais avec la tête, et là, on se brûle sur l'encens géant, à peine rougi ! C'est astucieux !
 
Ah ça, pour sûr, on finira par s'entraîner au sabre et aux nonnes-chaque-coup, ici à trois morceaux, ce qui rendit le film mondialement célèbre. Il en faut peu parfois, et dire que Chéreau s'emmerde à reconstituer l'ennui bourgeois du XIXème industriel, alors qu'il suffit d'un combat de quatre minutes aux Nonnes-Chaque-Coup à Trois Morceaux pour que le film soit encore considéré comme culte dans 50 ans !
 
Si tu aimes les mecs torse poil qui font des Haaaa et des Hoooo et qui imitent à la perfection la cigogne, alors ce film est pour toi. Si tu veux voir de belles prises, sans doute historiquement justes, ou alors peut-être pas, ou si tu utilises ce DVD comme tu utilisais la cassette d'aérobic de Jane Fonda dans les années 80, ce film est aussi fait pour toi !
 
Si tu n'en as rien à faire du KUNG-FU !!!!!!, et bien profite pour arrêter de fumer, et tu passeras l'expérience la plus étrange de ta vie. Le film devient alors une performance, aussi bien à l'écran que dans le salon. Dès que le film avance, une action l'immobilise tout de suite. Ça n’avance pas du tout, et en même temps oui : on est assez proche de l'annulation durassienne que Tarantino recherchait dans PULP FICTION... Oui, oui, PULP FICTION est évidemment un hommage complet aux films de Marguerite Duras... C'est le Dr et Mr RAPP qui m'en ont convaincue, et ils ont raison du reste. Un peu d'ennui, un peu de fascination (comme si on débarquait en jeans et en baskets au Bal des débutantes des quartiers nobles de Paris), de la trépidation, voilà le cocktail de ce film qui fait quelque chose, mais alors quoi ?... Ça, je n'en ai aucune idée. Ça m'a fait mal, ça m'a fait rire, ça m'a fait du bien, grand fou fais moi mal, tu sais que j'adore ne pas aimer ça...
 
Pour le reste, outre une photo très efficace et des acteurs tous très facétieux, on retiendra l'aspect bouddhique (hihihi, leur jeu de batterie !!!! Pas très bon musiciens, les moines !) qui est, si ça se trouve, bidonné à donf', ou alors complètement exact sur le plan historique, et un montage splendouillet avec un joli scope, mais souvent verrouillé dans le sens de l'étriqué le plus parfait. Il faut attendre alors les moments de bravoure, plus ludiques, pour voir l'image s'aérer.
 
J'ai fait ma BA, même si je n'avais strictement rien à dire ou presque sur le sujet. Les lecteurs qui veulent communier dans ma douleur se passeront des maintenant un film qui n'est pas pour eux (les vandammiens iront voir un Straub, les godardiens iront voir un José Mojica Marins, etc.). Je pense qu'un rédacteur à TELE 7 JOURS n'aurait pas pris la peine de voir le film en entier (surtout que Romy Schneider ne joue pas dans la 36e CHAMBRE DE SHAOLIN), et aurait dit dans sa critique : "Un film de kung-fu aux combats impressionnants qui devrait plaire aux amateurs !"
 
CQFD.
 
Anne Archy
 
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Publié dans Corpus Analogia

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Carcharoth 18/08/2007 19:12

Salut à toi ! J'ai découvert ton blog par criticoblog, mais je tombe sur cet article grace à google, en cherchant le mot asiatophile... Et bien voila, je n'en suis pas un, mais je peux tout de même te renseigné sur les Mandchous. comme tu as pu le voir en cherchant sur wiki ou dans des livres d'histoires chinois, les mandchous n'ont pas toujours été chinois. Ils ont envahit une partie du pays au XIIème siècle je crois (la flemme de vérifier !) pour le dominer entiérement sous les quing (aprés avoir renversé les ming, que soutient le jeune héro) en 1644 pour ne quitter définitivement le pouvoir qu'au XXe siècle, aprés la révolution... Voila, ces mandchous ne sont pas des "chinois" dans le sens ou ils sont une dynastie non issue de celle considéré comme originelle, les Han...
J'espere n'avoir aps fait d'erreur, de toutes façon si c'est le cas un véritable sinophile sortira d'un buisson pour me corriger a coup de bambou !
Je signale aussi au passage qu'une critique de ce film est dispo sur asiaphilie...
Donc à une époque

Anne Archy 21/01/2006 20:13

Oui oui, bien spur, j'avais vu ça, mais c'est peu de chose par rapprot à l'experience psycho-sensorielle que j'ai eue devant ce film et que j'explique ici. Et puis, l'aspect historique est tellement carton(pate (et pour quoi pas d'ailleurs) que bon... l'essentiel c'est de savoir comment faire pour traverser le bassin rempli d'eau en marchant sur les bambous non?Dire que j'en ai encore un à regarder, dans le même style, si je veux obéir au ordres de Maitre de Maison!je crois que je vais faire une pause...

Pierrot 21/01/2006 20:05

Eh! eh! voilà un film dont j'ai parlé chez moi (comme de ses deux suites). Je pense que cette chère Anne est passée à côté de l'aspect "révolutionnaire" du film où le héros dépasse finalement l'enseignement et les préceptes bouddhistes pour fonder lui-même sa chambre de shaolin et foutre une trempe à l'oppresseur (contre Nicolas S. et consort, fondons des chambres de shaolin!)
Qui a dit que la dialectique ne cassait pas des briques?
(très beau texte en tout cas!)
 

Dr Devo 21/01/2006 00:07

Quel connaisance du ballonariat, Philippe! C'est tres etonnant! On vous imagine à reporter  les staitistiques du WE sur excel...C'est vrai que la précision manquait, et c'est vrai que non de nom, cet article etait drolement agreable. En tout cas sur Matiere Focale, on ne laisse aucune info passer: tout est détaillé!Saluattion à anne Archye t Philippe U d'ailleurs!Dr devo.

philippe.u 20/01/2006 23:45

Il est tout de même intéressant de connaitre les buteurs des demi finales de la coupe de france 1980 : Jean Petit,  Onnis, Vergnes, Albaladéjo, Vendrely, Bruno Germain, Lemée.En finale, c'est monaco qui a battu Orléans.Concernant l'article, j'ai pris beaucoup de plaisir à le lire !