L'ESPRIT DE LA RUCHE (Espagne, 1973): L'agonie, la souffrance, le plaisir...

Publié le par Dr Devo

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[Photo: "My face against the window pane" par Dr Devo, d'après une photo du comédien Roy Scheider]

 

 

 

 

Chers Focaliens,
 
Le camion du projectionniste arrive au village immédiatement suivi par une horde d'enfants espagnols des années 40. Cette fois, nous y sommes, mon cher Milou. Ce soir, on passe un très beau film: le FRANKENSTEIN de James Whale.
Monsieur a presque une cinquantaine d'année, et il est apiculteur. C'est un bourgeois aisé même si le village de campagne est modeste et paumé. Grande maison, un peu dégarnie, énorme jardin. Et Madame, plus jeune, la trentaine, amoureuse en secret, sans doute, d'un soldat quelque part sur le théâtre des opérations, à qui elle écrit régulièrement des lettres acheminées par train, quelque part en Europe donc. Le couple vit l'un à côté de l'autre, sans consommer quoique que ce soit et sans effusion d'aucune sorte. Ils cohabitent autour des enfants, deux petites filles autour des 6 ans, Isabel (la grande) et Ana (Ana Torrent). Cette dernière est très intriguée par le film de Whale et ne comprend pas deux choses: pourquoi le monstre tue la petite fille, et pourquoi on tue le monstre à la fin? Posant la question à sa soeur, celle-ci lui répond très vaguement, sans doute ne sait-elle pas, mais lui assure que de toute façon, tout ça c'est du cinéma et des trucages, et que le monstre et la petite fille sont toujours vivants. D’ailleurs elle a déjà vu le Monstre, c'est un esprit (spiritu), il vit pas loin, il ne sort que la nuit. Le lendemain, elle montre à sa soeur Ana la maison du monstre, une vieille bicoque abandonnée dans la morne plaine campagnarde à côté de laquelle se trouve un puit. Ana décide plus tard d'y retourner seule...
 
 

La vie de campagne, tranquille et un peu tristounette à nos yeux. Un couple qui n'en est plus un. Des fillettes à l'école. Et c'est tout. Ca commence naturaliste, me dis-je. Petits plans simples, pas mal cadrés, montage gentiment elliptique pour gagner du temps, scènes terre à terre, plans répétés pour exprimer le quotidien. C'est pépère. On remarque cependant des axes précis et un joli découpage. Souvent la caméra tente de répéter des plans, mais le fait en fait en variation en changeant un élément, comme la lumière, où en biaisant l'axe, ou en changeant l'échelle du plan ni vu ni connu, voire, dans les cas les plus extrêmes, choses qui sera plus présente à mesure que le film avance et acquiert son lyrisme étrange, en substituant le champs et le contrechamp. C'est pas trop mal, me disais-je donc, ça ressemble à la matrice des films art et essai actuels, avec plus de goût, moins de dialogue, sans le pathos ouvert du mélodrame qui baigne 95,23% d la production. Il se dit dans le même temps qu'il n'était pas sûr que tout cela, ce film je veux dire, soit complètement indispensable. C'était plutôt comme une chose langoureuse qui se suit. Des éléments un peu plus lyriques ou graphiques (dans un ensemble soigné quand même donc) viennent relever la chose ça et là et lui donner un aspect moins naturaliste, bien que cette expression soit un peu forte (moins vériste disons), comme s'il fallait de temps en temps pour Erice donner un peu de mou côté émotion, pour que le spectateur tire un peu la corde vers lui. Oh, ce n’est pas grand chose. Un train qui arrive en gare, des visages, de la fumée, tout cela reste calme et même un peu froid, tant mieux. C'est la pesanteur. Ce lyrisme froid et par touches microscopiques recadrent donc un peu le film vers la possibilité d'une fiction où "il se passe des trucs" comme dirait Kevin, originaire de Clermont-Ferrand, 13 ans. Voilà qui sauve de justesse le visionnage et ne le fait pas tomber dans le "descriptivisme" simple et soigné seulement. Pourquoi pas. Bon. Je note.

 

Et puis arrive la fameuse "maison du monstre", une bicoque de plus dans la campagne, mais cette fois au milieu de nulle part. Un joli plan d'ensemble très composé avec rien, mais un plan choisi, un axe et un emplacement de caméra un peu étrange et surtout les deux petites filles arrivant dans le plan et marchant sur les sillons (tracés dans le sens de la perspective) au sol. Les petites filles vont vers le puit, en traçant une ligne opposée, vers la droite du plan, ligne parfaitement droite et changeant la couleur et la géographie du plan, pourtant fixe. Tu la sens la montgolfière qui monte? Les deux petites actrices, toutes deux excellentes, bien loin des rois du casting en culottes courtes, bien loin des bambins actor's studio actuels qu'on nous propose ici ou ailleurs, s'en vont tranquilou vers ce puit, créent ce nouveau vecteur de direction dans le plan, c'est beau, simplement. Coupe pour reprendre le même plan et Ana arrive seule fait le même geste, se rapprocher du puit. C'est donc un ellipse temporelle (Ana revient seul visiter la maison), mais aussi une image presque fantastique (intuition largement confirmée plus tard par d'autres plans sur la maison, notamment, mais pas seulement) en ce sens où d'un coup, on met le doigt dessus, on se dit que, bah ouais, les cocos, c'est ça qui travaillait (en même temps on s'en doutait, on n'est pas idiot, mais dés lors, à ce moment, ça s'incarne, comme dirait l'autre, par un point de montage donc: la forme c'est la vie, le fond c'est la taxidermie), c'est ça qui était là: il va falloir s'approcher de ces personnages quand ils sont seuls.
A suivre: la même maison, la même Ana qui joue autour du puit et surtout un plan inédit dans une perspective qu'on retrouvera jamais dans le film (et donc extrêmement remarquable), celui sur Isabel, la grande soeur, cachée derrière le mur, dans l'angle, et qui observe Ana. Déjà, cette rupture, c'est sublime. Ca crie pas, il n'y a pas de musique, Isabel ne dit rien, mais ce point de montage là, ce renversement d'axe fait saillie bien entendu, et là, mon coco, là, ma chère lectrice, tu le sens passer le lyrisme. Il t'étreint avec force. Et pourtant que te dis cette image sinon: "Isabel observe sa soeur sans se faire voir d'elle"? Rien ou presque. C’est la saillie, la contrariété de ce plan dans la construction des autres qui fait sens. Approche-toi que je te murmure un truc à l'oreille. C'est ça le cinéma. Le reste, c'est du bla-bla. Contrechamp en caméra subjective peut-être (et donc axe et plan encore inédits) sur Ana autour du puit: elle parle toute seule, s'adresse à un personnage invisible. Les deux petites frangines dans deux plans différents, elles qu'on a vu ensembles dans le même plan presque tout le temps, ça parle plus qu'un dialogue. Evidement, on a le droit à l'émotion, c'est pas interdit, et la puissance phénoménale de la petite Torrent Ana, sa précision, son professionnalisme font le reste, et en deux coup de cuillère à pot (remarque valable pour tout le film d'ailleurs), elle t'incarne ça avec force, elle te donne du grain et de l'émotion et de la réflexion à moudre, sans rien forcer, sans même user de son visage étrange et pénétrant (et donc sublimissime). C’est du sobre mais c'est du puissant. Au fond du montage, tu la sens la solitude qui monte?
 
 
A partir de ce plan (Isabel observe sa soeur sans se faire voir d'elle), c'est terminé du film pépère en mode observatoire, c'est lancé, la rupture est dans l'oeuf qui regardait Caïn, attachez vos ceintures. Le reste, jouant portant sur le même mode, est complètement fou et sublime de bout en bout. Pas grand chose ne change pourtant, le modousse opérandaille est le même, mais la mise en scène s'accélère serait-on tenter de te dire, chère lectrice, si cela ne t'induirait pas en erreur. Le rythme reste posé et lent, mais chaque changement de plan, chaque collure, chaque son posé, et dieu sait s'il y en a, chaque choix d'emplacement pour la caméra est bougrement senti, essentiel même. Le montage joint des plans plus disparates, et donc jouera plus sur la rupture, quelquefois ostentatoire (des plans montés en montage parallèle qui associe une scène de jour et une scène de nuit, en faisant mine de ne rien faire de particulier! c'est beau!) ou quelque fois discrète comme un écho. L'ellipse, pas forcément de montage d'ailleurs puisque ici et là le champ sert aussi de cache (superbe idée de montrer/cacher, brutale comme la mort lors de la fusillade brève, à l'opposé de tout le champ de la cinématographie mondiale, art et essai ou commerciale), l'ellipse, dis-je, s'impose, déconstruit et reconstruit le film dans un ensemble de plus en plus précis, qui touche des sentiments de plus en plus clairs (dans le sens de lisibles), de plus en plus obscurs (dans le sens de ténébreux). Ana quitte les plans collectifs et se retrouve seule dans le champ quasiment tout le temps, comme la mère et le père au début, l'atmosphère et le sens du film vont une abstraction et une clarté (disais-je) subjuguantes, troublantes même, et on se retrouve en deux coups de cuillères à pot, sur les fesses! Comme chez Medem Julio, un des quatre ou cinq plus grands réalisateurs européens vivants, les éléments les plus symboliques changent parfois de sens ou change de sens selon les personnages. Quelle merveille. Comme rien n'est dit, c'est délicieux. [Exemple: la mère qui brule sa correspondance après la mort du fugitif.]
On se sera dit au début, dans la première partie calme du film, "ben mon coco, toi, t'es en train de placer des jalons, t'es en train de placer des symboles un peu lourdauds qui vont se révéler riches de sens dans la dernière partie", t'es en train de didactiser en sorte. Il n'en sera rien. Pas d'utilitarisme scénaristique, pas de métaphores tractopelliques riches en sens, mais bien le contraire: de la complexification du sentiment, toujours plus de fantastique (au sens noble, presque dans le sens de subjectif), toujours plus de sentiments précis et déchirants, te découpant au scalpel. Et aucune explication directe. Aucune justification. Le sens de tout ça se trouve entre les lattes du plancher, dans l'assemblage des lattes elle-même, dans un ensemble disparate, en patchwork presque. Prenez le détail ou la scène pour lui faire chanter du sens, et c'est l'échec. L'émotion grimpe à haute échelle. Et la puissance du film apparaît. Ana est en train de se perdre, se plonge dans l'océan du Monde, suit son intuition sublime, joue le jeu quitte à perdre, affronte le monstre, le vrai: la solitude. Et la Mort. Cette mort qui est un scandale auquel on ne se saurait et on ne saura (ahahaha!) jamais se résoudre. La douleur extrême de l'impossibilité de la rencontre ou plutôt sa brièveté, vite broyée (la rencontre) par le contexte du monde, c'est à dire peut-être par la société (plutôt absente du film qui là aussi fonctionne comme un cache cronenbergien) et surtout par la violence multiple: celle de la mort, de la solitude, de la souffrance insupportable. Ana est en train de partir sur les chemins de l'existence en toute conscience. Et ce sera le chemin, quasi-mythique (biblique allais-je dire) de la créature qui souffre. L’expérience de sidération, comme disait l'autre, elle se fait là, dans cette corde tendue entre Ana et moi (vous), dans cette rencontre entre elle et moi, entre sa souffrance et la mienne. Pas de pathos pourtant, pas de morale ni de conclusion, sinon que vivre c'est mourir, non pas un peu mais beaucoup. Le sentiment fraternel, cette soif de l'Autre que le film nous tend à la figure sont proprement bouleversants, et je pèse mes mots. Ana devient Esprit (grand E) dans tous les sens du terme, et après avoir observer la nuit sur le balcon du Monde, elle se retourne. Qui croyez-vous qu'elle regarde? Dans cette absence de dialogue, dans ce refus sublime de Erice de plaquer du discours, là, à ce moment précis où Ana se tient devant vous, ouvrez les mains, et prenez un kleenex: vous avez trouvé une soeur. Il est où le monstre maintenant? Vous la sentez la petite fille qui monte? ...en vous!
 
 
L'ESPRIT DE LA RUCHE est un film tout à fait important qui ressort en ce moment dans les salles. Sans équivalent mais avec un lien de parenté évident avec un chef-d'oeuvre oublié et désormais introuvable:  THE REFLECTING SKIN (USA/UK, 1990) réalisé par Philip Ridley qui très certaienement vu le film de Erice. Les deux films sont sublissimes. Le film de Ridley est sorti en salles en France sous le titre L'ENFANT MIRROIR, et on le trouvait autrefois en vhs sous le titre L'ENFANT CAUCHEMARD, déjà moins glamour! C'est (c'était, car à mon avis, on ne le reverra jamais) un film hallucinant. Quant à L'ESPRIT DE LA RUCHE, je l'ai vu dans une copie abjecte avec son grésillant, étalonnage pourrissime et absurde, des noirs qui sont verts notamment, mais malgré tout, le plaisir est là. Ceci dit, quel dommage et quel scandale de la part du distributeur, forcément malhonnête qui nous vend des rééditions là où il faudrait dire copie neuve, tant le master qui a servi à ce nouveau tirage est absolument abjecte! Dois-je rappeler que nous payons entre 7 euros et 9 euros la place. C’est infect! Honte sur vous, Carlotta! Malgré toute l'affection, réelle et non feinte, que je vous porte, je ne peux pas me résoudre à justifier un tel travail qui déshonore et réduit en cendres vos efforts, réels eux aussi, effectués lors de ces dernières années.
[Dernière minute: notre ami IronLeg qui a vu le film il y a quelques mois en festival, me dit, soyons honnêtes et transmettons l'information, que la copie qu'il a vue n'était pas si catastrophique.]
 
 
Fraternellement Vôtre,
 
 
Dr Devo.

Publié dans Corpus Filmi

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Dr Orlof 14/11/2008 19:40

Bonne nouvelle : le film sort en DVD dans une copie impeccable. C'est donc le moment de se ruer pour découvrir cette oeuvre absolument magnifique dont vous savez tout grâce à la superbe analyse ci-dessus. J'ajoute que c'est également un grand film sur la croyance (dans le pouvoir de la fiction) et sur l'enfance.Le film sort également en coffret double dvd avec Cria Cuervos de Carlos Saura (un bien beau film aussi) où l'on retrouve avec émotion les inoubliables grands yeux noirs d'Ana Torrent...

lucileda 25/02/2008 14:47

A paris non plus la copie  n'étais pas si moche.C'est tout ça l'esprit de la ruche; la fascination primitive du cinéma, quand on est absorbé par l'écran sans un seul mot, quand les notions de rythme et de psychanalyse ne sont plus d'aucun recours contre la peur curieuse plus souvent éprouvée par les enfants mais qui nous reviens en pleine face avec Isabel.