DELIVRANCE de John Boorman: depuis l'âge des dinosaures, les voitures roulent à l'essence

Publié le par Le Marquis

(photo: "Le Cri" par Dr Devo)

 

Curieuse carrière que celle de John Boorman, alternant les réussites (L’EXORCISTE II) et les fautes de goût (ZARDOZ, EXCALIBUR). DELIVRANCE reste l’une de ses plus belles réussites. Ce prototype du survival, remarquable, n’est pourtant pas très à l’image de sa réputation de film à suspense choquant et sauvage. Boorman livre un cauchemar poisseux dont le mouvement est celui d’une vague, connaissant son apogée au milieu du métrage, entre deux périodes plus en demi-teinte. Pas de climax à la fin du métrage, pas de lutte sanguinaire pour la survie. Le film frappe plutôt, passée la séquence du viol, par sa glissée lente et implacable dans l’absurde. Après avoir été l’objet d’une agression s’achevant par le meurtre d’un des violeurs dégénérés, le groupe n’est pas poursuivi par des tueurs invisibles comme le suggèrent souvent les résumés promotionnels du film. Ce groupe de citadins en perdition est plutôt soumis à une forme de perte de contrôle, à une dégradation progressive de leurs relations, à une dégradation progressive, surtout, de leur être propre. Ils laissent derrière eux trois cadavres, celui du violeur, celui d’un des leurs (sa mort reste mystérieuse, et ils dissimulent le cadavre, inexplicablement) et celui d’un chasseur victime (par erreur) d’une vengeance sans objet. Plus que l’angoisse, DELIVRANCE délivre un sentiment de malaise, une troublante incompréhension des réactions de ses personnages, à travers une mise en scène qui vire en douceur du naturalisme à l’abstraction totale (voir les plans solarisés, assez saugrenus, lors de l’escalade de Jon Voight). On cite souvent la séquence de « Duelling Banjos », certes fascinante, mais pas aussi troublante que l’éphémère réapparition du malade mental au banjo, planté sur un pont au-dessus de la rivière, comme le passeur d’une frontière ouverte vers la déraison. Le dénouement ne cède pas aux ficelles du drame policier, abandonnant simplement le spectateur sur une scène de cauchemar simple et impressionnante (la main surgissant de l’eau), et sur une question inconfortable : la main de qui, la main de quoi ? Brillant.  

LE MARQUIS.

Publié dans Corpus Analogia

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Le Marquis 09/03/2005 23:26

Pour les curieux, si vous vous souvenez du gogol qui joue du banjo dans la scène célèbre de DELIVRANCE, apprenez qu'on a l'occasion de le revoir, toujours au banjo et avec la même mélodie, dans un plan très bref de BIG FISH de Tim Burton.

Le Marquis 09/03/2005 17:31

(esprit d'escalier)
PS: on pourra sûrement tomber d'accord sur la pire quête du Graal au cinéma. Personnellement, j'opte pour le sinistre INDIANA JONES ET LA DERNIERE CROISADE.

Le Marquis 09/03/2005 17:09

Eh ben non, je n'ai pas vu PointBlank (sauf si c'est le film de surf avec Patrick Swayze). Mais je prends note, globalement j'aime assez Boorman (même s'il n'a rien fait de très brûlant depuis plusieurs années). Pour le reste, tu as sans doute raison, certains films ne "passent" plus aux yeux de certains jeunes spectateurs, même si, à mon avis, c'est surtout une question d'ouverture d'esprit et de curiosité - les films qu'on a découvert quand on était gosses commencent à devenir de "vieux" films. Les effets spéciaux aujourd'hui permettent de tout montrer, et c'est bien là le problème : la plupart du temps aujourd'hui, on montre tout dans les grandes largeurs et en ralenti. Performance, performance... Mais quel ennui !

Casaploum 09/03/2005 10:16

Tu n'es pas le seul à aimer ce film en fait : j'ai entendu Michel Ciment le défendre avec beaucoup d'ardeur.
Pour Excalibur on ne trouvera pas de terrain d'entente. J'avais 4 ans quand il est sorti, je l'ai vu quelques années plus tard et la magie a complètement opéré. Je me souviens encore de cette fameuse scène, lorsqu'Arthur retrouve le graal et que refleurit la terre sur son passage, au son de Carmina Burana, sans compter les errements de Perceval... je trouve le tout somptueux. Mais le film a vieilli, c'est certain. Presque autant que Zardoz, c'est dire !
Je n'ai pas dit que ton cinéma s'arrêtait aux 90's mais il me semble que ceux qui ont vu ce film après les 90's perdent ce qui a pu faire son charme à l'époque.
Tu ne parles toujours pas de Pointblank avec Lee Marvin. Si tu ne l'as pas vu, je te le recommande toujours aussi vivement.

Le Marquis 08/03/2005 19:58

Cher Casaploum,
Que L'EXORCISTE II soit une suite et un film de commande ne change rien à l'affaire, à mon sens (et je sais que cet avis n'est pas partagé par tous, mais c'est le mien), c'est un film excellent - peut-être plus abouti encore que l'original. C'est surtout un film très personnel, qui se démarque complètement du premier opus. Qu'il ait déplu à certains, c'est dommage, mais avoue qu'il n'a pas le profil de la suite mercantile ou du produit expédié pour raisons alimentaires. Peut-être que j'en ferai un article à l'occasion, pourquoi pas. Pour EXCALIBUR, je n'aime pas, mais alors pas du tout les choix esthétiques qui jalonnent le métrage (dont la photographie baveuse à la David Hamilton). Je trouve que le film a pris un vilain coup de vieux, et c'est un de ceux que j'aime le moins dans la filmo de John Boorman. En réalité, je l'ai vu lors de sa diffusion sur canal + en 1985/86 - et pour info, le cinéma ne s'arrête pas pour moi aux années 90 (sinon, pourquoi je me serais arrêté sur DELIVRANCE?). Je préfère juste, de très loin, revoir par exemple HOPE AND GLORY voire LA FORÊT D'EMERAUDES. Et puis, le meilleur film sur la quête du graal, c'est SACRE GRAAL des Monty Python, tu avais oublié.