(Photo : "Pink Pussycat" par Dr Devo)



Chers Focaliens,
 
La question ne s'est jamais vraiment posée, mais elle est quand même douloureuse, et cette question, c'est celle du cinéma d'animation, déjà, et celle du cinéma pour les petits bambinosses. On a peu parlé de cinéma d'animation dans ces pages. Une fois avec LE CHÂTEAU AMBULANT de Miyazaki, où j'avais fait la drôle expérience de vous demander, à vous lecteurs, de choisir le film que j'irais voir le lendemain (...et vous fûtes nombreux à voter pour Miyazaki, et non pour LA MARCHE DE L'EMPEREUR, dieu merci !). Le Marquis nous a déjà parlé du splendide et exceptionnel KRYZAR (LE JOUEUR DE FLÛTE DE HAMELIN) qui, ceci dit, n'est pas un film pour les enfants, ou alors pas totalement...
 
Le cinéma d'animation, ce n'est pas mon dada. Définitivement dégoûté par l'omnipotence de Disney, qui depuis 50 ans ou plus massacre tout ce qui bouge, c'est-à-dire les récits adaptés et la tête et des bambins et des parents, toujours en pâmoison et jugeant les films pour leurs têtes blondes avec des critères qui n'ont rien à voir avec l'Art. Les séances pour enfants dans les cinémas le dimanche matin fleurissent comma jamais, Et, grosso modo, ce sont toujours les mêmes films qui passent, animation ou pas ! Les programmateurs vous expliqueront que, oui, ma bonne dame, c'est très dur de trouver des films pour les enfants. On le voit bien, le monde du cinéma-jeunesse est extrêmement conservateur. Par exemple, une des erreurs des programmateurs (associations ou exploitants) est de considérer que les enfants ne s'intéressent strictement qu'aux films pour enfants, ou alors, je cite, aux "grosses machineries hollywoodiennes" dont il faut, comme de bien entendu, les préserver par ces séances du dimanche matin. Ce qui n'empêche pas qu'au final, dans ces séances, on retrouve des reprises de SCHREK à qui mieux-mieux ! Passons. Mais il est vrai qu'en cherchant dans les rayons des films dits "adultes", on aurait sans doute de très belles choses à proposer à nos chères têtes blondes ! Et que dire de ces films formidables dont on ne revoit plus jamais le museau, et qui sont enterrés dans les combles de l'Histoire : EXPLORERS de Joe Dante, par exemple, ou le fabuleux OZ (suite d'un des films les plus programmés dans les séances pour mioches, à savoir LE MAGICIEN D'OZ : le Marquis avait très justement défendu cette suite avec la divine Fairuza Balk, réalisée dans les années 80, produite par Disney (comme quoi, tout arrive) qui chercha à s'en débarrasser le plus vite possible en sabotant la sortie (ah oui... je me disais aussi). Citons aussi, par exemple, le très joli LE DRAGON DU LAC DE FEU, encore un film Disney de la période ultra-courte durant laquelle ils ont décidé de produire des films plus profonds et plus sombres pour les enfants avec cervelet, période qu'ils renièrent avec une belle efficacité en moins de temps qu'il n'en faut pour dire "cut".
[C'est très bizarre d'ailleurs, cette attitude conservatrice, car les anglo-saxons ont une tradition vivace de romans jeunesse fabuleux, romans qui trouveraient par leur facture, leur sujet et leur style, très bien leur place au rayon adulte. Allez lire LA DOUBLE VIE DE FIGGIS de Robert Westall, et vous m'en direz des nouvelles. C'est absolument bouleversant, et ça brille d'intelligence. Ça parle d'un petit gamin anglais et curieux de tout qui commence à parler très couramment l'arabe du jour au lendemain, alors que les troupes américaines envahissent l'Irak (1ère période !). N'allez pas voir un "poignant récit humaniste et politique pour enfants", c'est une histoire fantastique absolument mature et vertigineuse...]
 
Revenons à l'animation. Evidemment, je ne déteste pas tout. J'aime beaucoup AKIRA de Katsuhiro Otomo, par exemple, ou GHOST IN THE SHELL de Mamoru Oshii, et quelques autres. Chez les américains d'ailleurs, LE GEANT DE FER (avec, enfin, un cadre en scope !) était plutôt ambitieux. J'avais d'ailleurs loupé LES INDESTRUCTIBLES, du même réalisateur Brad Bird, un peu effrayé, il faut le dire, par mon aversion pour l'animation 3D ! [Il paraît que c'est plutôt malin en fait ! Mea culpa !]
 
Nous y voilà ! L'animation 3D, j'ai horreur de ça. D'abord parce que ce sont en général des films pour bambinosses accompagnés, et d'une, et donc, ça traîne son cortège de clichés et de sentiments guimauves écœurants, et puis, plus encore, je n'aime pas ça parce que... c'est laid ! Ces films sont hideux ! Je sais que je vais choquer pas mal d'entre vous, mais il n'empêche, c'est immonde esthétiquement. Couleurs lavasses, cadre stupide, découpage téléfilmesque, et seulement deux ou trois choses qui font sourire en une heure et demie : c'est bien peu. Je n'aime donc pas SCHREK, ni TOY STORY II, ni aucun de leurs collègues ! C'est trop laid, je ne peux pas. Savoir que tous les poils du gros bleu de MONSTRES ET CIE sont virtuellement indépendants les uns des autres n'apporte rien, tant qu'aucun découpage n'est fait, et tant que la chose est cadrée comme un DERRICK (la classe en moins ! Héhé !). [Et en général, ça n'arrive jamais à la cheville d'un GEANT DE FER justement, bien écrit et surtout bien plus composé ! Décidément, j'aurais dû voir LES INDESTRCTIBLES !]

Malgré tout, je suis allé voir LA VERITABLE HISTOIRE DU PETIT CHAPERON ROUGE, malgré l'ignominieuse bande-annonce... que j'aimais assez, je le confesse, à cause de l'animation justement, qui me paraissait encore plus cheap que d'habitude ! Ça m'intriguait, la chose, et surtout, ça favorisait mon masochisme cinéphilique, auquel vous êtes maintenant habitués.

Rien ne va plus dans la vallée. Le petit chaperon rouge, comme tous les matins, prend sa bicyclette et va livrer dans toute la forêt les délicieux gâteaux et autres cookies que fabrique sa grand-mère. Et la Mère-Grand n'est pas la moitié d'une imbécile : ces cookies à la recette strictement secrète sont irrésistibles, et la vieille est à la tête d'une véritable entreprise. Ces gâteaux ont envahi le marché, tellement ils sont bons. Malheureusement, un individu mystérieux sème la panique dans la vallée en volant toutes les recettes des fabriques de gâteaux ou des snacks de la région. Les animaux-restaurateurs ou travaillant dans l'alimentaire se voient voler toutes leurs recettes, et ils finissent par mettre tous plus ou moins la clé sous la porte, se retrouvant ainsi au chômage.
Mais ce jour-là, rien ne va bien se passer, et la journée se termine dans la maison de Mère-Grand, maison isolée dans la montagne où les flics débarquent avec moult renforts. Les policiers (menés par un ours qui ressemble furieusement à Bobo, le délicieux ours complètement con de la nouvelle série du MUPPET SHOW qu'on a pu voir sur Canal+ il y a deux ou trois ans, et qui s'est fait déprogrammer sans prévenir et manu militari, bien sûr !) passent les menottes à tous le monde : à savoir le chaperon rouge, Mère-Grand, le loup, et le bûcheron bodybuildé. Pour le chef de la police (l'ours donc), c'est simple. La petite venait livrer des cookies à Mamy, et là, elle trouve le loup déguisé, les deux se battent, la mamy ligotée sort du placard dans lequel on l'avait cachée, quand tout à coup, alors que la lutte entre le Loup et le Chaperon s'annonce féroce, un Bûcheron austro-hongrois débarque en brisant la fenêtre, et menace avec sa hache de tuer tout le monde : le chaperon, le loup et la vieille ! Heureusement, la police a débarqué à temps avant le massacre, allez hop, tout le monde au poste...
Débarque alors une mystérieuse et très chic grenouille, célèbre détective privé à son compte. Maline comme une fouine, elle suggère à l'ours chef de la police d'auditionner tout le monde, car c'est évident, tout ça, ça sent mauvais. Si l’on auditionne chaque protagoniste en recoupant les faits, les mensonges de chacun vont se révéler, et on pourra démêler l'imbroglio, et encore plus, savoir si cette affaire de massacre à la tronçonneuse (une hache en fait) austro-hongroise évité de justesse a un rapport avec le Mystérieux Voleur de Cookies qui sévit dans la région !
C'est le chaperon qui subit le premier interrogatoire... Au fil des récits et des versions, la grenouille voit bien que chacun des protagonistes raconte absolument n'importe quoi et ment comme un arracheur de dents... Quoique...
 
Bon, commençons par un peu de technique. La bande-annonce ne ment pas, l'animation est euh... très modeste, voire même carrément cheap. Il est clair que les réalisateurs n'ont pas les moyens de Pixar et de Dreamworks, c'est évident. On se retrouve par conséquent avec une animation digne d'un jeu vidéo, ou si l’on veut être plus gentil, digne de cinématiques de jeu vidéo. Ce qui n'est pas pour me déplaire. Le côté mécanique dérange un peu dans les premières minutes, mais au final, on se dit que ce n'est ni plus moche ni plus laid qu'un TOY STORY ou chaque poil de nez est animé par une équipe de 120 techniciens ! Ce côté cheap propulse le film dans une galaxie sympathique, voire même agréable, car il n'y a pas que ça. Le gros avantage technique de ce film, c'est le design des personnages. On est loin du look policé et sympatoche (et fier comme un poux) des films 3D habituels, et les personnages sont presque tous charactérisés de manière débilosse, souvent à la limite de l'ahurissement complet, ce qui fait ressembler la galerie à un véritable asile de fous, bien plus sympathique encore une fois que les super-mignons-kawaï personnages des films d'animation riches qui, eux, ne prennent quasiment jamais le risque d'être ridicules. Et d'une. Pour ma part, j'aurais même poussé le bouchon encore plus loin, notamment en ce qui concerne le personnage du Chaperon Rouge, bien plus "poli" (dans tous les sens du terme) que le reste de la galerie.
 
Côté couleurs, ça craint absolument, comme d'habitude. Ici, ça passe en ce qui me concerne un peu mieux, à cause justement de la visualisation des personnages dont je viens de vous parler. En bref, on est enfin sorti de la démonstration technique ! On va pouvoir parler, peut-être pas de mise en scène (c'est encore relativement feignasse), mais au moins de scénario, c'est déjà pas mal.
 
Le début du film est incroyablement classique, dans ses premières minutes au moins, mais on comprend dès l'arrivée du carton de générique (et par la voix-off, encore squattée par le délicieux Michel Elias, déjà voix-off délirante de H2G2, ce mec est vraiment talentueux) qui vient interrompre une scène en plein milieu (quand même), que question narration, ça va nous changer des quêtes gnangnan habituelles. D’abord parce qu'on n’assiste pas à une "quête aux sentiments", comme d'habitude. Ici, le parti-pris est ouvertement policier, bien sûr, et donc enfin bien plus ludique. Il y aura une dialectique du sentiment (entre le Chaperon et Mère-Grand, qui est une menteuse de première), mais elle est envoyée en cinq sets, et encore, on doit assister à une chanson assez cruche ! L'influence principale du film, bien sûr, c'est le RASHOMON d'Akira Kurosawa. En effet, les ¾ du film vont s'articuler sur le déroulement de la journée passée vu à travers le récit de chacun des protagonistes. Quand on a compris quel système les réalisateurs sont en train de mettre en place, le film devient assez délicieux, ou plutôt tranquillement jouissif. Et ce d'autant plus que les concepteurs de la chose ne se contentent pas de reprendre bêtement le principe, mais l'utilisent dans l'apparition et la résolution des gags notamment. Ainsi, dans la version du chaperon, on voit des trucs bizarres : Mère-Grand qui vole en plein ciel, ou encore, bien plus brillant, le personnage (excellent) de Boingo, l'écureuil paparazzi et ultra-speedé (il parle en accéléré !) qui après une chute dégage de la lumière (comme un projecteur) à chaque fois qu'il ouvre la bouche. Etrange et discret, car les réalisateurs placent cet élément important comme un détail dans le récit du Chaperon, et prennent le risque que le spectateur ne remarque pas cette bizarrerie dans un récit déjà largement loufoque en plus d'être policier. Deux récits plus loin, on sait pourquoi Boingo (dont le nom est un hommage au célèbre groupe de Danny Elfman ?) a un projecteur dans la bouche. Et là, j'étais ravi : voilà un gag bien non-sensique car 1) la résolution du gag, sa chute, est donnée à voir avant le processus qui y mène, et 2) en plus, ce processus est expliqué bien plus loin dans le récit. C’est fort malicieux, et pour une fois, ça joue directement sur l'intelligence du spectateur ! Ce n’est pas tous les jours Dimanche !
 
Donc, oui effectivement, le film lorgne vers une touche débilosse mâtinée d'un non-sens assez sympathique. La galerie de personnage, en plus de la structure délicieusement rashomonesque, y est pour beaucoup. Certains d'entre eux sont drôlement réussis. Les policiers sont donc tous directement sous l'empreinte du Muppet Show. Le Loup est très, très bon, et son récit, qui démonte tous les éléments de celui du Chaperon, vaut son pesant de cacahuètes. Son acolyte, l'écureuil cocaïné Boingo, est également délicieux. Un des meilleurs moments est sans doute l'apparition d'un personnage secondaire sans importance, le Bouc qui chante du blues, option débile hautement assumée et très drôle, relayée un peu plus loin par la vocation ratée de chanteur de tyroliennes de notre bûcheron version bêta et même très stupide, mais dont la quête est plutôt bien trouvée. Et puis, voir souffler un vent austro-hongrois dans ce genre de film ne peut pas faire de mal !
 
Il y a des choses plus conventionnelles. La vie cachée de Mère-Grand ne repose finalement que sur un seul principe décliné jusqu'à plus soif. C'est dommage. Et le conflit final avec le Méchant est quand même assez convenu, et délaisse parfois la jolie ambiance construite pendant une heure pour une résolution par l'action moins originale, et donc moins judicieuse. Les chansons (pourquoi ? POURQUOI ??????? Pourquoi ne pas avoir zappé les chansons et laissé seulement la partie musicale au Bouc ?) sont assez mièvres et assez peu drôles, et elles semblent être chantées en VF par une bande de mollusques fadasses, là où l’on aurait beaucoup mieux apprécié, par exemple, l'énergie et la folie d'un Richard Gotainer. Un peu dommage. [La chanson mièvre du chaperon que j'évoquais tout à l'heure est aussi le moment un tout petit peu esthétique du film, avec une monochromie un peu surprenante, mais c'est douze fois trop long.]
 
Au final, on rit assez souvent, on sourit beaucoup, on est déçu quelquefois par la timidité de la chose. Autant les réalisateurs semblent avoir fait le plus dur (introduction du non-sens, récit original dans un film de gamins, c'est quand même l'exploit ! Et un sens du slowburn très efficace), autant ils semblent s'auto-censurer quelque peu, notamment dans la dernière partie, afin de livrer in fine quelque chose de plus conventionnel. Mais bon, dans l'univers sclérosé des films pour enfants, ce film constitue quand même un progrès, et quelque chose d'assez foufou et baroque. C'est déjà pas mal. Sa facture fauchée (le son aussi parait-il, d'après ceux qui ont vu la VO) est totalement sympathique et prouve bien que ce genre de choses, comme le cinéma traditionnel, n'est vraiment pas une question de moyens. Ces trois mecs, totalement indépendants, ont réussi à livrer un produit quand même bien plus relevé que l'habituelle soupe. Le résultat semble, c'est vrai, malgré les qualités que je viens de citer, un peu inabouti, et laisse assez largement un goût de trop peu. Mais c'est peut-être dû également à la VF. Si certains personnages s'en tirent très bien (le loup, le lapin complètement follasse, Boingo), certains autres, qui ont pourtant l'air d'avoir un bon potentiel déconnant, semblent sages, de manière bien suspecte. Et puis, je crains que le choix de Maureen Dor pour le chaperon soit un fiasco quasi-total ! Que cela semble cruche ! Je n'ai rien contre l'animatrice (et rien pour, d'ailleurs), mais il semblerait qu'elle plombe pas mal, par sur-jeu ici et là, ou par monocordisme plus souvent, l'ambiance générale. Il faudra donc vérifier avec la VO pour voir si le rythme général du film est plus tenu, ou s’il contient intrinsèquement ces mêmes faiblesses. Pas révolutionnaire donc, mais assez sympathique.
 
Cordialement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mardi 31 janvier 2006 2 31 /01 /Jan /2006 13:24

Publié dans : Corpus Filmi
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