
[Photo: "Memories Can't Wait" par Dr Devo.]
Pendant les absences du Docteur Devo, parti travailler, pour le bien de la cause focalienne, sur des bacilles particulièrement vicelards qui
contamineront le cinéma de demain, vous me permettrez, chère Jeunesse Focalienne, de tenir le cabinet, si j'ose dire en l'absence du Maître de maison.
On m'a bien entendu demandé de tenir la maison propre et de ne pas mettre le bazar partout. Pourtant...
BIENVENUE CHEZ LES CH'TIS, deuxième réalisation du polyartiste multimédia Dany Boon, fut ma première mission cette semaine, mission que je me suis
octroyée à moi-même sans doute influencé par mes propres penchants pour le kamikazisme.
Comme on le sait, c'est un phénomène de société que ce film, et c'est bien dommage, car on aurait largement préféré que ce fut une oeuvre d'art. Kad
Merad joue un sudiste de la poste, sur-cadre et directeur d'agence envoyé en exil dans le Nord Pas de Calais suite à une tentative de tricherie dans le jeu des mutations. Au début, beeeen, il
n’est pas content, et il préférerait la Sibérie orientale. Après ça va mieux, les fameux ch'tis se révélant être des "êtres humains comme les autres", comme le dit la phrase
gillesdelatourettienne bien connue, ultime symptôme de cette maladie cinématographique célèbre connue sous le nom de "Syndrome Elephant Man". Comme il en avait des soucis avec sa femme,
beeeeeen après il réglera ça avec une little help de ses friends indigènes. Ensuite, à la fin du film, car oui je vais dire la fin du film, Hitler décide d'envahir la Pologne en chantant un
vieux machin de Dean Martin. Générique. Merci. Ramassez vos emballages de Twix en sortant.
BIENVENUE CHEZ LES CH'TIS est une oeuvre très inspirée de la philosophie contemporaine allemande, puisqu'elle se situe dans des zones où les notions
de classification et d'ordres sont dépassées au nom d'intérêts bien supérieurs, comme par exemple le cours de l'action BNP-PARIBAS, ou la cotation de la couenne de porc sur le marché au cadran de
Plougannec. Ceci dit, hélas, trois fois hélas, le film audio et visuel de M. Boon n'est ni pire ni meilleur que la concurrence, et je dirais même plus, c'est carrément pareil. Filmé en scope pour
un maximum d'efficacité visuelle et une optimisation parfaite des plans rapprochés, le film oscille entre théâtre et hommage aux meilleurs des séries télévisées européennes de HANZ, CHIEN
POLICIER (sur la télévision suisse-romande) à JOSEPHINE ANGE GARDIEN. La caméra est vue comme un moyen d'enregistrement du Réel, ici sublimé, option baroque oblige, par une inspiration
directement issue du théâtre de boulevard et de la peur de la mort. (On mesure d'ailleurs encore une fois l'immense gouffre laissé par Jean Lefèvre dans le Landerneau cinématographique,
littéraire et théâtral.)Ainsi, le jeu diégétque consistera à considérer le cinéma comme une fenêtre ouverte sur le Monde, et donc par voie de conséquence, aussi sur le plateau de tournage. Même
si on ne voit pas de techniciens dans le champ, Boon sait souligner sa volonté de témoigner du tournage, "comme si on y était", et sublime de manière fantastique, au sens littéraire du terme, le
cinéma ici perçu comme l'apogée du rêve bazinien: pas de montage est le meilleur montage, d'une part, et le cinéma c'est la vie, la vie c'est le cinéma, d'autre part.
Cette attention aux détails du quotidien place Boon quelque part entre le Woody Allen de ANNIE HALL et le Ken Loach de n'importe quel Ken Loach sauf
KES et LOOKS AND SMILE. LADYBIRD par exemple. Le personnage de Kad Merad, est, c'est iconoclaste pour un film de cette envergure populaire, directement issu de la publicité pour Société Générale.
Derrière l'angoisse de la mutation, représentant simplement, bien sûr, l'oppression au travail, c'est une peur tout à fait existentielle qui se dessine à mesure que le film avance dans un
apparent classicisme de façade (3 actes, quête, contre-quête, quiproquo, boxer en microfibres), à savoir celle de la Mort de l'impossibilité de fournir à la famille l'assurance
pourtant légitime de pouvoir toujours avoir de quoi substituerà ses besoins, soit une safrane en état de marche, une pelouse en bonne santé, et un enfant bien élevé qui veut des
bisous. C'est dans cette propension élégante et discrète à vouloir cacher le drame, à le rendre sous-cutané dans la narration globale, que Boon confirme dans un geste de grande beauté, sa
réputation de clown triste. L'angoisse de la Mort et du redressement fiscal se cache pudiquement derrière une existence tranquille, la volonté d'un travail consciencieux (cf. les scènes à la
Poste), et dans les conversations avec ses nouveaux camarades qui, quand ils trinquent avec lui, savent, avec leur sensibilité toute fraternelle, que c'est le même drame qui les habite. Pas
besoin de mots, tout passe par le regard, ou quelquefois par l'Art, comme le prouvent deux moments émouvants: l'écoute en cd sur l'autoradio compatible MP3 de l'incontournable LES GENS DU NORD de
Jacques Brel, et la reprise par les acteurs eux-mêmes cette fois, des CORONS de Pierre Bachelet, (récemment disparu d'un kyste aux testicules) dans les tribunes du Racing Club de
Lens.
Dans ce monde violent, la femme ne sait plus à quel saint se vouer. Depuis Almodovar, on a rarement vu un aussi beau portrait du sexe dit faible (je
dirais touchant plutôt) que celui de Zoé Felix, impeccable encore une fois avec ses nuances de jeu oscillant entre les câlins et la paire de baffes misandre. Elle semble presque avoir compris la
situation de quiproquo mais feint de l'ignorer de le savoir, là aussi parce qu'elle est désemparée devant l'angoisse du vide inhérent à toute société capitaliste qui se respecte. Dommage
cependant, et malgré toute l'affection qu'on puisse porter au film que dans sa conclusion, Boon oublie de faire acheter par ses personnages un ipod, ou mieux un iphone, ou tout autre appareil
pouvant servir au bonheur du Couple (un batteur Moulinex par exemple) ou au bonheur de la société (une connexion internet haut débit ou un taux à 4%, par exemple). C'est le seul bémol qu'on peut
apporter à cette émouvante et drôle fresque. La mise en scène n'est pas non plus en reste: champ, contrechamp, cadrages francs, en général de face ou de profil, une prise de son et un mixage
particulièrement audibles, et un point toujours impeccablement fait. On est bien loin de certains maniérismes et déviances esthétisantes d'un certain cinéma d'auteur. Ici, tout est brut de
décoffrage, tout est proche de la vie réelle, dans un souci de respect du personnage et des spectateurs. Cinq millions de fans de Ogres de Barbak ne peuvent avoir tort, comme disait la pochette
d'un célèbre album de grind-musette (AS I WALK THRU' THE VALLEY OF DEATH AND THE PARKING LOT du groupe Vasektömia), et il est bien normal, dans une démocratie comme la nôtre, que ce film soit à
ce point un triomphe. Il n'y a qu'un mot à ajouter: Chapeau l'artiste!
On t'a cassé ton rétro. La femme de tes rêves en aime un autre plus beau que toi. Tu n'as plus beaucoup d'argent sur ton compte alors qu'on est
le 9 du mois et tu ne sais plus où tu as fourré ton recueil de nouvelles de Arno Schmidt. Tout cela, ce ne sont que des malheurs parmi des millions de malheurs possibles. On peut toujours
aller voir JOHN RAMBO (RAMBO 4) de Sylvester Stallone avec lui-même, et même d'autres gens qui jouent des rôles.
Ha les Philippines! Grand pays, toujours promesses de belles aventures cinématographiques, source sûre de chefs-d'oeuvre expérimentaux de bon aloi. John Rambo ne revient pas, car il est parti. Il est vieux, dégoûté de la vie et de l'humanité,
et aspire à une existence de travail honnête, ici on l'occurrence capturer des serpents. Il se lève tôt, se couche tard, et boit de l'eau. Il travaille dur et se fond parmi les indigènes. On est
loin de la vie de poète à laquelle Rambo aspirait étant jeune et qu'il quitta à 17 ans pour se consacrer à l'exploration des pays sauvages. Et puis, il y a eu le Vietnam....
Mais tout ça, c'est bien loin. Et Rambo attend vraiment jeudi prochain car c'est son jour de repos et il pourra aller à la pêche. C'est sans compter
un groupe d'humanitaires chrétiens qui se dirigent vers la Birmanie voisine où un village a été massacré par la terrible armée corrompue. Il faut vite leur apporter de l'aide, et nos
missionnaires ont besoin de Rambo pour traverser le fleuve. Bien entendu, il refuse. Mais voyant que la seule femme du groupe, blonde et sensible, est entourée de crétins arrogants, il se
rétracte et les amène là-bas, ce qui ne sera pas de tout repos. Car, le militaire birman rode...
A la célèbre "fraîcheur de vivre" tant prisée par Hollywood, Stallone lui, choisit la voie inverse et y oppose la langueur de mourir dans ce
nouveau portrait du héros qui a fait sa gloire. Rambo n’aspire à rien, il veut qu’on lui foute la paix. Il est gros, gras, a le regard encore plus éteint que celui de ROCKY, il a envie
d’aller à la pêche et de lire Arno Schmidt (il était coincé entre le mur et le frigidaire ! Je me demande comment il en est arrivé là !). La vie, le cinéma, tout ça, ce n’est pas
facile, surtout quand, comme moi-même ici présent, Mr Mort, comme John Rambo, ou notre hôte le bon Docteur Devo, ce n’est pas facile, disais-je, quand, en plus, on pense que le Monde s’est arrêté
en 1987 ! Alors, on essaie, on se bat, et quelque fois même on fait semblant. Allez, viens Jeff, on va aller boire un coup chez la Grande Margot, et on se racontera des histoires de comme
c’était avant, même qu’on y croira encore, même qu’on boira comme des loutres… Le bon temps, il est mort, et on s’en fout (pas). Par contre, on veut être tranquille dans notre coin, qu’on nous
laisse vivre sans embêter personne. Voilà le sujet de ce JOHN RAMBO. La scène où il rencontre la femme évangéliste est particulièrement symbolique. Il est tard, Rambo a nettoyé la cage des
serpents, il rentre dans sa cabane, et va se mettre un disque des RESIDENTS (GOD IN PERSONS pour être précis), et c’est la jeune femme qui débarque là, à brûle-pourpoint sous la pluie
battante. Dans l’éclairage brut de décoffrage, on pense très fort à 1987, surtout que le corps de Stallone-Rambo en porte tous les stigmates. Il se tourne vers le spectateur, et semble de dire
sans bouger les lèvres : "bon, alors, je fais quoi ? J’y vais quand même ?"
Silence dans la salle. Nul n’ose répondre. La mort est déjà là. Allez, un dernier baroud, mais pas pour l’honneur. Pour détruire plutôt. Rambo reprend
les armes, essaie de sauver les humanitaires en détresse, pour la forme, mais en fait ce qui compte, à la fin des fins, c’est la destruction.
Cadrages de série B année 1987, photo old school, scénario de la même manière, le tout saupoudré de violences exacerbées, d’insupportables images
journalistiques, et de pulsions gore, voilà le programme des 4émes aventures du poète. Ca sent la morgue, à plein nez même. Le contrat de Rambo, c’est celui de Stallone dans la vraie vie, encore
le cinéma du Réel : faire une mission de trop parce qu’on est coincé par le contrat. La mis en scène suit, c'est-à-dire ne suit pas. Elle est tour à tour naïve, nostalgique, ou alors
carrément atomisée par des choix incompréhensibles, lors des scènes d’actions, strictement illisibles sur le plan géographique et narratif. Rambo tire à la mitraillette (de laquelle il ne bougera
pas), cut. Dans le contrechamp, une grappe de soldats s’effondrent, généralement dans un axe contrarié de manière surréaliste. Voilà pourquoi Rambo/Stallone y va une dernière fois : pour
devenir non pas une légende, non pas une icône, mais un contrechamp. L’image de Stallone qui tire à la mitrailleuse pourrait servir dans tous les films. Imaginez : dans une adaptation
d’Agatha Christie. Alors qu’on voit un personnage qui va se faire descendre dans le salon, avec le pistolet du Colonel Moutarde, allez hop, insert de Stallone sur la mitrailleuse, cut, puis le
cadavre qui s’effondre sur la moquette victorienne. Voilà le principal intérêt du dernier opus de Stallone : imposer un contrechamp universel pour tous les films du futur. Une image de mort
qui hantera tout, qui vengera la perte de l’année 1987. Rambo a une démarche perverse de cinéaste. Stallone moins, et c'est dommage. Seul regret du film, très raté quand même, le contrechamp à la
mitraillette épargne la femme blanche, vectrice de la violence. Rambo ne la tue pas, même par acte manqué, par accident, alors qu’il est clairement évident qu’elle représente un reflet biaisé de
la décennie défunte. C’est quand même bizarre sur le plan sémantique. A moins que ne pointe dans la dernière image (Rambo rentre chez lui, aux USA, dans sa maison natale) l’ultime promesse de
violences à venir, bien plus intéressantes celles-là : Rambo revient non pas pour mourir, mais pour détruire son pays dans une rafale de contrechamps mitraillés. Croisons les doigts. En tout
cas, Sylvestre s’approche de plus en plus de son projet d’adaptation de la vie d’Edgar Allan Poe… S’il manque de temps, je lui conseille clairement de mélanger les deux….
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