A BORD DU DARJEELING LIMITED de Wes Anderson (USA-2008): Reverra-t-on encore une fois passer des trains comme celui-là ?

Publié le par Mr Mort

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[Photo: "C'est pas moi qui répondra" par Dr Devo d'après une image du film A BORD DU DARJEELING LIMITED]

 

 

 

Ha bah oui, quand même, il y a des missions dont on s'acquitte avec plus d'entrain que d'autres, et quand le Docteur Devo m'a proposé d'aller jeter un oeil sur une projo de presse de A BORD DU DARJEELING LIMITED, titre français bien naze de DARJEELING LIMITED, le nouveau film de Wes Anderson, on ne s'est pas fait prier longtemps. Anderson, qu'on ne confondra pas avec le beaucoup moins talentueux Paul Thomas Anderson, auteur du presque assez réussi THERE WILL BE BLOOD récemment, est adulé sur ce site par le docteur et par le Marquis, et même par quelques un des figures les plus célèbres du canal focalien historique, notamment Bernard RAPP qui permit très tôt au docteur de découvrir la chose, si j'ai bien compris... C'est tout à fait justifié.
 
Ca commence comme un film des Inconnus, mais très vite c'est autre chose. Owen Wilson le frère aîné n'a pas vu ses deux frangins depuis deux ou trois ans, date du décès du père. Il les invite en Inde, sans vraiment leur dire la raison de ce geste. Débarquent alors Adrien Brody, qui a laissé sa femme aux USA pour venir, et qui est encore très marqué par la mort du paternel, et Jason Schwartzman qui est effectivement le meilleur acteur du monde mais qui joue ici un écrivain galérant un peu, notamment à cause d'une relation sentimentale compliquée et énigmatique avec Nathalie Portman. Jason, lui, erre en Europe depuis le décès de son père et ses déconvenues sentimentales. Voilà donc les trois frangins réunis à bord du Darjeeling Limited, un train pas piqué du hanneton et qui traverse toute l'Inde. Owen Wilson a bien prévu les choses. Aidé d'un assistant, il a construit tout un itinéraire et considère que ce voyage sera un voyage spirituel de ressourcement. Après un terrible accident de moto qui l'a bien abîmé, il décide qu'il est en effet temps que les trois frères soient réunis comme avant, oublient leurs différents et réfléchissent à leur existence de trentenaires. Mais il est aussi autoritaire, manipulateur et menteur! Et très vite, chacun des frangins commence à cacher des choses aux deux autres ou à un des autres. Le voyage de la Fraternité et de la Spiritualité commence donc mal. Les incidents commencent lors d'une escale où Wilson se fait piquer ses chaussures, Schwartzman décide d'acheter un spray autodéfense, et Brody achète un serpent hautement venimeux. Owen décide alors de confisquer les passeports des deux autres pour les empêcher de s'échapper, Adrien continue de pleurer et Jason entame une relation charnelle avec la belle stewardess du train. Bref, c'est du grand n'importe quoi, et tout dégénère rapidement...
 
 
Alors là, oui, attention, c'est du lourd. Entame magistrale sur un mode hitchcockien pour nous montrer qu'il va y avoir du cadrage et encore plus du montage. Puis, interruption brutale de la séquence virtuose pour faire le contraire (de lents plans ralentis). Puis, mouvement de caméra de fou furieux dans le train! En trois minutes, la messe est dite, et vous pouvez aller vous rhabiller. Vous avez déjà remboursé vos huit euros. Bon, tout cela se passe, bien entendu avec une photo sublimissime, mélange de couleurs bariolés foutraques ( dont le plan des cigarettes de nuit! Robert Yeoman encore une fois), et une direction artistique à pleurer. On se dit pendant cinq minutes qu'il nous refait LA VIE TENENBAUM ou LA FAMILLE AQUATIQUE et réciproquement, mais très vite, la chose acquiert sa totale indépendance malgré des similarités thématiques. Ce n'est pas la même chose, résolument.Pas le temps de dire ouf ou quoique que soit, c'est l'overdose de fulgurance. Les plans dans le train sont inouïs. Le cadre à lui tout seul renvoie toute l'humanité filmante à sa table de travail pour élèves handicapés mentaux. Malgré l'extrême confinement du décor, Anderson arrive à créer de l'espace de manière bien plus impressionnante que LA VIE AQUATIQUE pourtant déjà bien doté. Ca coupe tout le temps, il multiplie les plans, les achoppements rythmiques et arythmiques du montage. Les axes bougent tout le temps et se renversent avec une facilité et une lisibilité qui paraîtrait presque simplissimes. Que ceux qui reprochaient à Anderson de n'être qu'un faiseur de plans frontaux aillent se laver la bouche avec du savon et regardent les magnifiques plans rapprochés où Anderson cadre ses personnages près de la vitre du train, et admirent les légers décalage d'axe. Et tout ça, mes petits cocos, pas qu'en faisant des petits plans rapprochés de cabou-cadin. Bien au contraire, l'échelle des plans est riche au possible. Pour couronner le tout, il découpe l'espace en créant des pièces dans le compartiment principal! Fastoche!
 
Oui, oui, oui, c'est bien beau la technique? Mais non, je réponds, ce n'est pas de la technique c'est de la narration! Car tout cela n'est pas gratuit du tout, enfin pas tout le temps, car il y a largement de la gourmandise là-dessous quand même. Le cadre joue avec les acteurs qui disparaissent du plan, se séparent et se réunissent dans le champ constamment, envoyant balader THE PARTY au rang de plaisanterie laborieuse (et j’adore ce film!). Rien que pour le jeu des entrées dans le champ, il y a quoi vous rendre ivre de joie pendant un an et vous n'avez pas fini de décuiter: c'est d'une précision diabolique. Pour le dire vite, tous les postes, et je dis bien TOUS LES POSTES de mise en scène sont porteurs de sens: montage, cadrage, objets, costumes, entrées et sorties des acteurs, surcadres, champ comme image ou au contraire champ comme cache, décalage du son, jeux chromatiques, tout, tout tout joue sans cesse à mort. C'est clair: on a l'impression que les autres réalisateurs font de leur film des solos à l'orgue bontempi quand Anderson semble disposé d'un orchestre entier de 120 musiciens. Tous les éléments que je viens de décrire jouent constamment entre eux. Une idée de montage découle d'un mouvement d'acteurs (qui sont ici quasiment en mode chorégraphique) qui découle d'une idée chromatique par exemple. C'est une jonglerie complètement hallucinante qui s’étale sous nos yeux. Et comme si cela ne suffisait pas, tous ces éléments ont leur sens: ici un acteur qui met une paire de lunettes, geste anodin, remplace en deux secondes (je sors les lunettes de la poche, je les ouvre, je les mets sur mon nez) trois pages de dialogues et quatre minutes de films sur la tristesse et le deuil. Le dialogue est certes précis, et follement drôle, mais tout ces petites trouvailles et ces mille inventions ajoutent une nuance à l'histoire ou aux personnages. Exemple: à peine arrivé dans le train, Wilson explique, presque face caméra, en plange large ou américian et en marchant dans les coursives que tout est prévu et que les règles du voyage seront ceci et cela Travelling donc. Contrechamp en plan douche sur un des plus beau plan du film: Schwartzman qui tient une carte du planning wilsonnien dans la main, taille fiche bristol. Déjà la rupture d'axe et d'échelle (on est en gros plan sur ce deuxième plan) nous dit: "quelque chose ne va pas!" Ce plan nous montre la fiche bristol qui est cadré en plein milieu du scope, en mouvement (!) et en arrière plan les motifs rectilignes de la moquette du train! Le tout cadré de façon complètement géométrique! Bref un petit plan de coupe baroquissime. (la carte bristol et les motifs de la moquette forment un dessin géométrique disais-je) et aussi une forme métaphorique du voyage: formes de la moquette = rails. fiche Bristol = train! Et par rapport au plan précédent sur Wilson qui est en train de nous raconter qu'il faut être ouvert aux accidents du voyage spirituel, accepter tous les événements surtout ceux qui ne sont pas prévu, etc..., le plan sur la fiche bristol nous dit le contraire: ce sera le voyage le plus balisé de la terre! Contradiction qui se trouve aussi dans l'échelle de plan (plan sur Wilson large, plan sur la fiche bristol en gros plan). Voilà! En six secondes, Anderson à expliquer des dizaines de trucs: Wilson a tout planifié, Wilson veut que le voyage soit spirituel, mais en fait le voyage est trop cadré et trop planifié, Schwartzman sent bien que quelque chose ne va pas (le plan bristol est une caméra subjective), les mouvements de caméra expriment l'emballement de la machine, le bristol exprime l'aspect dérisoire et idiot de l'opération, etc... Le dialogue donne le reste. Fermez le banc.
 
Le film est comme ça quasiment tout le temps! Alors pas besoin de s'appeler Tarkovski pour profiter du film. L'intérêt consiste justement à se perdre dans le jeu, à laisser rebondir sur tout ce mille-feuille de mise en scène, à se perdre dans cette loufoquerie maniaque. La musique, toujours très importante chez Anderson sert de liant bien sûr, permet des aérations magnifiques dans des séquences souvent compressés d'émotions et/ou de rires. Le scénario n'est pas en reste, c'est du délice là aussi. DARJEELING LIMITED a de ceci en commun avec des Billy Wilder (ou plus récemment avec le PALAIS ROYAL de Valérie Lemercier même si c'est largement très en dessous, et de très loin pour la française) de ne pas dire vraiment son sujet, et de mélanger la comédie la plus drôle avec le drame le plus poignant. ET aussi de ne pas dire son sujet. Ces trois petits gars, mais aussi sans doute les autres passager du train sont tous à la ramasse, broyés par l'impitoyable violence du Monde. D'une manière ou d'une autre, plus que l'histoire des deuils à accomplir, DARJEELING... raconte l'épouvante quasi-mystique face à la perte et à ce que le docteur appelle "l'insupportable souffrance de l'être". Je vis donc je souffre. Je vis donc je perds. Voilà sur ce quoi Anderson met le doigt dessus sans le dire (la classe): que faire quand on est confronter à la Souffrance que nous inflige le monde? On arrête tout ou on continue? Et si on continue, pas question de le faire sans une bonne raison. Et si on arrête, on arrête pour quoi? Ce n’est pas un sujet qui te parle, ami focalien? En cas de coup dur, est-ce qu'on descend du train? Le sujet du film, de manière plus ou moins détourné, c'est le suicide! Bien sûr! Ces petits gars en ont bavé des ronds de chapeau. Ils sont à bout de ressource. Tout est souffrance et perte. Ils veulent que ça s'arrête! Si c'est ça l'existence, mieux vaut arrêter! Ils aimeraient bien continuer mais ils n'en peuvent plus! Ils questionnent le monde et n'ont aucune réponse, alors à quoi bon?
 
Anderson tranche à peine. Il considère que les actes manqués sont les seuls qui ont une quelconque importance. Que les accidents sont la source de toute chose valable. Et que seul la malice, l'humour, et la poésie sauveront le Monde. Il y a là une représentation utopique et incarnée, beau paradoxe, une vision déconstruite, puis reconstruite de guingois de la réalité du monde. Le réel, et le cinéma du réel, si c'était encore à prouver, est en plein dans ce film. Comme les Hal Hartley dans leur temps, il s'agit ici de regarder la vie sous un angle absurde, le reconstruire selon ses intuitions, et j'insiste, ses fulgurances personnelles, seule chance d'accéder à un peu de Fraternité, et pour les plus chanceux (hors-champs) à l'Amour. Evidement tout cela se fait, s'effleure et se caresse avec la plus grande des pudeurs et des délicatesses, malgré le fait que le film soit construit dans sa partie centrale (que je ne vais pas décoiler ici) autour d'une forme de mélo, curieusement. Epaulé par un casting sublimissime, d'une précision elle aussi diabolique (tiens, allez voir LA RONDE DE NUIT de Greenaway avant qu'il ne soit trop tard et vous verrez comment tous ces gens ont trois millions d'avance sur le reste de la concurrence), Anderson signe sans doute ici un de ses films les plus importants, tant on a l'impression que la forme s'épure en gardant une abstraction certaine. Tout ne se fait pas sur le ton de l'amabilité d'ailleurs. Les personnages ne sont pas tout le temps ouvertement sympathiques. Et Anderson multiplie les ruptures de rythme voire les langueurs. Bref, c'est délicat, c'est doux mais c'est rêche. Comme le dit le docteur, Poésie über alles. Pendant qu'il est encore temps... Les héros des films de Wes Anderson sont décidément la seule chose que nous méritons.
 
Avec le Greenaway, sans aucun doute, et sans réelle compétition malgré un très bon mois de février-mars sur les écrans, DARJEELING LIMITED est un très grand film, un des seuls qui nous donne l'impression de bosser et d'être devant un film de cinéma!
 

Docteur Devo présentera le film au cinéma Majestic de Lille ce lundi 17 mars, à 19h15. Il y a encore des places à gagner pour vous, lecteurs de Matière Focale (cliquez ici). Pour les autres, rendez-vous mercredi prochain.

 

 
Mr Mort.
 
 
 
PS: soyez attentif aux superbes apartés ipodesques de Schwartzman dans le film!
 
 
 

 

 

 

 

Publié dans Cinémort

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jrom 25/05/2008 13:55

Comme tout cela est bien dit !

Riff 19/03/2008 11:11

Merci infiniment pour le voyage, Docteur Devo!Personnellement, j'ai loupé le plan de la fiche avec les motifs de la moquette, en revanche, j'ai capté le petit garçon qui tient un flingue-jouet à côté d'Adrian Brody priant dans le temple! Il se fait vraiment une idée atroce de la paternité! d'ailleurs, je me suis demandé si le serpent n'était pas pour sa femme, plutôt que pour ses frangins... (il me semble qu'un des grands dieux hindous a été attaqué par un serpent dans son berceau aussi)J'ai aussi réfléchit rétrospectivement à la symbolique des bagages, qui sont celles du père, qui sont évidemment un signe du fardeau affectif que traîne les trois frangins; mais elles sont vraiment spéciales ces valises, avec leur imprimé naïf d'animaux sauvages, de palmiers (elles ont été faite spécialement par un grand maroquinier français)... j'y vois un peu les préjugés du voyageur occidental, les clichés de l'exotisme, l'image que l'on se fait de l'Inde, comparé à l'hostilité réelle du milieu (les tigres mangent les enfants pour de vrai là bas); préjugés et à la fois images d'enfance des pays lointains, qu'on n'approche que dans les livres illustrés..