FINAL CUT de Omar Naim (Canada / Allemagne - 2004) : La Mort en son Jardin

Publié le par Dr Devo

(Photo: "Dr Devo Dissèque les Films")

 

Chers Etres Humains,
On n’arrête pas le progrès, en fait. Nous sommes dans un futur proche. Et la science nous apporte un fantasme supplémentaire qui a pour nom Zoé. Zoé est une petite puce qu'on vous met dans la tête avant la naissance, et qui, dès que vous aurez vu les premières lumières de ce monde, enregistrera tout ce que vous verrez et tout ce que vous entendrez, tout au long de votre vie. Pas mal, non ? Ce procédé n'est pas juste le fantasme de Philippe Harel, et la puce Zoé rencontre un grand succès, un succès industriel même. Les ménages sont prêts à s'endetter et ouvrir des crédits, en veux-tu en voilà, pour que leurs chérubins soient équipés de la fameuse puce. Alan (Robin Williams, héhéhé) a une place particulière dans l'industrie Zoé. Il est monteur. Chez lui, il visionne et trie les millions d'images enregistrées contenues dans les puces des personnes qui viennent de mourir. Il est chargé d'en faire un film d’une heure et demi, retraçant la vie rêvée et expurgée, donc hagiographique inévitablement, du défunt. Une fois le film monté, il est montré à la famille et aux amis, dans une cérémonie funéraire supplémentaire. Ça pleure beaucoup et les gens adorent ça. Devant sa grosse console de montage (sublimissime, en faux bois avec des écrans 45 pouces, et de gros jogs argentés), Alan dérushe à n'en plus finir, et est témoin des pires horreurs ou des petites bassesses du défunt. À la fin du montage, plus grand-chose dans la vie de l'ancien vivant ne lui est inconnu. Mais, chut, botus et mouche (de velours!) cousue, les monteurs, très peu nombreux, ont un code de conduite extrêmement strict. Pas le droit de vendre les images à un tiers, secret professionnel quant au contenu, interdiction de monter des images d'une autre personne que le défunt (mélanger différents rushes), et interdiction d'avoir une puce Zoé soi-même. Alan se donne à fond dans son travail, ne fait que ça jour et nuit. Tout va bien jusqu'au jour où on lui confie le montage du film funéraire de Bannister, avocat richissime qui travaille pour la firme Zoé. C'est un magnat, un puissant, et sans doute un pourri. Un ancien monteur, Jim Caviezel, s'approche de Alan. Il fait partie désormais d'un lobby anti-puce Zoé (lobby violent dans le style des militants pro-life américains), et veut récupérer les rushes de la vie de Bannister pour salir sa mémoire et discréditer la firme Zoé.  Alan refuse, trop soucieux de respecter la charte du monteur. Il dérushe la vie de Bannister, et découvre effectivement que c'est un gros pourri de la pire sorte, et que le film contient effectivement assez pour salir toute l'industrie du film funéraire. Mais, il découvre mieux que ça. Dans des images anodines, lors d'une réception je crois, il croit reconnaître un homme qu'Alan n'a plus revu depuis son enfance. Cet homme, Alan l'a laissé mourir lors d'un jeu d'enfants qui a mal tourné, alors qu'ils avaient dix ans. Alan fait tourner sa machine nuit et jour pour retrouver d'autres images de cet homme et éventuellement des renseignements sur lui. La masse d'images étant énorme, l'opération va durer plusieurs jours. Mais le temps presse, car le lobby anti-Zoé est de plus en plus menaçant.
De temps en temps, les américains nous font des films de la sorte. Pas vraiment des films indépendants, pas vraiment des films à très gros budget, ce sont des films avec des sujets étranges et qui sortent un peu de la norme, tout étant relativement "bankable". FINAL CUT fait partie de ceux-là. Quel beau principe! On entre avec une extrême facilité dans le film, tant le sujet est absolument passionnant. Passionnant et effrayant en même temps. L'identification joue à plein, et le film déploie, avec une certaine sobriété, un mise en scène feutrée qui lorgne quand même pas mal  du côté de BIENVENUE A GATTACA. L'excitation devant le film est double, à la fois intimiste (on voit des vies entières, passées, sans tabous) et science-fictionnelle (on est happé par le procédé et par ses conséquences sur la société dans son entier). Ça, ça marche bien. Cette dichotomie intéressante est également relayée par le côté menaçant de l'histoire (Robin Williams de plus en plus en danger), et son côté "enfantin" (retrouver l'ami d'enfance). Donc, pas de problème, avec un tel sujet on rentre dans le film comme dans du beurre, et on sent nettement que les subtilités vont se déployer au fur et à mesure (comme dans la belle scène de dialogue dans la gare), en nous plongeant dans des développements complexes et malins qui vont nous broyer le cœur et l'esprit.
Oui, on le sent, cette complexité promise innerve sans doute le film, mais n'éclate jamais complètement, ce qui est très curieux. Pourquoi ? Ben, c'est un peu difficile à dire. Bon, certes la mise en scène, c'est du classique, sans fioriture, avec la petite musique qui va bien, le doigt sur la couture. Là où c'est plus rageant, c'est qu'il y a des passages ici et là où, justement, la mise en scène est beaucoup plus lyrique ou inventive : la scène d'enfance en intro, assez sèche, le split-screen et sa jardinière d'images en contre-champ lors du premier montage de Alan, et quelques belles ruptures de sons et d'images (le coup de poing, le tir au revolver interrompu par la caméra subjective, et l'enchaînement entre la scène du cimetière et le plan suivant, etc...). Malheureusement, ces ruptures sont relativement accidentelles, et assez peu nombreuses. On se réjouit, certes, que le film soit beaucoup moins gnan-gnan que prévu, et mieux encore, qu'il prenne le risque de l'être, gnan-gnan. Plutôt que d'avoir fait une intrigue complètement basée sur l'aspect thriller, Omar Naim préfère la sphère intime. Choix courageux.
Malgré tout, le film est désespérément trop calme. C’est le sujet qui nous tient en haleine, mais pas la mise en scène, sans doute trop timide. [Une autre chose qui marche bien et qui est assez subtile, je trouve, c'est l'impression de clan fermé qu'est celui des monteurs ; on sent assez bien, et sans insister, que ces gens sont véritablement coupés du monde). Les acteurs ne sont pas trop mal, notamment les seconds rôles. Évidemment, il y a l'horrible Robin Williams, avec ses petits yeux plissés, son sourire vers l'arrière avec baissage de tête. Pour cette fois, moins d’yeux plissés, mais encore énormément de sourire / tête baissée.  Ceci dit, il faut reconnaître que depuis trois ou quatre ans, le bonhomme me surprend. Il est en convalescence. Mais, il ose. Il semble (croisons les doigts) avoir abandonné les mélos dégoûtants (genre DOCTEUR PATCH ou LE CERCLE DES POETES DISPARUS). Et avec une belle régularité, il aligne des rôles plus ambitieux: PHOTO OBSESSION, et aussi le formidable CREVE SMOOTCHIE CREVE, film très beau et très drôle de Danny DeVito (disponible en DVD). Bref, il y a un effort. Mais, ce n'est pas encore tout à fait ça... Doit persévérer pour avoir des résultats. Jim Caviezel, qu'on appelle aussi Mr Prozac à Matière Focale, est plutôt pas mal, malgré un rôle pas si bien écrit que ça, et surtout casse-gueule. Par contre, il y a une grosse erreur de casting : Mira Sorvino, complètement à côté de la plaque dans un rôle, à mon sens, hors sujet. Ce personnage est vraiment le point faible du film. On s'en débarrasserait volontiers, sans que ça ne choque personne. Le film n'avait pas besoin de cette mélodramatisation là. Je trouve également que le personnage du tueur est assez mal joué, et que surtout, il intervient de manière complètement mécanique dans la dernière partie du film et "gâche" énormément une conclusion qui aurait pu avoir une envergure toute autre. C'est frustrant.
Bref, un film en demi-teinte. Avec des choses ambitieuses qui marchent très bien, des accidents de scénario ou de casting qui auraient pu être complètement évités, et à peu de frais. Un film sans doute un peu trop sage, mais que l'idée plus que séduisante rend plus ou moins agréable.
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Findus 15/10/2005 20:15

Oui, un film bizarre, qui ne démarre jamais vraiment. Un peu comme un rêve éveillé. À la fin, on s'attend presque à voir apparaître "fin de la première partie" sur l'écran.