LOVE OBJECT, de Robert Parigi (USA-2003) : ...sur tes doigts coupés.

Publié le par Dr Devo

(Photo : "Le Moment de la Conception" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
Allez, on va faire chauffer les DVD empruntés à la médiathèque locale, qui s'est d'ailleurs délocalisée dans une bibliothèque de quartier plus éloignée du centre ville à mon grand bonheur, car du coup, les gens ne se déplacent plus pour emprunter des DVD avec la même facilité, et le choix disponible est gargantuesque ! Bien, bien.
 
Je n'avais entendu parler de LOVE OBJECT ni d'Eve ni d'Adam, malgré sa sélection au festival de Gérardmer en 2004, où il reçut le Prix de la Critique Internationale. Son réalisateur (premier film) Robert Parigi est également un inconnu. J’ai choisi le film par curiosité, ne crachant jamais sur un film fantastique, et aussi à cause du design de la jaquette, pas particulièrement belle d'ailleurs, mais entièrement en rouge et noir. Mon esprit pervers n'a fait qu'un tour : chic, un film en noir et blanc teinté en rouge ! Bien entendu, les âmes sensibles peuvent se rassurer, le film est bel et bien en couleurs ! Bah, ça m'a fait rêver cinq minutes, cette anomalie chromatique, c'est déjà ça.
 
Desmond Harrington (héros de l’excellent film DETOUR MORTEL) est un jeune homme atypique. Il travaille comme cadre dans une maison d'édition. Mais attention, par n'importe laquelle ! Il conçoit et rédige des notices d'appareils ou de logiciels, tâche ardue car il s'agit de transcrire en langage logique et clair les instructions techniques données par les fabricants des dits produits. Ça demande énormément de concentration et un sens aigu de la logique et de la synthèse. Desmond est doué, mais plus encore, il se donne à fond dans son boulot, avec un zèle étonnant : c'est toujours le premier arrivé au bureau, et il rédige les notices en étant toujours en avance sur la fatidique deadline. Et pas un mot plus haut que les autres. Pour Rip Torn, son patron, pas de doute : c'est l'employé modèle.
Desmond est peut-être beau garçon (un faux air de Tom Cruise), mais il ne le sait pas. Il est coincé, timide, engoncé et probablement vierge. Sa vie, ce sont les notices, et de toute façon, c'est un taciturne, un replié sur soi, que ce soit avec les femmes ou avec les hommes. Son seul grain de folie consiste à regarder par le judas de sa porte d'entrée son voisin Udo Kier, qui revient souvent chez lui avec des créatures de rêve, et dont il écoute ensuite les gémissements de plaisir à travers la cloison...
Sa vie va changer le jour où il découvre Nikki dans une publicité. Nikki est une poupée sexuelle de luxe, mais pas gonflable, jouet de plaisir solitaire pour yuppies. Elle coûte très cher, mais elle est fabriquée avec un soin maniaque (de vrais cheveux humains, notamment), et encore mieux, on peut la personnaliser à la commande. Sur un coup de tête, Desmond en commande une, et choisit de personnaliser son modèle pour lui donner l'apparence de Melissa Sagemiller, une nouvelle secrétaire au boulot, très jolie mais totalement inefficace ! Desmond devient obsédé par sa poupée sexuelle, et curieusement, au lieu de le détourner de son travail, cette obsession lui donne plus d'entrain encore ! Il se rapproche aussi petit à petit de Melissa. Très vite, Desmond sombre dans une espèce de schizophrénie, persuadé que son jouet sexuel lui parle. Et la Nikki semble avoir certaines exigences assez malsaines...
 
Etrange, étrange, cette histoire qui rappelle sur le papier, et sur le papier seulement, la brioche du film MONIQUE avec Albert Dupontel, film que d'ailleurs je n'avais pas vu. Ici, le parti pris est assez différent. Si dans MONIQUE (si mes souvenirs sont bons), Dupontel voyait sa poupée gonflable devenir un être "parfait" de chair et de sang, ici, Desmond Harrington fait quasiment l'expérience inverse : il investit sa poupée d'un physique qu'il a choisi (celui de sa nouvelle collègue, donc), et surtout sans qu'on soit prévenu, et donc sans que ce soit expliqué (c'est l'aspect le plus charmant du film), il prête à sa poupée grandeur nature (et terriblement onéreuse) une personnalité originale, très dominatrice au sens propre. Desmond devient l'objet soumis de sa poupée de luxe, jusqu'à revêtir, dans le lieu privé de son appartement, l'attirail complet du bon soumis masochiste (laisse, menottes, etc.). Desmond parle (seul, bien sûr) à Nikki la poupée, et il l'engueule. Seule entorse à ce protocole maboule mais réaliste : il entend des coups de fils imaginaires de Nikki (le spectateur entend la sonnerie du téléphone, mais pas la voix de la poupée), et il semble que les utilisateurs de la poupée qu'il croise dans la rue développent tous un eczéma que lui-même finira par contracter (le point le plus ouvertement fantastique du film, mais aussi le plus caricatural et le plus maladroit).
LOVE OBJECT étonne un peu. Pour ma part, sur deux plans. Tout d'abord, le film est américain, mais on a la nette impression que c'est une Amérique reconstituée en studio en Europe. Ce n'est pas le cas, mais du coup, ça change un peu des directions artistiques américaines habituelles. Ça peut-être charmant. Deuxièmement, LOVE OBJECT n'est pas ouvertement fantastique, et pencherait même plus vers le thriller. Mais le film prend un malin plaisir, pas désagréable, à amener l'intrigue sur le plan social. On peut être un peu déçu de voir que la question sexuelle est décrite sans aller dans des profondeurs ou des abysses extrêmes. On reste bien souvent sur le plancher des vaches, et la scène d'amour avec Melissa Sagemiller reste, dans ses enjeux, assez théorique, sans que ça aille très loin. Mais il y a du social, comme à la bonne époque du cinéma fantastique. Desmond gravit les échelons et semble se socialiser, et devient même un homme dès que la poupée Nikki fait irruption dans sa vie. Là où on s'attendait à une spirale infernale qui détruit sa vie sur le plan social, psychologique et professionnel, LOVE OBJECT surprend dans le sens où c'est exactement le contraire qui se passe. Bon Point.
Cette option s'avère payante en ce qui concerne le personnage du voisin Udo Kier, en retrait pendant tout le film, mais qui finit par y entrer de force par un décalage de point de vue intéressant (trop objectif à mon goût, mais bon...). D'épié, Kier devient mateur inquiet malgré lui, et ne sachant pas que la compagne de Desmond est un jouet, il flaire la maltraitance, mais est bien embêté. Ces choses-là (mettre le nez dans les affaires du voisin) se font-elles ? Et le pauvre Udo est tiraillé par le doute sincère et la non-assistance à poupée en danger. Ça donne la plus intéressante et pas la moins drôle scène du film, qui se structure sur un acte de serial-killerisme complètement détourné et assez dérangeant (même si la mise en scène n'est pas extraordinaire, l'idée fonctionne bien). Une autre séquence, celle de la fin, reprendra cette idée et la rendra encore plus énorme, séquence extrêmement bien relayée par un personnage secondaire fantoche mais rigolo, le policier, qui se révèle être un abruti de première, sûr de lui (le contraire de Kier ou Harrington), et dont les préjugés font tout foirer. Très belle idée.
 
Malheureusement, si la mise en scène est classiquement soignée (petit jeu léger sur les lumières notamment, dont celle du nouveau bureau de Desmond qui me semble une bonne idée), il n'y a rien d'extraordinaire. Ça serait presque sobre. Ça découpe gentiment, mais sans effort d'expression personnel. Sans que le film soit totalement sous l'emprise du scénario parfait (cf. FAUX AMIS), Robert Parigi joue de l'illustratif. On fera avec. Malheureusement, certaines interventions plus marquées du réalisateur alourdissent mine de rien (car cela ne se joue que sur des détails) le propos du film. Le fameux eczéma notamment, et surtout la vision toute subjective de la belle Melissa Sagemiller, décrite de façon complètement pouêt-pouêt : plans fantasmés à trois francs six sous, ralentis de la mort dignes des plus mornes films de college, avec sourire angélique (et complètement factice) à la caméra, scène de sexe ignoblement fleur bleue et d'un hollywoodisme qui détruit en partie les options du film, et enfin charactérisation absolument maladroite des scènes de sex-shop. Ça, ça ne marche absolument pas, et ça plombe le film dans ce qu'il avait d’un peu original. Desmond vivant une double relation, chez lui avec la poupée, et au boulot avec la Melissa, relation dont chaque pendant nourrit l'autre (même si c'est sur le mode conflictuel), la partie Melissa parait assez faible par sa charactérisation par moments. En insistant moins et en n'introduisant pas ce romantisme dans le film, Parigi ne l'aurait pas déséquilibré. Et d'une.
Du coup, la mise en scène, modeste et soignée (relativement, gentiment illustrative disons) parait beaucoup plus maladroite dans son ensemble, et c'est d'autant plus dommage que la partie poupée Nikki est décrite de manière terre à terre, et révèle avec une économie d'effets un petit suspense pas désagréable.
Sinon, la mise en scène est très calme et sans malice. Le film doit plus au développement de son sujet qu'autre chose. On note quelques tics ici et là, malgré le parti pris illustratif, dont le son notamment et la gestion des "petits détails signifiants", qui relèvent presque du tic de court-métrage. Dommage. Du coup, pour toutes ces raisons, la dernière partie, qui aurait pu donner quelque chose d'étonnant, parait bien mécanique et désincarnée, et encore, le personnage du policier stupide est là ! C'est donc globalement et largement timide, et malgré l'agréable option de ne jamais faire de la poupée une cousine, même fantasmée, de Chucky (elle n'a aucune personnalité et ne bouge que par le montage), on reste quelque peu sur sa faim, et surtout, on craint que LOVE OBJECT ne s'oublie très vite. C’est peut-être aussi la faute à un casting ou à une direction d'acteurs trop sage, et là aussi sans parti pris. Il vaut sans doute mieux risquer le plantage dans des choix moins évidents et terre à terre que d'assurer ses arrières pour finalement minorer son projet et le faire rejoindre l'étagère des "produits de plus". LOVE OBJECT, s'il est sympathique par certains aspects, est surtout un film à regarder s'il n'y a rien d'autre à faire. Ce n’est pas déshonorant, mais le canard repart sur toutes ses pattes. À vous de juger...
 
Tranquillement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Analogia

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Monsieur Cre 14/03/2006 13:57

La brioche de MONIQUE est à peu près la même que pour celui-ci. Dupontel, mono-expressif, en passe de devenir dépressif, en instance de se faire plaquer par sa femme, ses beaux-parents le détestent, ses amis sont de gros beaufs, commande une poupée en latex sur le Net. La poupée servira de catalyseur, et à la fin, tout le monde est heureux, épanoui, intelligent, les préjugés envoyés à la poubelle, c'est beau l'amitié, c'est beau l'amour, c'est beau la famille.
Et bien sûr, cet immonde navet est réalisé avec les pieds. Le pire étant que la réalisatrice dont j'ai heureusement oublié le nom a récidivé avec MARIAGES !, mais là, je n'ai pas tenu jusqu'au bout.