INCIDENT ON AND OFF A MOUTAIN ROAD, de Don Coscarelli (série MASTERS OF HORROR, saison 1, épisode 1, USA-2006) : le choeur de la plus sombre Amérique

Publié le par Dr Devo

(Photo : "Lue Trove" par Dr Devo, d'après une image du film BUBBA HO-TEP de Don Coscarelli)

Chers Focaliens,
 
Comment s’appellent ces asymptotes qui se répondent de manière symétrique ? [J’espère que le mot "asymptotes" est le bon pour décrire ces courbes qui se rapprochent des axes, mais à l’infini… Chez moi, les calculs d’intégrales se limitent à l’écoute du chanteur français Evariste !]
 
Finalement, celui qui a le plus à perdre ou à gagner avec cette série MASTERS OF HORROR, c'est bien Don Coscarelli, moins populaire aux yeux du grand public sans doute (ce qui peut être moins vrai aux USA). Et surtout, le réalisateur, pas si vieux que ça (52 ans), a une carrière bizarre. Depuis 1976, il a réalisé une dizaine de films si on compte cet épisode de MoH, dont quatre films autour de la série des PHANTASM, dont le Marquis nous avait déjà parlé. Coscarelli n'a pas de chance : son plus gros succès, c'est le premier PHANTASM, qui a fait de lui, bonne ou mauvaise chose, un réalisateur culte. Ce succès, il ne le retrouvera que récemment avec le très beau BUBBA HO-TEP, dont j'avais parlé et qui sort dans une dizaine de jours au cinéma, dans un nombre déplorable de copies sans doute, mais bon... Allez le voir ! Elvis est vivant et JFK est noir !
 
PHANTASM était une chose absolument superbe, un objet irréel à la force hypnotique et au montage merveilleux. Les autres films de Coscarelli furent plus inégaux malheureusement. Mais même dans ses productions les moins abouties, il y a quelque chose de bizarre chez Coscarelli, il y a toujours un petit machin à manger qui fait qu'on se dit que le gars n'est pas mort, et qu'il pourrait se réveiller et faire très mal ! C'est un peu le contraire de Tobe Hooper ! Le réalisateur de MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE a une piètre carrière, mais on n’attend quasiment plus rien de lui, et on se dit que les carottes sont déjà bien cuites. Ce serait d'ailleurs un exploit que sa participation à cette série change la donne. [En même temps, s'il a envie de nous surprendre, il est le bienvenu !] Le monde  est bizarre, en fait.
 
Si on suit l'ordre de diffusion de la série, c'est Coscarelli qui ouvre le bal. INCIDENT ON AND OFF A MOUNTAIN ROAD, ça s'appelle. Superbe titre, d'ailleurs. Mais concentrons-nous. En voyant ce moyen métrage, je me suis dit que le temps s'était bien éculé et que, malgré nous, on était passé à quelque chose d'autre. Si vous êtes nés dans les années 70, calmez-vous, allez regarder Les Chiffres et les Lettres, votre temps est passé et on a déjà tourné la page. Ce n'est ni bien ni mal, mais c'est comme ça.
 
Le fantastique a changé aussi. Et je n'avais jamais mis le doigt dessus, même si je le pressentais. Mais une époque est assurément révolue, et finalement, il faut bien l'avouer : on juge les films fantastiques avec des critères qui, s'ils sont pertinents (ce qui reste à voir...), n'ont plus court. Parce que les films ne se font plus de la même manière. Et ne sont plus vus de la même manière.
 
INCIDENT ON AND OFF... m'a bien aidé à me rendre compte de la chose, et en quelque sorte, m'a fait admettre définitivement la chose. Enfin, on verra. Quand le générique de fin est allé mourir au bout de la cassette, je me suis dit que les films fantastiques contemporains étaient (en quelque sorte) bien plus rationnels, ou bien plus "crédibles" que leurs prédécesseurs. Et c'est un constat étrange à faire quand on a connu les vidéoclubs et les réalisateurs qui sont célébrés dans MoH, parce que justement, aussi loufoques soient-ils, ces films de Carpenter, Cronenberg et les autres paraissaient en quelque sorte assez inspirés par leur époque, assez sociaux d'une étrange manière (comme nous le montrait le passionnant documentaire AMERICAN NIGHTMARE). Pourtant, les films produits dans les années 2000 par des réalisateurs plus jeunes semblent valider l'hypothèse d'une certaine rationalisation du fantastique. Ou plutôt, ces films cherchent à construire un contexte crédible, dont les tenants et les aboutissants font peur, parce que justement, une fois dévoilé le principe fantastique du film (ex : un homme se retrouve enfermé avec un autre dans des toilettes abandonnées, avec pour seul renseignement un magnétophone), le reste coule avec logique et construction, et c'est pour ça que ça fait peur.
 
Chez Coscarelli, ce n’est pas old school, c'est carrément autre chose. Le fantastique est plus illogique, plus abstrait, et peut-être la peur ne se diffuse pas de manière aussi rationnelle que dans SAW, par exemple. Allez savoir. Je ne suis pas sûr de mes allégations, pas complètement. Mais le débat est lancé. Je vous informerai bien sûr de l'évolution de ma réflexion si elle mûrit. En tout cas, même si je n’arrive pas complètement à mettre le doigt dessus, ça fait bizarre de se rendre compte après coup (a posteriori) de manière plus consciente, qu’une page est tournée. Et ça, ça ne fait pas de doute.
 
Alors il va falloir retrousser sérieusement ses manches pour vous donner une idée de INCIDENT ON AND OFF... Ce n’est pas du gâteau, les amis. La chose, si elle se comprend facilement à l’écran, est dure à résumer sur le papier, surtout en gardant à l’esprit de ne pas en dire trop, de rester volontairement évasif (ça fait d’ailleurs longtemps, je le note, que je ne m’étais pas plaint à ce sujet).
 
INCIDENT… est adapté d’une nouvelle de Joe R. Lansdale, que Coscarelli avait déjà adapté dans BUBBA HO-TEP (c’est Lansdale qui, apparemment, a écrit d’ailleurs le scénario de la préquelle de ce film, BUBBA NOSFERATU, oui, oui bien sûr, qui est actuellement en cours de préparation, et dans lequel Elvis tournera un film à Hollywood avant d’être submergé par une horde de vampires femelles ! Chic alors !).
 
Bree Turner, belle jeune femme, est au volant de sa voiture de nuit sur une petite route de l’Oregon. En changeant de station sur son autoradio (qui diffuse une horrible chanson rock !), elle tamponne une autre voiture bizarrement arrêtée en plein milieu de la chaussée. Sonnée, Bree perd conscience quelques instants, semble-t-il, et se rappelle (flash-back) sa rencontre avec Ethan Embry, jeune homme un peu cynique mais charmant, qui allait devenir son mari. Quand elle revient à elle, Bree se rend compte que sa voiture refuse de redémarrer. Elle va jeter un coup d’œil à l’autre véhicule. Bizarrement, il est vide et abandonné, mais de larges traces de sang maculent les sièges. Bree appelle à l’aide. Pas de réponse. En suivant les traces de sang, elle s’aperçoit que la personne qui conduisait cette voiture est descendue en contrebas de la route, dans la forêt. Elle appelle de nouveau. Pas de réponse, mais elle aperçoit la silhouette d’un homme très grand et très massif (un peu dans le style JEEPERS CREEPERS) qui vient vers elle. Bree s’excuse par avance d’avoir eu cet accident, tandis que l’homme remonte vers la route. Lorsqu’il arrive à quelques mètres d’elle, elle s’aperçoit que l’armoire à glace (au visage franchement inamical !) traîne par les cheveux une jeune femme qui crie immédiatement à l’aide. Ça ne fait aucun doute : c’est la conductrice de la première voiture.
L’homme étrange se met à poursuivre Bree, qui tente de s’échapper par la forêt. Une course poursuite infernale commence. Bree se souvient alors de l’évolution de son couple, et de son étrange mari… Bizarrement, la lutte avec l’homme-croquemitaine sera l’occasion d’un parcours désespéré entre survie et introspection !
 
On l’aura compris, Coscarelli a choisi, comme à son habitude (et en se fichant complètement du qu’en-dira-t-on une fois de plus) de construire une intrigue basique, mais d’une manière complètement inédite et étrange. Et j’ajouterai même, complètement malpolie ! Quoi de moins logique en effet que de construire un récit de "survival horror", comme ils disent, en faisant du montage alterné, et d’une, et en consacrant la moitié du métrage à un flash-back dont on se demande bien ce qu’il vient faire là ?
 
La logique est résolument antinomique. Si l’on comprend vite à qui on a affaire avec cet affreux croquemitaine (très naturel et complètement anxiogène dans sa capacité à gérer du fantastique, alors même que ce type de personnage est un cliché ambulant), on est sans cesse déséquilibré par ces souvenirs interruptifs qui viennent casser le rythme de la poursuite horriblissime. Drôle de parti-pris. Dans le même mouvement, on comprend la chose un peu mieux au fur et à mesure. Le mari de Bree n’est pas piqué du hanneton. Désabusé mais attentif, ne se faisant aucune illusion sur la nature violente de ce monde, c’est aussi un passionné de nature, qui vit loin de tout dans la splendide forêt de la région. Une vie de reclus dans une des plus belles parties du monde. Et l’on croit comprendre que dans l’apparition du Monstre-croquemitaine, c’est le mari de Bree qui avait raison, et que ce monstre humain n’est qu’une sorte de synthèse, de réceptacle de la violence du monde. Le flash-back fonctionne à fond : il donne à la poursuite et au monstre une profonde symbolique, qui le rend encore plus terrifiant. Bree, qui a la tête sur les épaules mais qui est sans doute moins noire dans sa vision du monde (c’est une jeune femme très simple et naturelle), semble alors en prise directement avec la  vision du monde de son mari. Elle en fait l’expérience. C’est glaçant, et très vite, on est happé par ce dispositif de montage alterné qui, s’il déstabilise dans un premier temps, assied complètement le film dans une horreur paradoxalement incarnée et mythique (ce que, par exemple, faisait très bien, dans un autre registre, le fabuleux CANDYMAN de Bernard Rose).
 
Et puis, encré sur ce solide principe de narration et de mise en scène, on s’aperçoit… Comment vous dire ? Que les choses ne sont pas aussi fixes que ça ! Certes, on se serait contenté du dispositif tel que je viens de vous le décrire, et haut la main en plus, en se disant que oui, bien sûr, c’est moins ambitieux que PHANTASM, mais on est ici à la télé, et dans un moyen métrage. Ça fait partie du jeu et des contraintes. Et très vite, je me suis dit que ce n’est pas parce que le jardin est petit qu’il n’est pas magnifique ! Yummy yummy !
 
En arrêtant là la description proprement dite, je peux vous assurer qu’il n’en est rien ! Plus le film avance, plus le film change de ton et nous ballade dans un univers de plus en plus subjectif, où les enjeux deviennent plus ambigus. Pour le dire autrement, au fur et à mesure du film, le flash-back change touche par touche de statut et de propos, et du coup, la partie "survival" aussi. La réalité devient de plus en plus mouvante, et les sentiments s’écroulent dans un jeu de poupées russes (pan dans ta face, Klapish !) vertigineux, abyssal, intime et noir. Plus on avance dans le film, plus les sentiments grossissent, plus la focalisation se déplace (vers l’héroïne notamment) et plus la peur liée à cette poursuite gore devient globale et ambiguë, ou plutôt, plus elle s’approfondit jusqu’au vertige.
 
Allez, je crache ma valda : c’est soufflant ! Et sublime. Sous le fantastique de la situation de départ, il y en a un plus troublant encore, plus dantesque mais plus humain, et petit à petit, les sentiments et les événements dichotomiques (passé contre le présent) se fondent dans une geste paradoxale mais terriblement précise.
 
Et comme Coscarelli est un malin, il fait semblant, dans la chute du métrage, de remplir le cahier des charges, mais en fait, non ! La fin du moyen-métrage n’est pas une chute…
 
Bon, comme vous le voyez, c’est bouleversant en trois coups de cuillère à pot, et dans le cadre le plus étriqué, ou disons, le plus convenu. Mais il n’y pas que ça ! La mise en scène, ce n’est pas dégueu-dégueu non plus !
 
Comme je l’ai déjà dit (enfin, ça dépend dans quel ordre je vais publier ces articles !), MoH est une série qui a quelques sous en poche, et surtout qui assure un certain soin de mise en scène. La lumière n’est jamais ratée jusqu’à présent, et les décors ne font pas cheap. C’est soigné, disons (ce qui ne veut pas dire intéressant, notez…).
 
Avec INCIDENT ON AND OFF…, on passe à la vitesse supérieure. Par la photo d’abord. De jour, naturelle, belle et soignée dans le flash-back, mais attention, très stylisée par endroits (la scène d’amour). Et dans la forêt, c’est très simple mais très beau : lumières blanches rasantes, donnant un côté luisant à l’ensemble, effets numériques complètement antinaturels mais très beaux (le plan sur la lune !!!!!!!!!), convocation des éclairs de manière atonale presque, sans justification, etc. Les armes utilisées par le metteur en scène sont peut-être communes, mais leur utilisation est très personnelle, et surtout relayée par une direction artistique pointilleuse. La forêt est très étonnante, à la fois naturelle et fabriquée (un endroit de fantasme et de contes quasiment). Et les scènes d’intérieurs (toujours dans la partie "présent", enfin, vous verrez), sont très cliché, très fabriquées, mais efficaces et plus originales qu’il n’y paraît (Les sirènes ! Quelle belle idée !). C’est là que se joue la conscience du film, d’ailleurs. Côté montage, c’est plutôt efficace, très rapide, et comme d’habitude, ça acquiert beaucoup de personnalité, parce que Coscarelli sait utiliser échelle de plans, cadre et spatialisation avec souplesse et efficacité. On a l’impression de quelque chose d’effroyablement luxueux, et sans limite. Le son aussi sait ménager ses pauses et ses effets, chose qui, dans le fantastique contemporain, tend à se perdre (le son étant souvent considéré, au contraire, comme un guide-fil et non pas une source de rythme ou de nuance).
 
Le film ne serait pas si beau et surtout si poignant (c’est d’une tristesse à déchirer l’âme) si les acteurs, très précis, plutôt attentifs et contrôlés n’incarnaient pas le tout avec un joli naturel. John DeSantis (le croquemitaine) est très bon, et Angus Scrimm, le célébrissime acteur de PHANTASM, à 80 ans ou presque, assure drôlement et arrive, ô miracle, à faire passer son rôle avec finesse, absurdité et précision. [C’est un personnage fabuleusement intéressant, et c’est même le cœur du film. Ses dernières paroles sont intenses. Coscarelli lui confère un étrange statut, à la fois cliché du récit, chœur antique, voix didactique de la mise en scène, etc. Stop, je n’en dis pas plus.]
 
On ressort de INCIDENT ON AND OFF… avec le cœur et l’âme brisés, complètement conquis par le film, qui nous laisse les jambes tremblantes et l’âme noire. On se dit que Coscarelli fait effectivement du fantastique old-school, mais cette conclusion ne nous satisfait pas. Les films de Coscarelli, quand ils sont aboutis comme ici, finissent par ne plus ressembler à rien, et ouvrent de sacrés horizons poétiques. Et ça fait définitivement du bien par où ça passe.
 
Extrêmement Vôtre,
Dr Devo
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Publié dans Lucarnus Magica

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Dr Devo 21/03/2006 19:41

J'ai failli aller au BIFF cette année, mais non... Mes petits espions ont été y faire un tour cependant! On a consacré sept articles à MASTER OF HORRORS clique sur le lien à la fin de cet article! Quant à moi, je vais aller voir ton site toute de suite!Merci encore et j'espère à bientôt!Dr Devo.

devils 21/03/2006 18:49

Bravo pour ton article sur les Masters of Horror, c'est rare d'en entendre parler hors magazines spécialisé dans le cinéma de genre et même suur les blogs !
Pour les Bronzés 3, tout à fait c'est une grosse m.... !
Fan du cinéma d'horreur avec tous les films en bande annonce, et en ce moment en direct live du BIFFF , festival du film fantastique en Belgique !
Viens faire un tour sur le blog de DEVILS !
Pour revenir aux Master of Horror, à partir de Jeudi tous les épisodes seront présentés en photos et avec leurs bandes annonces en exclusivité sur mon blog, de quoi accompagné tes articles !
Alors soyez nombreux à venir visionner les BA !
Quand à ton blog, bravo à toi car il est bien agencé et bien écrit !
DEVILS !
 

l'écailler 02/03/2006 17:22

Salut,Je suis complètement d'accord avec ton analyse, cet épisode est soufflant, le génie de Coscarelli étant d'avoir su incorporer dans le style très roots des films d'horreurs des années 70, les dernières "innovations" léchées des séries télé (LOST en particulier et ses flashbacks à répépétition), pour mieux nous prendre à rebrousse poil.Un film à diffuser le 8 mars prochain, journée de la femme.PS : Désolé, je n'ai pas trouvé ton documentaire. Peut-être en frappant à la porte de France3?

Le repassant 08/02/2006 14:19

Y a t'il un lien avec Mr Galois? PArce que c'était pas du tout un spécialiste d'intégrales!

le gros lourd 08/02/2006 14:05

 Je confirme la premiere partie de l'article docteur, dans SAW, la peur ne se distille pas........... du tout.Pour etre tout à fait honnete, je me souvient d'avoir juste esquissé un sourire en découvrant le magnetophone dans la poche du kidnappeur de la famille du medecin et le faux cadavre au milieu de la salle de bain a la fin (mon cerveau etant en stand bye à ce moment la, j'avoue que j'ai marché) point barre.Alors que je me suis fait peur avec juste un lustre en cristal qui gigotte et le chien qui gratte au mur dans le premier amityville de 1979.No comment.