UN HOMME QUI DORT, de Bernard Queysanne et Georges Perec (France-1974) : Cause Sans Rebelle

Publié le par Dr Devo

(Photo : "Kung-Fu Fighting (abolition de la fonction repeat)" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
Les Ricains, les Ricains, ça va un moment. Chez nous aussi, on a de beaux assassinats.

Et ce n'est pas parce qu'on est bien chez soi avec ses petites cassettes Hi-8 qu'il ne faut pas sortir de temps en temps. Surtout quand on a la chance d'habiter dans la grosse ville. J'avais déjà parlé ici de ce gros centre d'art contemporain dans la périphérie de ma ville, qui est doté de deux salles de cinéma quasiment flambant neuves (ce n'est pas tout à fait le cas, mais c'est l'impression que ça donne). Depuis cette année, les deux salles sont ouvertes tous les week-ends pour une programmation art et essai tranquille, à peu près la même que celle qu’on trouve en ville (mais beaucoup moins chère). Et puis ils continuent aussi de ressortir quasiment toutes les semaines des films de derrière les fagots, ou alors des espèces de classiques qui me servent quelquefois de séances de rattrapage. Après avoir vu ces dernières semaines et en leur présence quelques films de Jean-Marie Straub et Danielle Huillet, voilà que je peux profiter de découvrir le film de Georges Perec et Bernard Queysanne. Alors oui, du coup, on sort avec plaisir. Les gens qui habitent ma région vont tout de suite voir de quel endroit je veux parler. Je leur adresse ce message solennel : les séances dites de "cinémathèque" sont gratuites ! En général, et malgré ce non-prix défiant toute concurrence, il n'y a pas foule. Mais là, pour UN HOMME QUI DORT, il y avait bien une soixantaine de personnes ! Étonnant, non ? J'ai vu là l'année dernière deux splendeurs de Derek Jarman (EDWARD II et LAST OF ENGLAND) avec deux pelés et trois tondus qui se comptaient sur les doigts d'une main. Bah, pour une fois qu'il y a du monde, on ne va pas se plaindre.
En première partie, le fameux court-métrage de Jean Genet, déjà vu il y a quelques années. Je suis arrivé en retard, et j'en ai donc loupé la moitié sans regret (ça a un peu vieilli, à mon goût). Puis après, le "grand film".
 
Les années 70 à Paris. Un étudiant (Jacques Spiesser, parfait) lit un livre de sociologie dans la pièce qui lui sert de minuscule appartement. Dans les combles. L’équipement est bien rustique. Un lit une place qui tient plus de la banquette qu'autre chose, un bol, une série de minuscules étagères, un bassin, un miroir cassé et le plus petit lavabo du monde. Il s'endort. Quand il se réveille (avec l'apparition de la voix-off, soit Ludmilla Mikael, vraiment très bonne d'ailleurs), il va à la fac, cherche sa salle d'examen, s'installe à la table qui lui est destinée, et en plein milieu de la rédaction de son devoir, il arrête de composer.
Faux départ. L'étudiant est de nouveau dans sa chambre. La voix-off qui le tutoie (presque comme un "je", ou "je" et "tu" et le "narrateur" en même temps, va savoir) annonce que non, il n'ira pas à la fac, il ne sera pas présent à son examen, il le ratera, il n'aura pas la licence, et d'ailleurs il ne fera plus rien. Il restera là, dans sa chambrette misérable, à ne rien faire d'autre qu'à observer le mobilier bien janséniste, à fumer et à faire des réussites. Il ne sortira qu'un minimum, et sans but encore. Il ne fera rien, il ne cherchera rien, et il n'accomplira rien...
La non-vie commence, ou plutôt l'existence hors la vie. Un processus qui charrie un lot de réflexions complexes et fugaces, et que le corps et l'esprit ressentent avec force.
 
Et bien voilà, ça, c'est du résumé. Clair, net, court, précis. Ça change un peu.
Quel drôle de bidule que cet HOMME QUI DORT. Ça se passe en 1.37 et en noir et blanc. Et au bout de dix minutes, même si le film n'est pas laid du tout, on sent comme une frayeur, comme une limite, comme une impasse. Le film va se casser la figure, c'est évident. Parler de rien sur rien, pourquoi pas, mais filmer le rien sur rien, pas possible. Il faudra peu de temps pour revoir notre jugement et faire pencher la balance dans le sens complètement inverse.
 
Etrange propos et étrange modus operandi (Ouais !!!!!). Cette voix-off qu'on croit monocorde (et qui ne le sera pas justement) rappelle vaguement une narration "à la manière de Duras-Le-Film", c'est-à-dire non pas une prose dans le style Duras-Contre-Attaque, mais une intonation peut-être, une inspiration durassienne. En fait, pas vraiment, mais le temps de l'acclimatation, on y pense. La voix tutoie donc le jeune homme. Voix intérieure ? Pourquoi pas ? Voix du créateur ? Oui, oui. Voix qui tutoie le spectateur ? Si tu veux. Elle paraît presque donner des ordres au fur et à mesure, même si elle semble aussi balancer deux ou trois jugements bien sentis et impitoyables de temps en temps. Elle finit aussi par avoir une valeur descriptive, plutôt théorique d'abord, puis de plus en plus incarnée. Plutôt objective d'abord (tout cela est assez poreux et poétique pour que ces remarques ne soient, dieu merci, pas tout à fait justes, la réalité est plus ambiguë), puis plus subjective, plus "engagée" dans le sentiment, en quelque sorte.
En tout cas, ce qui est sûr, c’est que le jeune homme décide de ne plus rien faire. Il erre dans la ville, avec un protocole du contournement strict qui lui fait perdre des heures, mais sans aucun but. C'est l'errance la plus volontaire et la plus totale. Si le film était plus récent et plus bourgeois (et produit par Richard Gere !), on se dirait : "Ah non ! Encore un truc sur le bouddhisme !" Mais restons sérieux. Le pauvre Jacques se détache du monde, vit selon ses propres heures, sa propre géographie réinventée de la ville, et selon ses propres rituels qu'il s'attache à vider de sens autre que mécanique (cf. le repas, la prise de café, etc.). Echapper à la ville et à sa propre vie, c'est peut-être échapper à l'histoire et à l'Histoire. Cliché ? Peut-être, ou peut-être aussi est-ce un sentiment moderne et partagé par ceux qui ne sont pas encore morts, tout bêtement. En tout cas, UN HOMME QUI DORT prend pour la première fois ce non-désir à bras le corps, analyse les dégoûts, ou du moins la fêlure, et s'observe lui-même (le film et le jeune homme) comme un animal de laboratoire, voix-off en plus, c'est intéressant. Peut-on sortir de la vie, ne souhaiter rien et surtout ne rendre aucun compte, ne jouer aucune imposture sociale, culturelle ou morale, et peut-on échapper à un monde fêlé (ou qui a laissé apparaître une fêlure) ? Enfin, quand le tout n'est rien, qu'est-ce qu'il reste ? Echappe-t-on à sa vie de robot ? On en recrée une ? Devient-on un animal ? Peut-on se résoudre à refuser de laisser parler son parcours, et le peu de culture apprise ça et là, et les laisser parler à notre place ? Et si les lectures et les expériences qui sont les nôtres parlent à notre place mais ne nous représentent en rien, peut-on décider de les bâillonner ? Quitte à ne plus rien dire et à ne plus intervenir, d'ailleurs...
 
Mesurer le rien, se positionner par rapport à lui et refuser la vie, ce n’est pas une sinécure, c'est du boulot de non-boulot, et c'est usant. Et c'est complexe et rempli d'interrogations cruciales. Attention, ne pas voir dans ce film une sorte de rêve anarcho-romantique ou gentiment suicidaire cheveux au vent. Non, rien de tout cela. Ici, on prend des dispositions et on s'y tient. Le romantisme est interdit, et la politique aussi dans un certain sens. Et ce n'est pas parce qu'on pousse le bouchon aussi loin qu'il ne se passe rien.
Au contraire même, le film, largement passionnant, ne nous ennuie à aucun moment bien entendu. Voix-off, c'est d'accord. Mais aussi un 1.37 très beau, avec moult photographies, plutôt évolutives et riches (de belles surexposition, notamment). Pas de champ / contrechamp (en fait, il y en a, mais ils ne sont pas juxtaposés bien souvent), mais énormément de montage qui cherche la fulgurance, mais qui sait être aussi calculateur. Des mouvements de caméra très nombreux, utilisant tout le spectre des figures autorisés ou pas, utilisant toute l'échelle des plans, mais en jouant sa partition non plus de manière harmonique (comme 99,98% des films), mais de manière absolument atonale, au contraire. Les plans ne nous plongent que peu dans un univers fantastique. Les rushes sont terre à terre le plus souvent (mais pas toujours !). Par contre, la construction de l'ensemble est largement atonale, oui, c'est le mot décidément, se déconstruit et trouve un autre ordre, intuitif mais qui cherche dans une bonne direction. [Je note la répétition des axes en enfilades (les chaises sur les tables d'examen d'abord), puis les différentes et incessantes reprises de ce mouvement et de cet axe, qui ne va pas sans rappeler la construction analogue dans LA BELLE CAPTIVE de notre ami Alain Robbe-Grillet, qui, rappelons-le, est un cinéaste génial ! Tiens, je crois que c'est la première fois que j'emploie ce mot sur ce site en plus de 360 articles... c'est curieux, ça...). Cet axe en enfilade et en travelling sera contrarié par des panos et autres mouvements qui se répètent dans quasiment toutes les combinaisons possibles, et tant qu'à faire, qui finiront par se fondre et former autre chose (comme le rappelle, par exemple, le dernier plan, très beau). Sans en avoir l'air, on s'aperçoit que dans ce maelström prenant et bouleversant (en plus des attaques du texte qui joue avec le tout, sublime !) n'est pas un bloc monolithique, ou au contraire seulement chaotique, mais que plusieurs périodes ou plutôt mouvements s'en dégagent de manière très claire et pas forcément intellectuelle, mais cinématographique et sensuelle. Car UN HOMME QUI DORT, malgré son propos, n'est pas un pensum post-moderne à la mord-moi-le-philosophe-branchouille-(dé)contructiviste. C’est une incroyable aventure sensuelle. Sensuelle d'accord, mais attention, ça gratte, ça démange, ça mine et ça bouleverse. C'est bougrement incarné, voilà ! Rien n'est en fait dans la facilité, mais tout s'exprime franco et en toute générosité.
Et on se retrouve donc, au gré des époques du film, complètement bouleversé, souvent désespéré par le sentiment inouï qui ressort du film de mettre le doigt sur des choses que l'on connaît exactement, parfaitement, et qu'on n'arrive pas nous-mêmes à désigner (ou alors de manière si parcellaire). C’est déjà extraordinaire. Mais le refus de glorifier le processus et le mal-être, comme le refus de lui cracher à la gueule, bref, le fait de ne s'intéresser qu’à l'essence (j'allais dire métaphysique, puis mystique) du processus, ça, c'est la classe et la baffe absolue. Rien que pour ça, je ne vois pas comment un incident industriel tel que ce film pourrait se reproduire en 2000 et des brouettes... [Qui pourrait, d'ailleurs ?] Pas de complaisance donc.
Comment cela est-il possible ? À cause de deux choses. D'abord, le son magnifique, décalé, musical ou pas, c'est très beau. À ces époques (Robbe-Grillet encore, Le-Retour-du-Duras-episode-VI, ou Syberberg, l'allemand malade), en ce temps, comme disait Deleuze (que je n'ai pas lu mais qu'il m'est arrivé d'entendre), le son et l'image s'interposaient, se contredisaient et se fondaient dans une nouvelle matière, chose que les spécialistes du métier, désormais, ne connaissent plus : un son est off, on, sur telle ou telle voix, mais il n'est jamais décalé. Un son, c'est synchrone avec l'image, et quand on décale, c'est une fois par film, en criant qu'on est un génie (IL ETAIT UNE FOIS EN AMERIQUE par exemple, de Leone, que j'aime bien (Leone) ceci dit).
Bref, quand le son devient une ressource libre et malléable, et qu'on envoie bouler le synchronisme, bah, on fait du cinéma.
Autre raison de l'incroyable force du film : la formidable malice et gourmandise du cadrage, du montage et des mouvements de caméra. Ça finirait presque par être baroque. [Sur ce point, les artistes-plasticiens contemporains, par exemple, qui abordent ce genre de thèmes, font dans le minimalisme et / ou dans l'épuré et / ou dans le répétissionisme, etc. N'importe quoi !]
 
Et encore, il faudrait, pour bien rendre compte du film, parler un peu plus de son contenu, qui fourmille, qui est complexe, mais qui est aussi d’une précision et d’une pertinence extrêmes. Mais je préfère vous laisser découvrir cet aspect du film en toute innocence, sachant que le sujet du film lui-même perdrait de sa pertinence en étant couché par écrit. Il y a des choses qui se vivent en quelque sorte, et ici, c’est d’autant plus vrai que le rythme très varié de ce film peut vous emporter de manière curieusement sensuelle et implicante dans des affres vertigineuses… et généreuses. On dira seulement qu’il ne s’agit pas là d’un pamphlet tranquillement libertaire ou d’un récit de jeune fumant du haquique parce qu’il s’est rebellé contre le Monde. La chose est immensément plus subtile et s’affranchit justement de tout discours entendu, ou de toute forme de récupération intellectuelle ou autre. Son impact est universel, et résonne dans notre société occidentale avec une force incroyable qui n’a pas perdu ne serait-ce qu’un chouïa de pertinence, malgré les 30 ans qui se sont écoulés depuis sa création. Mine de rien, et avec un sujet que, sur le papier, on pourrait hâtivement croire attendu, les deux réalisateurs dévoilent de manière implacable et sans concession le drame monstrueux de nos existences, drame difficile à définir et à mettre en exergue, tant il est bien dissimulé sous la politesse du monde. UN HOMME QUI DORT est donc sans conteste, pour cette raison et pour le reste, un film immense. Ça ne serait pas du luxe d’éditer ça en DVD, d’ailleurs.
 
Passionnément Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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zoso 20/12/2007 17:34

Le DVD est donc sorti et est en vente ds toutes les bonnes poissonneries...http://dndf.over-blog.com/article-14365731.html

Dr Devo 19/11/2007 03:41

Et bien merci Bernard!!C'est toujours un plaisir de voir sur ce site un commentaire laissé par un réalisateur et c'est totalement rare. Voilà qui fait plaisir et surtout la nouvelle de la sortie dvd est rejouissant au plus haut point!Merci pour l'info!Dr Devo

Queysanne 18/11/2007 11:48

Je découvre aujourd'hui votre article sur "Un Homme qui dort" et je dois reconnaitre que le l'ai lu avec beaucoup de plaisir. Vous êtes un spectateur bien réjouissant.  Votre attente d'un DVD ne sera plus très longue puisqu'un coffret sera disponoble le 4 décembre prochain.  faites suivre l'information et continuez pourtant à fréquenter  les salles obscures.AmicalementBernard queysanne

KANT 18/03/2006 00:00

Superbe! Je tombe là dessus en extase.... Je fais un lien avec le blog de Morphée. Merci pour cette découverte. Je vais chercher le film....

Dr Devo 09/02/2006 22:51

En fait les Krasheurs sont des amis bloggeurs (président du fan club du Marquis!) qui ont découvert et defendu matiere focale il y a deja bien longtemps;La remarque était ironique mais pas du tout mal attentionné!Ceci dit mr RAPP vos réponses étaient très drôles.Dr devo.