LA VIE AQUATIQUE de Wes Anderson (USA, 2004) : Regarde les Hommes Nager

Publié le par Dr Devo

(Photo : "Incongru !" par Dr Devo).

Chers Membres de la Famille Focalienne et Chers Ceux qui Veulent,
 
Ça y est, il l'a vue, le bon Docteur, il l'a vue cette VIE AQUATIQUE tellement attendue. Il faut dire que parmi les cinq ou six réalisateurs qu'il suit avec un plaisir particulier, au fil des années, Wes Anderson figure en bonne place. Il se souvient avec émotion de la séance extra-terrible que fut celle de RUSHMORE (exécuté dans des conditions abracadabrantesques qui mériteraient un article à elles toutes seules), le deuxième film de Anderson. Ce fut un choc complet pour des milliers de raisons dont certaines ne sont pas dans le film. Il a suivi avec attention les formidables aventures de la FAMILLE TENNENBAUM, et il continuera de conseiller jusqu'à la fin de ses jours BOTTLE ROCKET, le premier film du Monsieur, un peu moins formidable que le reste, mais il y a quand même de la marge, récemment sorti en DVD en France, pour un prix acceptable. Mais le choc, ce fut RUSHMORE, film sublime de contenant et de contenu, sujet original en diable, et dont l'esprit marque une filiation certaine avec la motivation et la passion qui animent ce site. Auteur populaire et commercial aux USA (il est toujours produit par Disney), Wes Anderson est ici considéré un peu chèvre un peu chou. Faut-il le lancer comme réalisateur art et essai, ou le programmer dans les multiplexes Pathugmont? L'équation n'a été résolue qu'avec LA VIE AQUATIQUE : ce sera les deux, mais timidement. Résultat, RUSHMORE se planta magistralement sur nos terres, et la FAMILLE TENNENBAUM eut un succès d'estime qu'un nombre de copie trop modeste, malgré l'ahurissant casting, empêcha de bien se positionner, en province notamment. Passons. [RUSHMORE fut aussi un choc à cause de la découverte principale du film : l'acteur Jason Schwartzman, un type hors du commun qui repousse les limites très très loin. Ce type est une bombe de jeu! Rien que pour lui, allez jeter un oeil. Il est très en avance sur tout le monde.]
 
Comment décrire un film de Wes Anderson à ceux qui n'en ont jamais vu? Pas facile facile... Alors, on ne le fera pas. Au fil de l'article, votre curiosité sera peut-être piquée, et c'est ce qui pourrait arriver de mieux. Ça faisait longtemps que je ne m'étais pas plaint de ça, mais bon, vous me permettrez d'en rajouter une couche : qu'il est difficile de vous narrer, ne fût-ce qu'en quelques mots, la vague trame du film, sans vous ôter un petit plaisir supplémentaire. Le film fourmille de mille idées réjouissantes, mais on a l'impression de trahir en n'en dévoilant ne serait-ce qu'une! Bah, rien n'est parfait dans ce bas monde, et de toute façon, le film-annonce dévoilait déjà plus qu'il n'en faut. Allez, on essaye.
LA VIE AQUATIQUE raconte les aventures de Steve Zissou (Bill Murray), personnage à la fois océanographe, réalisateur, explorateur, etc... Une sorte de concurrent à Cousteau (mentionné dans le film). Comme le célèbre documentariste, Zissou a un bateau ( le Bellafonte... Tu le sens le jeu de mot ?) et un équipage de fidèles qui le suivent depuis des années dans la réalisation de ces films sous-marins. Le tout fait un joyeux capharnaüm. Le bateau est bardé d'équipements délicieusement désuets (j'adore le téléphone-haut parleur), et on y trouve un sauna, un petit hélicoptère, un sous-marin de poche, une salle de montage, un studio son, etc... L'équipage est pas mal non plus. Des étudiants en thèse, pas payés mais dont Zissou valide automatiquement les UV s'ils participent gratuitement à l'aventure, une script française renfrognée (Robyn Cohen, inconnue au bataillon, mais vraiment très bien), un commis aux synthétiseurs Bontempi pour la musique (sublime, j'y reviens), un second allemand un peu sensible (Willem Dafoe), un caméraman indien mutique mais dont je vous conseille de ne louper aucun regard et aucun geste (un festival!), et l'ex-future ou future-ex Madame Zissou en personne, Anjelica Huston, issue d'une famille riche, et donc promulguée productrice et cerveau de l'équipe... Entre autres. Et pour Zissou, la cinquantaine est une mauvaise période. Depuis 10 ans, ses films ne marchent plus et toutes les subventions vont à un océanographe concurrent qui baigne dans le fric (Jeff Goldblum). Le financement des expéditions est plus que jamais incertain. Et surtout, le dernier film est une catastrophe aux dires de tous. Il raconte notamment comment, lors de la dernière expédition, le plus vieux collaborateur de Zissou est mort lors d'une plongée, bouffé par un requin-jaguar (je cite!). Zissou ayant lâché la caméra pendant l'attaque, le sujet principal du film, le requin-jaguar, est absent du montage! C'est un peu embêtant et la réaction du public est unanimement froide. Plus d'argent, bientôt plus de femme, son meilleur ami mort dévoré, etc... Les soucis s'accumulent pour Zissou, empêtré dans ce qui semble être une mauvaise passe qui n'en finit plus de durer. Il décide néanmoins, contre vents et marées, de retrouver le requin-jaguar, et d'aller l'exploser à coup de dynamite! Enfin, si cette étrange bête, cataloguée nulle part, existe vraiment! L'équipe reprend du service, avec quelques nouveaux personnages : Cate Blanchett, journaliste revêche et enceinte de six mois, et Owen Wilson, parce que... Oh, et puis, vous verrez bien!
 
Les amis, quel festival! S'il s'inspire du personnage de Cousteau, Wes Anderson se le réapproprie d'une manière complètement fantastique pour en faire un personnage hors-norme, à l'image du film tout entier. Il reprend  la griffe des films précédents : plans frontaux et complètement composés, surpointillisme question décors, accessoires et direction artistique, saillies musicales magnifiques (une des séquences les plus sublimes du film : celle de la rencontre Murray-Wilson qui devrait en faire pleurer de joie plus d'un), incroyable simplicité et sophistication dans le même mouvement des détails scénaristiques ou de mise en scène qui forment une espèce de filet baroque à la fois très libre... et complètement sur-construit. Les idées fusent à une vitesse phénoménale, et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'en général, il y en a plus d'une par plan (et non pas une par séquence ou une par film, comme pour la plupart des autres films! Suivez mon regard...). Le ton est très drôle, bien sûr, mais en même temps, on serait bien embêté de devoir classer le film. On ne se tient pas les côtes sans cesse, même si on n’arrête pas d'être émerveillé par tant d'humour et tant de trouvailles ludiques. C’est un rire plutôt décalé qui tient, encore une fois, sur quelque chose de diaboliquement construit et de complètement futile. La narration est loufoque à souhait, fourrée de surprises et de contre-pieds, et finalement aussi drôle que les gags eux-mêmes ou que certaines situations acadabrantesques. Dans le même temps, on nage dans des eaux aussi graves qu'anodines. Drame ? Comédie ? Parodie ? Parabole ? Rien de tout cela, ou peut-être que si, ou peut-être que ça se joue ailleurs. C'est un monde, au final, qui n'appartient qu'à une seule personne : Wes Anderson, et jubilons à l’idée de lui faire le plus beau compliment qu'on puisse faire à une oeuvre d'art : ça ne ressemble à rien!
 
Evidemment, on retrouve des thèmes déjà explorés dans ses autres films, notamment celui de la Famille, jamais tout à fait de sang et toujours sélective (comme l'a si bien dit Pierrot, dont vous trouverez, dans la rubrique "Liens" de ce site, le joli blog). La famille de cœur, c'est LE thème de Wes Anderson, qui le hante d'une étrange manière. Et ici, ce thème est fortement mêlé à celui de l'échec, ou plutôt de l'acte manqué (le plus beau). Zissou semble rater tout ce qu'il entreprend et détruire tout ce dont il s'approche (l'hélicoptère, les chats, etc...), mais ce qui frappe chez lui, c'est cette incroyable frénésie des "gens qui ne savent faire qu'une chose et qui la font toute leur vie", autre thème récurent chez le réalisateur. Côté mise en scène, comme on l'a déjà dit, c'est un festival : les jeux sur le son, le cadre, les mouvements de caméra sont incessants, et ça fourmille de malice et d'humour. LA FAMILLE TENNENBAUM était un film ma-gni-fique, mais il roulait un peu sur les traces de RUSHMORE. Ici, on sent que Anderson passe un cap. On trouve des plans à l'épaule, un peu à la hussarde, une photo un peu dégradée, et en général une narration beaucoup plus atomisée en scènes courtes (mais ce ne sont jamais des petites vignettes indépendantes, tout cela reste très construit), et non plus par grandes séquences. On a toujours eu la nette impression que Wes Anderson ne cherche ni le réalisme, ni le fantastique dans ces films. Les deux aspects ne semblent pas l'intéresser, et il nous plonge ici, avec une force nouvelle, dans un espèce d'entre-deux artificiel et incarné à la fois, et là encore avec beaucoup de malice (les créatures marines sont en animation image par image, sans effort de réalisme enfin, mais magnifiques, dues à Henry Selick, le réalisateur de JAMES ET LA PECHE GEANTE et L'ETRANGE NOËL DE Mr JACK). Et tout au long de la séance, on a l'impression que le film est dicté par un narrateur dont on ne pourrait définir l'identité (Anderson sans doute). Mon ami l'Ambassadeur du Néant me faisait remarquer avec justesse, comme on a l'impression avec ce film, d'être constamment dans un univers fantasmé et mis en scène comme les micro-pièces mises en scène par le héros de RUSHMORE. Il a complètement raison, et on pourrait même rapprocher LA VIE AQUATIQUE des AVENTURES DU BARON DE MUNCHAÜSEN, tant on est dans le récit fantastique. Ce n'est pas idiot, sans nous vanter! Anderson n'hésite jamais à nous peindre l'action comme de grands jeux de grands enfants, à nous montrer l'artificialité des actions (les absurdes coups de feu, l'attaque de l'hôtel Citroën, la dernière séquence sous-marine si belle et si émouvante). On est donc constamment bousculé dans un univers qui n'obéit qu'à sa propre logique, à la fois complètement terre à terre et complètement narrée de la manière la plus arbitraire.
 
Et ce qui frappe, en sortant de la salle, c'est l'impression d'un film abstrait sans en avoir l'air, qui a sur pénétrer nos cœurs et nos âmes avec simplicité. La mise en scène est alambiquée et baroque certes. Mais elle prend le parti, encore une fois, de ne ressembler à rien, de ne jamais justifier quoi que ce soit. La nécessité fait oeuvre. Elle n'est pas comme elle doit être, elle est, et on renvoie ainsi au placard des idées reçues les questions du genre "est-ce que ça se fait ou pas?", la marque d'une maturité assumée. La logique de LA VIE AQUATIQUE est la logique, non pas du cinéma, mais de l’œuvre elle-même, qui du coup, prend le risque (ici, de manière beaucoup plus forte que dans tous les autres films de Anderson) d'être ridicule à chaque instant. Et, lors de la séquence finale, on se retrouve dans une mise en scène simple qui ne repose sur quasiment rien, mais dont chaque élément est d'une fabuleuse puissance. On se rend compte alors que, derrière l'aspect gigantesque et baroque de toute l'entreprise, c'est bien d'épure qu'il s'agit. On devine que ce film est un tournant pour Wes Anderson, un approfondissement et un renouvellement. Une évidence s'impose, en conséquence : le bonhomme en a largement encore sous le pied.
 
[Une des phrases les plus touchantes du film est complètement poétique et absurde. Quand Cate Blanchett annonce l'âge de son bébé! Dieu que c'est beau! Et des choses comme ça, il y en a des dizaines (les lettres, Anjelica Huston allongée dans "la cabine de rêve", etc...)]
 
Un mot sur les acteurs, formidables comme d'habitude chez Anderson. Bill Murray enfin, se renouvelle comme il le faisait dans RUSHMORE. Il est hyper sobre, se soumettant avec un bonheur évident à une mise en scène pointilleuse qui se chargera, par elle seule, de véhiculer émotion et sentiments. Grande maturité, la aussi. Cate Blanchett est phénoménale, et ouf, ça rattrape l'abominable traitement que lui a fait subir Scorsese dans THE AVIATOR. On ne sait toujours pas si Jeff Goldblum se paye notre tronche ou s'il est sérieux comme un pape. C'est délicieux (en voilà un qui revient de loin, ça fait plaisir; jetez un œil au film IGBY, également très beau). Et enfin, enfin, enfin, Willem Dafoe a un rôle drôle et touchant, débarrassé de toute forme de menace. Il est phénoménal. Comme pour Nick Nolte, par exemple, on peut se demander ce qui se passe dans la tête des directeurs de casting qui proposent toujours les mêmes rôles à ces acteurs qui peuvent tout faire y compris de la comédie (ne loupez pas Nick Nolte dans le formidable BREAKFAST OF CHAMPIONS de Alan Rudolph). Anjelica Huston est magistrale, rayonnante, imposante, une fois de plus.
Enfin, un petit mot sur la musique très chouette, là aussi encore une fois, surtout les merveilleux thèmes minimalo-Bontempiste de la musique originale signée Mark Mothersbaugh, qui a encore réussi, pour notre plus grand plaisir à placer un morceau du groupe... Oh, et puis zut, je ne vais pas tout vous dire!
 
Amateur de Poésie pure, n'hésite pas une seconde et précipite-toi vite! Pour ceux que la Beauté fait pleurer, munissez-vous de kleenex pour aller voir ce qui est pour l'instant (et qui le sera probablement jusqu'à la fin), le film de l'année.
 
Sincèrement Vôtre,
Dr Devo.
 
PS: le rapport qualité/prix est excellent. On garde le film en soi bien plus longtemps que la durée de la séance!
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Commenter cet article

Fab 16/11/2007 22:06

Quand on tape requin jaguar sur Google c'est sur toi qu'on tombej'ai vu que tu étais passé sur Overfabici tout va bienj'espère que pour toi itouportez-vous bienFab 

proctoman 22/04/2005 21:08

En fait je voulais dire malheureusement...

Proctoman 22/04/2005 15:48

Glisser généreusement sur la vague de l'absurde (mais est-ce vraiment le cas?) est un pur moment de bonheur.
Ce film je ne l'ai vu que trois fois... malhuereusement.
Bonne analyse pour le film de l'année Mr DEVO!

Uso Dorsavi 20/04/2005 02:44

Décrire un commentaire de Léon Chassagnard ? court, crétin et antipathique.

leonchassagnard@hotmail.com 19/04/2005 21:29

décrire un film de wes anderson ? c'est simple : long, con et chiant