BERLIN de Julian Schnabel (USA-2008): Il faut laisser la chance aux chansons...

Publié le par Mr Mort

[Photo: "Aime Est-Ce Haine" par Dr Devo.]



Ça pue les lottes! Ça pue les colins! Je ne sais pas si vous le saviez, mais dés qu'on publie un article sur un film ayant un rapport avec le rock et le roll, nous recevons à chaque fois des mails souvent enflammés. Et bien là, faîtes chauffer les mulots car j'ai vu le BERLIN de Julian Schnabel qui est carrément un concert filmé de Lou Reed qui ici, pendant quelques soirs à New-York, à repris plus de trente ans après son célébrissime album éponyme et culte, qui fut un échec commercial, nous rappelle un court carton, non sous-titré d’ailleurs, comme le reste d’ailleurs.

 

 

C’est la première fois que Reed joue BERLIN sur scène, et donc ces concerts ont un aura mythique. Et il a confié à Schnabel la scénographie de la chose. Autrement dit, Schnabel filme le concert qu’il a mis en scène. Lou Reed est entouré d’un guitariste, d’un bassiste, d’un batteur, de deux choristes, d’une petite section de cuivre, d'une petite section à corde, et d'un chœur d’adolescentes (avec un garçon !). Sur le rideau à l'arrière scène sont projetées des images  d'un film super-8 ou quelque chose qui y ressemble (avec pas mal d'effets), sur lequel on peut voir des mises en scène ou des scénettes dans lesquelles Emmanuel Seigner incarne la fameuse Caroline dont l'album BERLIN parle.

 

 

Voilà pour le dispositif. La première constatation est évidente. Schnabel a choisi le parti-pris de la stylisation avec des images très traitées photographiquement pour sembler dans une teinte assez homogène entre les petits films projetés (sur lesquels on a inscrit des vraies-fausses scories, comme un vieux film quoi!) et les prises de vues sur scène. Il s'agit de teintes jaunes-verdâtres. Bon, cela n'est pas extrêmement joli mais qu'importe se dit-on plein de la bonne volonté qui me caractérise, vous le savez. C'est Ellen Kuras, photographe sympathique ayant signé déjà les films de Michel Gondry et quelques récents Spike Lee (THE VERY BLACK SHOW par exemple) qui s'y colle, et croyez-moi, je vais m'occuper de son cas sérieusement ci-dessous.

 

Deuxième constatation, effectuée dans un réel effort cérébral pendant la projection: "Mais, punaise, ils sont combien sur scènes? Et bon sang de bois, ils sont où les uns par rapport aux autres??" Et c'est là la caractéristique principale de ce film. Impossible, même avec la meilleure volonté du monde et mes yeux d'excellent tacticien de la spatialisation cinématographique, de savoir comment tout cela est organisé. Ils sont  ou 9, ou ils sont 20. Mais, crébondieu, ils sont combien de choristes et ils sont où? Pourquoi il le chef d'orchestre donne des instructions au batteur qui a très bien l'air de se débrouiller tout seul, alors qu'il ne regarde jamais la chorale. Puis plus tard, on se dit: "tiens, y'a avait une section de cuivre" ou encore "c'est marrant ce contrebassiste qui joue dans une autre pièce que sur la scène". Etcetera... Vous l'aurez compris, et c'est le message essentiel de cet article: BERLIN est très très mal filmé, et le découpage est absolument illisible. Pourtant filmé avec 4 caméras, le film est indéchiffrable. Enfin, pour être précis, on y arrive avec le temps, à savoir qui est qui, qui fait quoi, et où sont ils tous. Le premier plan d'ensemble qui n'arrive qu'au bout de 20 minutes (rires) nous renseigne déjà pas mal. Au bout d'un moment, bon gré mal gré, on arrive donc à avoir une idée vague mais une idée quand même de comment tout cela est organisé et de l'effectif mobilisé. Et encore, on fait des découvertes, comme celle de la section à cordes (notamment une violoncelliste qui a une tronche absolument et galactiquement improbable!) qui n'apparaît devant nous qu'à l'avant-dernière bobine, produisant ainsi un effet de gag involontaire très réussi et franchement hilarant, les spectateurs étant avec moi dans la salle ayant éclaté de rire quand la violoncelliste a montré son minois venu de la planète Zarbi-du-Minotaure. (En fait, on croirait une séquence inédite du Monty Python's Flying Circus, et pendant la séance, j'étais sûr qu'un petit groupe d'inquisiteurs espagnols allaient faire leur apparition à la section "triangle, kazoo et guimbarde" !)

 

Troisièmement, et c'est logique, l'échelle de plans est complètement étriquée. Les axes s'enchaînent n'importe comment. Et le tout est fabuleusement mal cadré, avec des  moments là-aussi particulièrement comiques. Bien entendu, ce cadrage se dégrade a fur et à mesure. A moins que ce ne soit qu'une impression car dans la première moitié du film, on est quand même bien occupé à essayer de savoir qui fait quoi et où, comme je le disais! En tout cas, le cadre des dernières 25 minutes est hilarant, notamment ce nombre infernal de plans rapprochés ou de gros plans sur Lou Reed, où son visage disparaît de moitié du champ de l'image! Les plus stylistes d'entre nous remarqueront que bien souvent dans la dernière bobine, on s'aperçoit que la cadreur qui s’occupe de Lou Reed cadre en fait son oreille droite! Et là, je dis ça sans rire... Vous verrez.

 

 

Mal cadré, illisible, mal monté, sans rythme, etc... On peut se rattraper alors avec les images dramatisées qui passent sur le rideau dans le fond de la salle. On peut se dire, mais en fait non. Et par charité chrétienne, je ne vais pas m'étendre sur la stupéfiante bêtise de ces images (maman sur la balançoire, la rivière qui coule, etc..., que de l'original et de l'inédit). La mise en scène de ces images est sans intérêt, et c'est presque aussi bien cadré que le reste c'est à dire de manière épouvantable. Mais c'est en regardant la chose que j'ai compris ce que vous voulez faire Schnabel: il veut faire son Derek Jarman. Et bien voilà, me dis-je, cette fois,  nous y sommes mon cher Milou! C'était ça! Bien sûr... Jarman! Oh le petit cochon... Ca ose tout, ces artisans-modistes du son et de l'image! Alors pour ceux qui voudraient voir de quoi je parle, allez voir des extraits des clips de Jarman ou des extraits de LAST OF ENGLAND, un de ces chef-d’œuvres, et prenez des mouchoirs car là aussi, vous allez pleurer votre maman de rire.

 

Est-ce vraiment utile de dire que dans ces conditions, le film n'arrive pas du tout à rendre compte du travail sur scène et surtout des interactions entre musiciens? Non.... Gênant pour un concert filmé, n'est-il pas?

 

 

Bon, le son. Evidemment c'est moins salopé que le reste. Au moins c’est propre. Je ferias bien deux remarques cependant, qui sont des remarques de goûts. D’une part, curieusement et bien qu’ayant vu le film dans une très bonne salle au son numérique bien réglé, je trouve qu’on entend encore que difficilement certains instruments. Ainsi, il est par moment assez dur d’entendre clairement les accords de la section cordes ou de dire combien d’exécutants y sont présents. Je n’aime pas trop le son de la section de cuivres non plus, souvent mixé en retrait. Bien sûr, ce sont les guitares qui sont mises en avant, mais je suis resté sur ma faim parce que justement ce mixage ne permet d’entendre certains instruments, ce qui a tendance à rendre un peu simplette ou classique la construction des morceaux. D’autre part, je trouve la prise de son globalement trop propre. On dirait un son de studio, ce qui se constate particulièrement bien  sur la voix de Lou Reed. On ne l’entend quasiment pas prendre sa respiration (c’est vraiment dommage car la respiration fait intégralement partie du chant, et construit le rythme et l’attaque de la phrase chantée). Pas un bruit de manche qui traîne, aucune scorie, etc… Le son est clairement celui d’un album. On est très loin par exemple du vraiment joli son des reconstitutions de concerts dans CONTROL qui était vraiment impressionnantes. Ceci m’amène à une troisième remarque. Je ne connais pas l’album original mais j’en ai beaucoup entendu parlé, étant entouré de fans. On me vantait une écriture un peu folle, un disque baroque aux arrangements étranges. Une espèce de cri désespéré dans le fond et dans la forme, fait de frottements, de compositions iconoclastes et douloureuses, sur un lit d’arrangements non-conventionnels, beaux et inattendus. Bref, on me promettait du métal à chaud, une écriture subtile, complexe et déchirante. Mmmmmm… Je suis prêt à le croire, le petit père Reed m’étant d’emblée plutôt sympathique, mais en l’état, dans le film, on en est quand même trèèèèèèèès loin. Que tout cela est classique, pas forcément laid mais classique. On est très loin du grand bazar attendu. On me promettait du grand 8 et je fais une ballade à cheval. BERLIN l’album est il surcoté ou mal décrit par ses fans? Il faudra aller vérifier, car certaines chansons sont vraiment pas mal, notamment le passage où la chorale chante en clusters. Ca c’est vraiment bien. C’est marrant, car pendant  la projection, j’ai trouvé les tempos un peu lents, et quand les rappels arrivent Reed exécute quelques morceaux du Velvet Underground que là, par contre, je connais, je confirme, ça se traîne un poil !

 

 

Heureusement, il y a un plan magnifiquement cadré qui utilise le reflet de la cage du batteur, plutôt à la fin. On voit le chef d’orchestre en blouse blanche, Reed, le batteur, et leurs doubles dans le reflet de la cage, avec une image super posé. Pendant un plan, c’est magnifique et je le dis sans ironie, je l’ai trouvé magnifique. Sinon ? Bah, rien.

 

 

On s’ennuie un peu là, non ?

 

Il n’y aurait pas une drôle d’odeur dans la cuisine ?

 

 

 

Mr Mort.




Publié dans Cinémort

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kilucru 19/04/2008 00:06

Apparement vous etes passé à coté de tout. Etes vous sur de vibrer à la seule musique de Berlin seulement. Quand à Schnabel il la joue sobre à la demande Lou Reed, musicalement choeurs angeliques, musiciens acquis depuis longtemps à ce disque maodit mais divin, c'est un souffle, une émotion qu'il fallait capter et ressentir. ici dans la toite petite salle, l'histoire tragique a pris corps ..Que dire par ailleurs de cette musique divine à laquelle répond la voux d'Anthony, bouleversant.je suis generalement assez exigeant, ici je suis enthousiaste..mais les voix de la musique sont parfois impenetrable.Pour moi un grand moment..@+ kilucru

invisible 07/04/2008 20:01

Vous avez raison, M.Mort, ce docu-concert de Schnabel est en-dessous de tout. En revanche, j'attire votre attention attentive sur le "Saumur" de Jean-Pierre Reynaud, une fine captation du groupe Trust en live au palais de Tokyo.