PALINDROMES de Todd Solondz (USA, 2004) : L'Horreur en Héritage

Publié le par Dr Devo

(Photo: "Après Tout, On A Payé" par Dr Devo)

Chers Gens,
 
Continuons notre exploration de l'Amérique contemporaine, entamée avec LA VIE AQUATIQUE, dans ce qu'elle a de plus récent à nous proposer. On change de championnat mais c'est le même sport, avec PALINDROMES de Todd Solondz, l'homme de l'Amérique décalée, l'homme des travers, celui qui observe ses contemporains à l'œil d'un microscope loufoque et déformant et qui, chose rare, révèle autant ce que nous avons de drôle, d'absurde, que de plombé et de déréglé. La vie, la vraie, car l'Amérique, en terme de cinéma, c'est aussi chez nous. La vraie vie sous son angle le moins réaliste, mais le plus touchant. Du paradoxe hier (baroque et épuré chez Wes Anderson), et encore du paradoxe aujourd'hui. On se posera, au final, la question de la tendance.
Solondz, peut-être le plus discret des américains qu'on voit ici. Fabuleux faux film de college vitriolé (car il s'agit d'un film de college même si son héroïne, Dawn Wiener (Heather Matarazzo, formidable actrice dont on est sans nouvelles depuis SCREAM 3), un nom prédisposé aux analyses comportementales de bac à sable, même si son héroïne, dis-je, n'a que 12 ans), BIENVENUE DANS L'ÂGE INGRAT était une belle introduction, se finissant sur le plan horrifié de la môme dans un bus scolaire, avec ses petites camarades stupides, en route vers une excursion obligée à Disneyland. Puis STORYTELLING, deux histoires, dont une avec la fabuleuse actrice-cascadeuse insurpassable Selma Blair (voir le beau SEXE INTENTIONS). Belle histoire, notamment sur l'art. Et puis celui qui a le mieux marché, HAPPINESS où décors, cadrages et direction artistique étaient sur-léchouillés, du soin maniaque je vous dis, et re-portrait au vitriol, mais cette fois-ci de l'Internationale America li-li bo-bo (bourgeois-bohème, libéral-libertaire; ne pas oublier deux termes sur quatre sinon, ça n'a pas de sens), cette Amérique valable aussi en Europe. Ça rapproche, on rit beaucoup plus, parce que les Méchants, ça n'est pas nous, d'où un plus grand succès, of course, succès dû aussi au budget Ripolin énorme utilisé pour les décors. C'est de bonne guerre, et c'est un paradoxe : plus ça parle de nous, plus on voit la maxi-poutre dans l'œil du cyclope voisin! Rigolo, non ?
PALINDROMES, c'est pas HAPPINESS, ça c'est sûr. Au vu du casier ci-sus-joint du Monsieur Solondz, on est content de retrouver le bonhomme sans aucun doute. Marche arrière cependant (et pourquoi pas, ce n'est pas péjoratif), et on revient à une ambiance plus STORYTELLING (qu'il faudra revoir un de  ces quatre, on est peut-être passé là dessus un peu par-dessus la jambe à l'époque). Marche arrière encore, et nous revoilà à WELCOME TO THE DOLLHOUSE (titre original de BIENVENUE DANS L'ÂGE INGRAT). Là, on est bien placé, si on se veut exégète. Si on n'a pas vu, pas grave, PALINDROMES tient tout seul.
Le films s'ouvre, petit Hun, sur l'étoile de David (plus par cohérence thématique en sous-main, on le verra, que par communautarisme, chose très éloignée de Todd Solondz, pour qui les USA sont un tout, et aussi pour nous qui accepterons, par bon goût, de dire que ici, l'Amérique, c'est chez nous), et petit deux, sur un document vidéo amateur absurde et douloureux : la vidéo familiale de l'enterrement de Dawn Wiener! Choc! Dawn n'a donc pas survécu à son voyage à Disneyland, et d'une, et, en loucedé, sans qu'on s'en rende compte immédiatement, qui a eu l'idée saugrenue de filmer un enterrement comme l'anniversaire de Tata Jeannette ? Ça donne le ton, forcément. L'habitué de Solondz est déjà glacé. Dawn, enfant formidable, s'est donné la mort. Même elle n'a pas résisté. Ça promet pour les 97 minutes qui restent!
Oui et non, en fait. Je m'explique. Aviva, petite fille de 9 ou 10 ans, black, un peu obèse, cousine de Dawn, se réveille en pleine nuit, angoissée. Maman est là (Ellen Barkin, dans son meilleur rôle et de très loin, rien que pour elle, le prix du ticket est amorti). Aviva a peur de finir comme sa cousine. Analyse de la mère : avec une bonne dermato, avec moins de kilos, cette enfant "spéciale" n'aurait sans doute pas fini comme ça. Aviva réplique : "C'est vrai qu'elle s'est donné la mort parce qu'elle était enceinte suite à un viol ?". C'est drôle, mais c'est triste. Aviva fait sa profession de foi. Elle veut des enfants. Pulsion enfantine mais assumée.
Quelques années plus tard, (divisions en petits chapitres oblige), Aviva a 13 ans ou quelque chose comme ça, léger surpoids toujours, mais complètement blanche. Ben oui, dans la première scène c'était une petite noire et là c'est une blanche. Ça dérange quelqu'un ? Je continue. Aviva, donc blanche désormais, veut toujours un enfant, comme un idéal utopique dont on va vite comprendre les raisons. Après un coït bref (5 secondes) et calme avec un garçon de son âge, tout aussi empoté, et ami de la famille, la môme est enceinte. Changement d'actrice, Aviva ressemble à une anti-CARRIE. La maman, « pour son bien », aimerait qu'elle avorte. La môme veut garder l'enfant. La maman s'énerve. La môme résiste.
Je n'en dis pas plus. Botus et mouches de velours gris cousues (je la refais une fois par jour, c'est trop bon). Avortement ou pas, en tout cas, la môme va fuguer de mal en pis. Parcours dur, mais parcours un peu drôle et surtout parcours tendre, et encore plus parcours, méta et physique. Découvrez par vous même, et sachez une chose. S'il vaut mieux être en forme pour faire le voyage, vous ne serez pas agressés par le film ou par le réalisateur, qui préférera au contraire vous prendre par la main.
Dieu, quel film! On va parler codé pour vous laisser tout le plaisir de la découverte. Ça fait du bien, mon petit gars, d'avoir un processus Buñuelien dans un film. Cinq actrices donc pour jouer Aviva, dont certaines n'apparaissent que dans une scène ou, au contraire, reviennent puis repartent. Belle idée, absolument évidente, et à l'efficacité phénoménale et limpide, dont on s'étonne que Hollywood ne l'utilise pas (je plaisante bien sûr, mais qu'à moitié, comme d'habitude). Curieusement, le film, même si notre premier réflexe nous pousse à le penser, n'est pas une descente aux enfers, mais une sorte de faux plat, un road movie absurde, le plus absurde depuis SAILOR ET LULA (encore une histoire de parents!). Si le Lynch était un static-road-movie, PALINDROMES est un road-movie un peu plus réel, mais qui n'arrive pas quelque part plus loin, comme son titre l'indique. [Quoique, la dernière partie répète sans doute le reste, rien ne change; et dans le même mouvement, bizarrement la phrase de fin et de début, bien qu'étant la même, n'aura sans doute pas tout à fait le même sens...).  Processus Buñuelien donc, où le personnage peut peser d'une scène à l'autre 40 ou 140 kilos. Par contre, et c'est très étonnant, le reste de la mise en scène n'est pas si baroque. Le film se veut narratif. Pourquoi pas ? Il y a dans le film assez de choses surréalistes pour nous dévier complètement de nos rails. Exemples : l'absolu refuge d'une chaleur enfin complète de Mama Sunshine et de sa famille de freaks, vraie chaleur humaine et vrai sens de la générosité malgré un christianisme intégriste, ou encore le voyage enfantin et peut-être rêvé (c'est quand même énorme!) dans la "benne aux fœtus" (Message codé pour ton bien!). Et d'une.
De deux : les sentiments sont mêlés sans cesse, et ici, malgré une histoire dure et sans aucune concession (plus que HAPPINESS par exemple, où nous étions un peu mis à distance par l'ironie),  la recherche de douceur est incessante, la recherche d'amour aussi, et tenez-vous bien, et tenez-vous même mieux, des fois on y accède, à cette recherche, comme par exemple dans la scène où on voit pour la première fois le formidable petit Peter Paul. Ce Peter Paul joue tout en délicatesse dans sa première scène et tout en extravagance ensuite ("non, non éloigne-toi, la courtisane..." Hilarant!). Je résume : sentiments mêlés (les êtres les plus radicaux sont les plus chaleureux) et aussi jeux mêlés niveau acteur – un coup, je suis sérieux, un coup je fais du "frères Farrelly"! Tout mélangé! Et franchement, au vu de l'histoire, il faut oser! Joli courage. Là aussi, comme hier chez Wes Anderson, Solondz s'expose sans cesse au ridicule et, au final, son film manque de se casser la binette à chaque instant. Le résultat est déroutant. On est en pleine re-visitation de l'Amérique, dans son côté le plus absurde (voir APPORTEZ-MOI LA TÊTE D'ALFREDO GARCIA de Sam Peckinpah, qui fait finalement la même chose), on trahit l'Amérique dans tous les sens, on montre toute sa violence, et pourquoi ? Comme dans le film de Peckinpah, on la dénonce, on va là où cette Amérique fait mal, pour mieux la retrouver. Ici, ce sera par Mark Twain, et Huckleberry Finn, le mythique (la seule fois où Aviva change de sexe, si j'ose dire). C'est la Conquête (voir la Conne Quête, héhéhéhé, je ne peux pas m'empêcher), à l'envers, à rebrousse-poil. En fouillant dans la poussière et dans la crasse, Solondz la retrouve, cette Amérique. Ou du moins ce qu'il en reste. Au moins par deux fois, à travers les personnages de Mama Sunshine, sublime personnage, femme admirable, et complètement intégriste, mais est-ce important, et à travers le personnage de Mark Wiener, le frère de feu Dawn, mis au banc de la société, mais essayant de rester digne. Les discours de Mark et de Mama Sunshine sont complètement opposés. Mark offrira à Aviva sa seule discussion adulte, sans doute erronée mais c'est au moins une vraie Parole. Les choses sont dites. Un après sans doute dérisoire se profile. C'est déjà ça.  
Que restera-t-il ? Bizarrement, le spectateur aura accompagné Aviva comme un fantôme à la Twain, bienveillant. Solondz aura mis toute la tendresse dont il est capable, mais avec honnêteté. On se sera rapproché de l'Américanité profonde et perdue. C'est déjà beaucoup. Comme dit le poète (américain): "We Must Repeat". Certes. Mais, au final, cette fois-ci, on sait pourquoi.
PALINDROMES est fait de larmes et sans doute de sang (on n'en voit quasiment pas à l'écran). Mais surtout, c'est un film de TENDRESSE. En ajoutant à cela le fait que le film n'est pas réaliste du tout, mais pas fantastique non plus, on comprendra le statut étrange du travail de Solondz. Là où l'Europe (physique) s'enfonce le doigt dans l'œil, et pas qu'un peu, avec son objectif dérisoire de faire un "cinéma du réel" (idée vieille de 30-40 ans quand même! On est pas loin du scandale), l'Amérique de Solondz revient à ses sources, fantastiques et littéraires, et comme chez Wes Anderson, trahit et le réel et le fantastique, pour mieux comprendre les subtilités les plus discrètes ou les moins enviables de notre société. Pour qui ? Pour ces personnes, comme Aviva, et pour répondre, avec nos maigres moyens, à sa question : "Il n'y a donc pas d'Espoir ?". De cette question, lancée sans doute à Dieu, bagages culturels et historiques oblige, on s'efforce enfin d'y répondre, avec modestie et doute. C'est-à-dire bien loin d'un cinéma péremptoire à la Chéreau ou à la Ken Loach, qui finalement n'analyse rien de social, malgré leurs dires, et ne répond jamais à la détresse métaphysique et morale intrinsèque en chacun. C'est pourtant là que tout se joue. Sur les plans artistique, esthétique, et simplement humain, l'Europe des "descriptivistes" n'apporte rien, et est dans l'impasse la plus noire. Si on veut des réponses, mêmes maigres, et si on veut rencontrer nos frères humains, on se tournera vers PALINDROMES.
C'est dur mais c'est comme ça.
Sinon, casting supra-luxueux et hyper-précis, j'apprécie. Ellen Barkin est ahurissante, et prend son rôle à bras le corps, en ne jouant presque qu'avec des dialogues, et à corps perdu, elle se lance avec toute son énergie dans cette étrange aventure. Chapeau l'artiste. Les petites actrices et les petits acteurs sont inattaquables et jouent sur un grand nombre de registres. Yummy Yummy. Jennifer Jason Leigh, UNE FOIS DE PLUS, est impeccable et vous transperce le cœur en deux coup de cuillère à pot. En un trimestre, elle apparaît, après THE MACHINIST, dans deux des quatre grands films de l'année 2004. Ce n'est pas un hasard. Dépêchez-vous, le film se plante. Soyez plus intelligent que le spectateur de MAR ADENTRO et autres mélos infects, et courez voir PALINDROMES, un film avec des vrais humains dedans.
 
Passionnément Vôtre. 
Dr Devo
 
PS: même remarque que pour la VIE AQUATIQUE, le prix du ticket est largement rentabilisé tant on garde le film en soi des jours durant. C'est ça qui compte après tout! Et puis, une précision : PALINDROMES est un film qui a le sens de l'humour! Faîtes passer...
 
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Publié dans Corpus Filmi

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