DREAMS IN THE WITCH HOUSE, de Stuart Gordon (série MASTERS OF HORROR, épisode 2, saison 1, USA-2006) : Premières amours, version infernale

Publié le par Dr Devo

(Photo: "Ça pue les colins !" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
Les épisodes de la série MASTERS OF HORROR s'enchaînent tranquillement et sans soucis d'homogénéité en matière de rythme et d'aboutissement. Les histoires offrent un panel varié, entre le classique réapproprié (SICK GIRL) et le grand dépaysement (INCIDENT ON AND OFF A MOUNTAIN ROAD). Ça peut être bien, ou alors n'importe quoi, ou encore très personnel (curieusement). On ne sait pas à quelle sauce on va être mangé. Mais les réalisateurs ayant plus ou moins carte blanche, l'expérience d'enchaîner tranquillement les épisodes (et dans le désordre en plus) est quelque chose de largement ludique. Et plus encore, elle permet de tâter le pouls du genre avec ce joli panel-IFOP de réalisateurs.
 
Et avec DREAMS IN THE WITCH HOUSE, on continue la tournée des popotes des vieux grizzlis de la mise en scène, puisque c'est Stuart Gordon (59 ans quand même) qui est au commande de, devinez quoi, cette adaptation de Lovecraft !
Gordon est un petit gars très sympathique, et pas manchot. Egalement inspiré par Lovecraft, RE-ANIMATOR, malgré sa réputation de film culte, est très bien. FROM BEYOND, également adapté de Lovecraft, laissait pantois par sa noirceur et ses audaces narrato-visuelles, et DOLLS (LES POUPÉES) est un film absolument beau, tout simplement.
Peut-être le garçon n'a-t-il pas l'inventivité et l'assurance d'un Cronenberg ou d'un Carpenter. On est sans nul doute en dessous avec Gordon. Mais n'ayons pas le réflexe inverse non plus en le mettant parmi ces figures attachantes et cultes de la série B (et Z) fantastique. Il y a une démarche vraiment artistique et personnelle chez Gordon, une espèce de cap, avec des aboutissements plus ou moins heureux, mais bon, il y a un cap.
La dernière fois que j'ai vu un de ces films, il s'agissait de DAGON, adapté d'un certain auteur du fantastique américain dont le nom commence par L et finit par T, comme c'est bizarre, et qui a été tourné en Espagne grâce au génial système de Brian Yuzna, grand pote de Gordon. Yuzna est exilé en Espagne, où il produit plus de films (et de bien meilleure qualité technique en général) qu'aux USA, et où il accomplit un travail remarquable. Il faudra qu'on reparle de tout ça un de ces quatre. [Il faudra se dépêcher, car la Fantastic Factory vient de mettre la clef sous la porte ! NdC] Et ce DAGON, malgré des moyens très chiches, était vraiment surprenant : assez lent mais très bien rythmé, casting étonnant, bon montage, et des scènes d'action ahurissantes et pas forcément ultrarapides, mais fabuleusement palpitantes et cauchemardesques. Un vraiment bon film.
 
Gordon se fait plaisir, et réadapte pour la 150e fois Lovecraft avec ce DREAMS IN THE WITCH HOUSE. Le scénario est de Gordon et de Dennis Paoli, qui avait déjà signé celui de DAGON (un type raisonnablement doué, à qui l’on doit aussi les scénarios du DENTISTE, de RE-ANIMATOR, FROM BEYOND et BODY SNATCHERS version Ferrara).
 
De nos jours, aux USA. Ezra Godden est un jeune étudiant qui prépare une thèse en physique. De la recherche formelle même, puisqu’il cherche à utiliser la théorie des cordes, pour expliquer la possibilité de voyage entre les dimensions et les temps séparés normalement ! Fichtre ! Il débarque dans la ville, dans une pension où il va louer une chambrette minable et vieillotte. Mais il sait très bien qu’il ne trouvera pas moins cher que ce petit taudis. Le voilà donc dans cette maison, où vivent également le propriétaire, gros bonhomme acariâtre et pingre presque jusqu’à la malhonnêteté, un vieux mutique, une mère célibataire et son fils de un an. Des phrases psalmodiées en latin à deux heures du matin (le vieux mutique), des cris d’horreur dans l’après-midi (la mère célibataire, qui a vu un rat dans sa chambre !), l’ambiance est assez étrange dans cette maison délabrée. Cela n’empêche pas Ezra de travailler comme un petit fou. Lors d’une étude graphique de sa théorie sur son ordinateur, il s’aperçoit que les plans de conjonction de deux mondes parallèles (en théorie, bien sûr), forment la figure exacte d’un mur de sa chambre, contrarié par une sous-pente. Hasard ou coïncidence, Ezra s’en étonne quand même… Dans le même temps, il se rapproche de la mère célibataire qui, à l’occasion, le dragouille gentiment, et surtout lui demande de petits services. Le vieux mutique va même lui adresser la parole : a-t-il vu le rat au visage humain ? N’importe quoi ! Ezra ne s’en laisse pas compter. Mais la nuit suivante, il fait un horrible cauchemar où le rat à visage humain vient lui parler ! Ezra commence alors une série de nuits cauchemardesques, qui bien souvent le font se réveiller dans des endroits différents de l’endroit où il s’est endormi. Somnambulisme cauchemardé ou véritable expérience ? En tout cas, ces "rêves" présumés lui démontrent clairement que le rat à tête humaine n’est qu’un émissaire d’une créature bien plus effrayante, créature qui va lui donner les clés, mine de rien, du passage entre plusieurs dimensions, dans un but aussi précis qu’horrible…
 
Stuart Gordon, donc, revient à son amour de toujours à travers cette adaptation très libre et contemporaine de son auteur de chevet, ce bon vieux Lovecraft. Le réalisateur choisit un parti pris assez certain. Un récit rêche et de facture classique, d’une part, et une déviation fantastique qui ne s’exprime, ou plutôt qui n’est introduite, que par la forme graphique. Et cette forme graphique n’est ni signifiante, ni symbolique : elle est ! Et donc, elle n’est jamais expliquée ni justifiée. Ce sont les trois plans formés par le mur et la sous-pente de sa chambre. Premier mouvement. Puis c’est une lumière mauve sombre qui introduit, comme un signal inconscient (qui fonctionne d’autant mieux qu’aucune valeur ne lui est attribuée ; on croirait presque à une intervention directe du directeur de la photo dans l’histoire du film elle-même) toutes les périodes de cauchemar. Ainsi, le récit fantastique est clairement identifié, et même carrément délimité du reste. Il y a un plan réel et un plan fantastique, point. Bien séparés et par la structure rêche et classique du récit, et par le sujet lui-même en quelque sorte, le personnage principal essayant justement de montrer la co-existence formelle et ponctuelle de dimensions qui, justement, ne peuvent se rencontrer en principe dans le réel. N’oublions pas que le gars fait de la recherche formelle, après tout.
Donc, comme souvent chez Lovecraft, et ceci à mes yeux n’enlève rien aux qualités indéniables de l’écrivain, on est dans le brut de décoffrage, dans le fantastique sans chichi ni dispositif. On prend une idée, quitte à ce qu’elle soit rabâchée déjà par la littérature qui a précédé (ça n’a aucune importance), et on s’y tient jusqu’au bout. Tout cela a un parfum d’inéluctable, qui n’empêchera pas les choses d’arriver. Et c’est effrayant bien sûr de savoir "presque" ce qui nous attend dans l’ombre, car justement, c’est un "presque" : quand il se révélera, il sera identifiable et connu, avec un caractère d’inéluctabilité indéniable, mais l’horreur une fois incarnée sera unique et ne se renouvellera jamais. Il y a presque quelque chose de l’ordre non pas de l’enfantin, mais de l’enfance chez Lovecraft, où l’horreur est monomaniaque. L’objet horrifique et ses desseins funestes sont uniques et clairement identifiés, mais l’horreur, une fois qu’elle a pris corps (expérience qui est justement inédite, ce qui lui profère toute sa force) est sans fond. La victime nourrit la Bête qui reste, finalement, assez lointaine.
 
En cela, le film de Gordon est totalement fidèle au récit lovecraftien. Le fait d’introduire tout le fantastique par une seule idée graphique, pauvre en elle-même et complètement théorique, fonctionne étrangement, du fait que justement, elle est une hypothèse formelle, à la fois dans la mise en scène et dans la narration (car le héros travaille justement à ce même exercice !). Il y a donc un dialogue peut-être simpliste, mais troublant, entre le fond et la forme, forme qui justement se refuse à toute surenchère, notamment en ce qui concerne les effets spéciaux. On sait que la chose est là, mais elle est cachée, et ça n’en fait pas moins peur.
Gordon signe un film soigné. Peu de personnages, peu de décors, mais plutôt stylisés avec goût, sans effet de lyrisme peut-être (ça peut arranger) mais sans adoucissant non plus, comme on dit chez les lessiviers. Le montage est strict, la lumière est plutôt belle et expressive, les cadres sont rigoureux. Les seules trous ou ouvertures que Gordon se permet sont assez étranges et gonflés. Il aère en effet son récit et ses conclusions par l’ajout de faits extérieurs qui justement viennent briser le huis-clos mental original. Le film se fissure ainsi, dans cet ajout hors-texte, et il pénètre dans le monde normal. On s’attend à une conclusion sobre elle aussi, mais n’empêche… Tous les semi-figurants qui apparaîtront ont plus d’importance que prévu. Pas beaucoup plus, mais ce sont les seuls moments où Gordon insiste un peu, de manière un chouïa plus lyrique et expressive. Cette petite touche, tout en loucedé, sur le ton du "mine de rien" et l’air de "ne pas y toucher", creuse une belle faille dans le film verrouillé (même si c’est avec réflexion et intuition). C’est dans ces deux ou trois personnages très secondaires (notamment la géniale bibliothécaire qui annonce à l’avance le mouvement que je suis en train de décrire, ce qui fait très peur) que vient s’engouffrer le Monde, c'est-à-dire notre monde réel de spectateurs. Et mine de rien, Gordon insiste juste un poil plus, mais, dans le contexte très formaliste du reste, cela apparaît comme un gouffre béant. C’est étonnant. Théorique mais étonnant. On était prévenu !
 
DREAM IN THE WITCH HOUSE est donc un film non seulement classique, mais froid, contrebalancé par une certaine outrance des phénomènes fantastiques, virant au grotesque, ce qui fait toujours très peur (surtout qu’en général, le grotesque, même quand il est utilisé avec force et talent comme dans l’absolument effrayant et pas drôle du tout (malgré sa réputation) EVIL DEAD par exemple, se fait de manière très ostentatoire et avec une anti-discrétion totale). En général, oui. Mais ici non, ce grotesque participant complètement à l’ambiance glaciale. C’est osé.
Les acteurs sont très bons dans l’ensemble, notamment la mère (Chelah Horsdal). Les seconds rôles, très charactérisés, sont pourtant d’une attention extrême (la doctoresse notamment, jouée par Susan Bain, est très bonne). Globalement, c’est donc du soigné. Mon bémol viendrait plutôt du rôle principal, Ezra Godden donc, qui me parait avoir un jeu plus placé sur la légèreté et le dynamisme que sur la sobriété et la froideur attentive. Je ne suis pas sûr que ce soit la bonne option. L’acteur n’est pas mauvais (et pas formidable non plus !), mais je pense que le dispositif et l’écriture étaient suffisamment forts pour que l’effroi passe quand même sans ce jeu plus démonstratif. En plus, l’acteur (qui avait déjà joué dans DAGON), a un faux air de Bruce Campbell (EVIL DEAD) et tend un peu à se rapprocher de son aîné. Nuance que j’apprécie beaucoup moins que le reste.
Enfin, froideur ne veut pas dire arythmie, et si je peux également reprocher quelque chose, c’est sans doute une espèce de tranquillité du montage, soigné je l’ai déjà dit, mais pas tenu au cordeau ou épuré au maximum (Cronenberg, dans ses "avants-derniers" films, SPIDER notamment, fait ça très bien, Carpenter aussi dans un autre style). En fait, pour être plus clair, on a un peu l’impression que, malgré l’intéressant et rigoureux projet, le montage suit un peu le scénario et ne donne pas de contrepoint à la narration (ce qui aurait pu, en peu de mouvements, rendre dynamique la chose, et en toute discrétion en plus, c'est-à-dire sans briser la froideur voulue du projet). C’est un peu dommage, et pour ma part, ça bloque un peu, en plus de l’acteur principal, mon implication dans le film, et pourtant dieu sait que j’aime aussi au cinéma les expériences de structure et de narration austères, voire froides (nuance que je ne raccroche pas systématiquement à celle de "lentes", "chiantes" ou "cliniques", justement, et c’est, tiens, je n’avais pas encore dit le mot dans cet article, un paradoxe, héhé !).
 
Il faudra sans doute rejeter un œil à ce moyen métrage à l’aune de cette réflexion, mais un peu plus tard, quand l’orage sera passé. On peut dire quand même que même en cherchant une certaine forme de classicisme, Stuart Gordon a fait preuve d’un certain courage en épurant son projet (loin du bien plus fadasse, mais classique aussi, CHOCOLATE de Mick Garris, on y reviendra), et en refusant ainsi toute potacherie flamboyante et séduisante (SICK GIRL de Lucky McKee, ou l’ultra-splendouillet et bordélique DANCE OF THE DEAD de Tobe Hooper). Dans le cadre de la série, le choix n’était pas complètement aisé, surtout que, sans doute (mais c’est à vérifier), Gordon est plus apprécié par la jeune génération pour RE-ANIMATOR et consorts que pour ses autres films. En tout cas, le pari est intéressant, même si l’emballement n’est pas à son maximum. Gordon semble creuser le sillon de sa carrière, en ce moment encore plus sombre et moins ouvertement "délirante" qu’à ses débuts. Il n’a pas interrompu la démarche pour la série. C’est très intéressant. [Je dis ça, mais sachez que je très fan de RE-ANIMATOR, très noir également, mais ouvertement plus lyrique !]
 
Une bonne question par rapport à MASTERS OF HORROR est : mais où est donc Brian Yuzna ? Ce serait une bonne idée de l’incorporer à cette série (dans la saison 2 ?) d’autant plus que l’alter-ego de Gordon s’était fort bien débrouillé dans le format court à l’occasion du film à sketches, lovecraftien également, NECRONOMICON, où il avait réalisé quelque chose de fabuleusement impressionnant. [Signalons d’ailleurs que le sketch réalisé par Christophe Gans pour NECRONOMICON était vraiment bon, et pourtant dieu sait si le français n’est pas un de mes auteurs de chevet !]
 
Fidèlement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Lucarnus Magica

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Commenter cet article

Isaac Allendo 22/02/2008 16:37

Je profite de cet article pour signaler que les deux derniers films de Stuart Gordon : "Edmond", que j'ai trouvé pour 3 euros dans un bac à dvd et "Stuck" vu à Gerardmer (où Gordon était président du jury), sont des films sublimes.Certes Gordon n'y révolutionne pas la mise en scène, mais il y a une qualité d'écriture, un lucidité sociale ("Stuck" est pour moi un des plus beau film social sorti ces 15 dernières années) et une noirceur généreuse et terrifiante.Il va falloir suivre attentivement la fin de carrière du bonhomme car si il continue comme ça, on va s'en prendre plein la gueule.(Et croisez les doigts pour que "Stuck" soit distribué en salle chez nous)

Dr Devo 14/02/2006 22:20

Tout à fait d'accord avec toi concernant Gans. J'ai un souvenir effrayé et delicieux aussi du sketch de Yuzna!Dr Devo.

ludo 14/02/2006 21:15

Bon commentaire sur cet épisode certes interressant mais inégal. Je sais si tu en as entendu parler, mais Gordon a réalisé un Edmond avec William H. Macy, adapté de David Mamet, une comédie dramatique assez sombre, bref une vraie rupture par rapport à ses films précédents. Le film était à Deauville l'an dernier, mais evidemment pas de sortie prévue !
Sinon, j'ai vu Necronomicon (une trés bonne anthologie fantastique) ce week end, et en effet le segment de Gans est clairement ce qu'il a fait de mieux pour le cinéma. Si seulement Silent Hill pouvait ressembler à ca...