SOUS LES BOMBES de Philippe Aractingi (Liban/France-2008): L'Amère Biture

Publié le par Mr Mort

[Photo: "On ne se reverra pas à moins que le hasard nous mettent sur notre chemin" par Dr Devo et Bertrand, d'après une photo du film HITLER UN FILM D'ALLEMAGNE de HJ SYBERBERG]







Alors, évidemment c'est toujours comme ça, le Docteur, notre hôte, annonce son grand retour mais les choses sont un peu plus compliquées que ça, et le voilà retenu encore nous laissant orphelin pendant deux semaines. J'exécute donc une nouvelle fois l'intérim avec un certain plaisir, et pourquoi pas en commençant de la manière la plus aristocratique et pédante possible, à savoir choisir un film visible en projection de presse pour vous le chroniquer ici, avant tout le monde, comme un petit frimeur, que, vous le savez, je suis.



Nous sommes donc au Liban, à la pire période puisqu'il s'agit de l'été 2006. Notre héroïne qu'on appellera sobrement "elle" car je suis foutrement incapable de me rappeler son prénom et parce que ça va plus vite, est une femme dans la trentaine. Elle vit à Dubaï avec son mari architecte mais la revoilà d'urgence au pays natal au moment même où le cessez-le-feu a été décrété par les Nations Unis. Elle est là pour essayer de retrouver son jeune fils de 10 ans, resté au pays avec sa sœur dont elle est sans nouvelle depuis le début des bombardements israéliens. Pour se faire, elle doit rejoindre le sud du pays et demande à un taxi de l'amener là-bas. D'indices en indices, elle traverse le pays. Les rapports d'abord tendus avec le chauffeur de taxi, grassement payé pour l'occasion se font progressivement plus intimes. Et pour cause, car celui-ci connaît le pays comme sa poche, et s'investit de plus en plus dans la quête désespérée pour le fils perdu de Elle... Et comme dit le Docteur D : c'est pas gagné !


Bon. SOUS LES BOMBES film libanais largement produit par la France tient son originalité, nous dit-on, dans le fait qu'il fut tourné en partie pendant les bombardements, puis peu après, ce qui lui confère une aura magnificente de film tourné à chaud. Tourné en équipe légère avec l'équipement idoine (éclairage naturel, caméra vidéo à l'épaule, utilisation de figurants du cru dans leur propre rôle, etc), le film de Philippe Aractingi se veut donc témoignage, sans doute pour ne pas "sombre dans la haine et la colère", je cite et je quote.



Muy Bien. Ça, c'est pour les bonnes intentions (les meilleures aurait dit Billie August !). Et bien les amis, on n'a pas été volé sur la marchandise ! Ca fleurait bon le film art et essai super-clasiquosse, et c'est ce qu'on a eu. Approchons-nous, mais mettez des gants. Si on a vu plus laid, disons d'abord que la mise en scène est bien sûr sans aucune espèce d'intérêt. Petits plans à l'épaule sans beaucoup de composition lors des scènes "d'action" et au contraire plans ultra-stylisés lorsqu'il s'agira de faire des plans d'ensemble du terroir. Le seul mérite du procédé est une légère tendance à faire des plans moins serrés que la moyenne de ces confrères. Ça nous vaudra quand même énormément de plans rapprochés, bien entendu, mais, si on réfléchit bien, ça évite trop d'énervement ou de maux de tête dés le départ. Bref, en conclusion : composition du plan, RAS. C'est utilitariste et sans vraiment de personnalité. Je passe. Côté montage c'est également du tranquilou. On suit le scénario de manière pépère. Le rythme se fonde plutôt sur des petites vignettes assez rapides et sur le même modousse opérandaille tout le temps : action rythmée sur le terrain, petits arrêts didactiques de "témoignage" où l'autochtone racontera son édifiante expérience, road movie intimiste en voiture et découverte de lui et de elle, puis un plan ou plusieurs très esthétisants, je suppose sur le Liban éternel et ses paysages dont on avait vraiment envie de faire la Connaissance (du Monde, aurait dit le Docteur). Et quand la boucle est finie, on repart au début. Qu'a-t-on appris entre temps ? Des anecdotes. On a relevé les informations sur la vie en temps de guerre pour celui qui veut savoir ("quoi au juste", me dis-je in petto) sans se lever de son fauteuil, ou sans bouger de quartier ou sans ouvrir un document imprimé? Devinez? Non? J'en aprle plus bas, ce n'est pas grave. Voilàààààà ! C'est du tranquilou, la chose. Pas de quoi s'alarmer, pas d'extase, la routine du cinéma art et essai classique contemporain. Que le film soit tourné dans un studio chez Universal, ou sous les bombes ou juste après n'a pas vraiment d'importance. Les vrais gens de là-bas dit, Aractingui est d'ailleurs libanais lui-même, apportent la part de véracité nécessaire, disent-ils.



(Tiens la nouvelle vient de tomber : personne ne distribuera SOUTHLAND TALES de Richard Kelly, le prometteur réalisateur de DONNIE DARKO. C'est du direct to dvd pour la fin de l'année. On s'y attendait mais quand même. Les Anglais et les Néerlandais le sortent, eux... Gardons ça dans un coin de notre esprit, pour la suite... Même pas une ou deux copies... Rien...)



Passons. Alors, bien sûr, il y a le sujet. Le fond, quoi ! Et du fond, si t'en veux, et même si t'en veux pas diraient les esprits chagrins, ben t'en auras quand même et pas qu'un peu. C'est mon fils, ma bataille, fallait pas que je m'en aille, hohoho. La mère possiblement veuve, les routes déchirées par les bombes, les mines, les pénuries, les cercueils qu'on est obligé d'enterrer en fosse commune, les immeubles pas en construction (héhé ! spécial casse-dédi au Docteur) mais détruits, la FINUL qui avance et recule probablement, et tout le reste. La guerre, ça détruit, ça tue tout sur son passage même les petits nenfants. C'est la misère, Madame Boulic. Et là Aractingi n'y va pas avec le dos du tractopelle industriel, il charge, et pas qu'un petit peu, et avec la passion du gars motivé par sa propre expérience. Tu le sens le sentiment d'insupportable qui monte ? Ben oui ! Le petit nenfant écrasé par la guerre, ça c'est de la bonne came, ou plutôt disons, ça nous rappelle les vraies valeurs : un enfant vaut un certain nombre (disons X ou N) d'adultes. Bien entendu, étant profondément humaniste, je ne suis absolument pas d'accord. Notons déjà qu'on ne nage pas dans les accidents et les paradoxes, et c'est bien dommage. Aractingi n'épargne rien, tout occupé à dénicher sa trouvaille (le premier film libanais tourné sur le terrain au moment des événements), et il balance des choses insupportables de naïveté comme les monologues de la mère avec son fils et sa sœur (qui ne sont pas là, rappelons-le), les "et toi, c'est quoi ton histoire?" balancés au taxi-driver et dont on attend cette troublante confession, qui sera forcément pudique, au bout de 7 minutes et 25 secondes de films, etc... La palme du super-splendouillet ne va pas d'ailleurs pas qu'au réalisateur mais aussi à son actrice, sûrement pétrie de théâtre et/ou de sitcom, toutes intentions dehors, pédalant dans les descentes en faisant en sorte bien sûr de cacher toute cette douleur sous un voile de pudeur entendue. Une horreur... Elle a d'ailleurs eu un prix d'interprétation dans un festival. Actrices, retenez la leçon : aux oscars, un rôle grimé, si possible dans un biopic, et pour les festivals, un portrait de mère courage dans un film politique. Laissez cuire au four 90 minutes, servez, c'est prêt...



Tout est dit. On est bien sûr dans l'insupportable total. SOUS LES BOMBES, vous l'avez déjà vu mille fois, il y en a même sans doute trois comme ça qui passent en ce moment dans vos cinémas art et essai, et dans quinze jours, il y en aura trois de plus. Gros contenu, pas un point de montage digne de ce nom ou au moins ayant un peu de personnalité, pathos du vécu "réel" si le mot veut dire encore quelque chose... C'est le schéma classique du couteau sous la gorge. Si ce film était un livre, ce serait quelque chose entre Guy D'écart (je sais plus comment ça s'écrit) et la collection Harlequin, c'est-à-dire presque rien. Mais vous comprenez, Madame Boulic, c'est du cinéma alors ça compte. Cinéma du réel et Réel du cinéma. Le monstre n'arrête pas de se regarder dans la glace, avec ses boucles d'oreille en forme de boîtes de Vache Qui Rit qui se reflètent à l'infini.



Pendant ce temps, dans une galaxie très très lointaine... Quoi ? Greenaway (4 films non-distribués en 4 ans) ? Trop expérimental, surfait, arrogant. Nicholas Roeg ? Je ne connais pas cette personne. Ken Russel ? Vous plaisantez... Hal Hartley ? "Il a eu son quart d'heure" (anecdote véridique entendue par Docteur Devo dans la bouche d'un distributeur à la réputation d'excentrique et de chercheur iconcoclaste!). Argento ? Les fans se contenteront du direct-to-dvd, ça fait quand même 25 ans qu'il fait de la merdre. Jean-Marie Straub ? Une petite projo en pleine après-midi à la Cinémathèque, ça ira très bien. Et dans ce qui sort... Ce n'est guère mieux : Von Trier, Zulawski, Blier, Noe, Hadzihallilovic, et les autres ? Des cyniques faisant des films malsains. (Comme on disait à l'époque de Cronenberg... Rires). Et les jeunes ? Enfin entre guillemets... Les Bernard Rose, les Philip Ridley, les Richard Stanley (qui, même sur Matière Focale, se souvient de Richard Stanley?), les Rolf De Heer, les Axel Van Vamerdam ? Connaît pas, comme dirait Blier justement. Non pas que ces gens ne soient montrés que dans des circuits ultra confidentiels. Non. Ils n'existent plus. La plupart tournent encore mais il est impossible de voir leurs films. Un film produit, ce sont dix autres films de non produits. Un film qui sort, c'est dix qui ne sortent pas. Si encore on pouvait comme dans les années 50 (rires), faire 300 kilomètres pour voir le travail de ces gens dans un salel d'une grande ville éloignée. Mais, non. Ils ne sont plus là.




Ce qui est profondément dégoûtant ici, c'est que ce sont toujours les mêmes qui ramassent la thune, toujours les mêmes qui en vivent, toujours les mêmes qui raflent tout,, argent privé, public et suffrage critique sinon des spectateurs. C'est insupportable. Comme disait Marguerite D., pas droguée (enfin autant que je sache) et surtout pas prostituée : "Que le monde aille à sa perte, c'est la seule politique possible... " Il ne reste plus qu'une chose à faire peut-être : souhaiter qu‘on sorte enfin de la politique d'Exception Culturelle. Ne regardez pas le bûcher, regardez votre cité : c'est votre ville qui brûle.



Bonjour chez vous.


Mr Mort.

 

 

 

 

Publié dans Corpus Filmi

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