ENFANCES et TEETH: Anecdotes Vs Bodysnatchers

Publié le par Dr Devo


[Photo: "I've already paid for this... (autoportrait)" par Mek-Ouyes]


Chers Focaliens,

C'est pour moi la rentrée des classes, et on profite des brefs moments de répit pour retourner en salles.

On passe vite sur ENFANCES, concept dirigé par le réalisateur Yann Le Gall qui a proposé à 6 cinéastes dont lui-même de réaliser un court-métrage sur l'enfance d'un grand réalisateur classique. Le tout forme bien sûr un long-métrage à sketches, comme au bon temps de nos amis italiens. Globalement, le projet est plutôt amusant, car il baigne dans l'absurde, mais aussi casse-gueule, la chose pouvant vite virer à l'exercice de style. Et pourquoi pas d'ailleurs, se dit-on en fin de projection. Globalement, le projet a des qualités, minces, mais quand même. Notamment la photo, relativement soignée, voire même assez léchée dans le segment consacré à Hitchcock tout en délire gothique d'assez bon aloi. Ceci dit, le risque est aussi de faire un film édifiant et terriblement symbolique. Yann Le Gall a écrit tous les scénarios et malheureusement, ça se voit un peu. Le premier court, réalisé par Le Gall lui-même est proprement insupportable. Consacré à Fritz Lang, il montre la découverte par le petit gamin surdoué de sa judaïté. Mouais, c'est bien sûr totalement édifiant et naïf. Côté mise en scène il ne se passe pas grand chose, notamment dans le son, insupportable de vide dés les premières secondes. Ca aussi, c'est la qualité française, messieurs dames. Le reste relève de l'anecdote totale.


Isild Le Besco réalise le segment Orson Welles, un peu plus tenu, avec un essai de mouvements de caméra et de léger mouvement dans le montage. Le petit acteur jouant Welles est plutôt improbable et utilisé comme tel. C'est une bonne idée. Quelques plans sont cadrés de manière un peu amusante, et il y a même un joli plan douche, qu'on dirait bizarrement à l'épaule, tout à la fin. C'est déjà ça, même si le reste est légèrement attendu.


Ha, cette vieille jeune ganache de Renoir. Là aussi, on replonge dans le symbolique, avec bien sûr, quelle surprise, la découverte des disparités sociales chez le futur réalisateur. Et de la campagne en veux tu en voilà. Pas grand chose à manger la non plus, c'est relativement anonyme.


Tout comme le Bergman qui se construit autour d'une anecdote assez rigolote et mortifère, mais qui finira par sombrer dans le trop peu, notamment au niveau de l'échelle de plans bien trop sage pour permettre de mettre quelque chose de signifiant en place. Peu de sons là aussi. Par contre, quelques plans sont relativement cadrés, mais on n'est pas dans des extravagances à la Friedkin, c'est tréééééés sage... et vite oublié.


Le Hitchcock de Corinne Garfin est le plus rock ‘n' roll. Tourné en scope et en noir et blanc, il lorgne délibérément du côté d'un fantastique gothique, baigné dans une lumière très réussie dans son genre, et très maniériste, ce qui vu le contexte marche plutôt bien. C'est le court le plus foufou de la série avec le Tati. Le film atteint une relative indépendance, ce qui n'est pas forcément le cas des autres, et c'est un paradoxe car ici l'exercice de style, pas forcément hitchcockien en plus, est annoncé clairement. Malheureusement, si c'est assez basique (avec un joli point de montage près d'une fenêtre), la fin me déçoit notamment avec une déferlante de citation hitchcockienne là par contre, en forme de clins d'œil, assez mal venues justement car l'indépendance du film fonctionnait pas mal. Alors, vas-y que je te balance des escaliers et des lumières de la chambre au premier étage allumée. Mouais... Même là, une bonne idée mais mal mise en exergue : l'escalier de PSYCHOSE qui se transforme en l'escalier des 39 MARCHES. Malheureusement, ces détails en forme d'hommage ne sont que de l'illustration. Dommage, d'autant en plus qu'en faisant durer la scène de paroxysme gothique, le film aurait sûrement gagné en étrangeté quant à son rythme. Ceci dit, ça se regarde, et c'est le film le plus tenu...


... avec le suivant consacré à Tati. Là aussi on nage en pleine anecdote, presque caricaturale à mon avis, et de toute manière pas intéressante du tout si elle est symbolique. Ceci dit, il y a un peu plus de délicatesse, et surtout la mise en scène est là ouvertement, comme dans le Hitchcock, plus graphique avec des jeux de décalage qui valent ce qu'ils valent mais qui ont au moins, contrairement aux sections Renoir ou Lang, l'avantage d'exister. Le rythme est un peu mou, mais la mise en scène beaucoup plus réfléchie.


Ben alors, vous dîtes-vous, on se foule plus tellement Docteur Devo ? Oui oui, oui peut-être ou alors peut-être non justement. ENFANCES a beaucoup de défaut, surnage légèrement au dessus de la moyenne, mais ne laisse au final que peu de souvenirs. Un plan ça et là chez Le Besco (et une vraie tentative de travail sur le rythme de certaines scènes), un petit poil de jeu chez Tati, et basta. Tout cela n'est pas très rock ‘n' roll, et surtout nous rappelle que le cinéma dit "art et essai" français pêche souvent par manque d'expression et de point de vue. Au cinéma, il vaut mieux charger la barque que de viser l'épure. Et comme pour tous les autres arts, pour viser l'épure il faut un plan de travail baroque, ce que semble vraiment ignorer les européens.

 


Tiens, changeons de rive en allant voir TEETH de l'américain Mitchell Lichtenstein, fils de l'artiste pop art paraît-il. Le sujet est beaucoup plus édifiant puisque l'on suit Dawn une jeune fille américaine d'environ 17 ans qui, bien qu'issue d'une famille pas particulièrement conservatrice (très bonne idée d'ailleurs, ce qui donne une connotation étrange au personnage du frère), fait partie de ces jeunes gens américains, férus de religion et qui se sont promis de garder leur virginité jusqu'au mariage, et qui le revendique. Malheureusement, la pauvre fille est affublée d'un terrible handicap, forcément double. D'une part, elle finit par rencontrer un p'tit gars qui est vertueux comme elle mais la trouble sur les plans affectif et sensuel, ce qui forcément va poser problème. Plus grave Dawn est persuadée, et mieux, elle sait qu'une terrible infirmité physique la touche : elle a un vagin avec des dents !
Elle décide néanmoins de sortir avec ce garçon, beau et vierge comme elle... Un long parcours initiatique s'engage, et croyez-moi, c'est très loin d'être gagné...



TEETH est accompagné d'une rumeur très favorable, suite sans doute à son passage eu Festival de Deauville, et malgré un film annonce un peu pêchu (peu représentatif), c'est vrai que les choses sont bien faites et que le film a été extrêmement bien vendu. Tant et si bien que le cinéma art et essai de la ville passait le film en V.O, et que l'affiche plutôt belle attirait pas mal de gens. Ce n'est pas le destin de tous les films d'horreur ou fantastique contemporain. Et puis, une petite comédie horrifique, ça ne se refuse pas !



Mitchell Lichtenstein dont c'est, semble-t-il, le premier film, propose ici une drôle de fiction, et ce à plus d'un titre. Dés la première bobine, les règles du jeu sont assez bien fixées. Il s'agit, comme son sujet pouvait le laisser prévoir (mais la chose est assez étonnante à voir, car le réalisateur le fait avec une certaine application) de créer une esthétique et un ton qui rappellent très largement la série B d'horreur des années 80: introduction symbolique, cadre de vie middle class, présentation classique des personnages, des seconds rôles et de l'idylle amoureuse, photographie directe et plutôt brute de décoffrage, etc... Les premières sensations sont plutôt agréables, forcément, quoique l'inquiétude d'un récit balisé se fait sentir, notamment dans le dispositif symbolique des seconds rôles justement et de certains détails (le chien par exemple, sur lequel on insiste trop pour qu'il n'est pas une utilité quelque part plus loin !). L'actrice principale, Jess Wexler, joue plutôt bien, sait forcer le trait ou nous prendre au contraire un peu de biais. Tout cela est donc plutôt sympathique, se dit-on.



Et puis, petit, à petit, Lichtenstein, qu'on appellera désormais Mitchell pour des raisons de commodités évidentes, commence à faire dériver son film, ou plutôt, disons que nous nous apercevons que les choses ne sont pas si marquées. Si le jeu symbolique continue de manière ostentatoire (un plan dans la forêt commençant sur un tronc d'arbre à la forme vulvoïde), on peut-être assez surpris par le ton. Si le principe de base, c'est-à-dire l'infirmité du personnage principal est "loufoque", et qu'on nous a annoncé une comédie d'horreur, le ton du film semble plus inattendu. Pas de beaucoup, mais quand même. On rit jaune et assez peu, et très vite, c'est une atmosphère plus lourde qui prend le dessus. Deux ou trois choses classiques, comme l'arrivée de Dawn au lycée (scène qui est très bien placée : pas dés le début de la présentation du personnage, mais après son premier speech pro-virginité), semblent un peu trop longues ou trop brut de décoffrage. Lors de cette arrivée au lycée, les informations, très simples je vous l'accorde, arrivent toute en même temps, et le travelling arrière, très faisandé, dure une ou deux secondes de trop, et cela suffit pour qu'on sorte du plan beau et classique pour commencer déjà à regarder cette scène vue mille fois un peu de biais. Et ça va continuer comme ça. Ca n'empêche pas les maladresses trop ostentatoires (la rencontre entre Dawn et son premier prétendant), mais voilà qui donne un petit ton triste ou froid assez bienvenue, et quand les choses sérieuses vont commencer on comprend qu'elle était la tactique de Mitchell : brouiller les cartes, dissocier les tonalités. Le gros du film viendra confirmer cette impression. Le film ressemble plus à un film de collège qu'autre chose. L'horreur n'est pas flagrante (j'y reviens). La comédie n'est pas forcément au rendez-vous. On se retrouve avec un film de collège assez dur, juste teinté de fantastique, les deux étant moins mêlés que prévu. C'est assez charmant, cette dichotomie trouble. Mitchell joue le décalage, joue sur le fait que les choses ne se passent pas comme prévues. On a les fesses clairement entre deux chaises, et pendant longtemps, notez-le bien, les codes de la série B horrifique se déplacent sur des scènes plus anodines, c'est-à-dire là où on en devrait pas les trouver : la recherche sur Internet par exemple est un moment de suspens (où l'héroïne explore sa difformité et semble presque être menacée d'être découverte par l'arrivée de ses parents; passage classique), mais se déroule dans un contexte anodin (Internet, devant un ordinateur quoi) se substituant ainsi à la même scène qui aurait pu avoir lieu dans la salle de bain (avec le même déroulé narratif: arrivée des parents et peur d'être surprise). La scène de salle de bain et d'exploration manuelle du corps aura lieu plus loin, mais sans effet horrifique, juste de manière intime et solitaire, et elle durera beaucoup trop longtemps pour un cadre horrifique classique. [Et il y aura un beau montage introductif, sous la douche, totalement sobre, avec un décalage de sons bienvenu : c'est la première grosse fissure du film. Très bien joué.] Ce décalage des effets propres au fantastique sur des choses assez quotidiennes, et au contraire la relative sobriété et intimité se dégageant des scènes à plus fort potentiel fantastique met la puce à l'oreille.



Et c'et quand les choses sérieuses, c'est-à-dire quand le sexe "pratique", commencent à entrer en jeu, que les choses se gâtent pour prendre un tour beaucoup plus étonnant. Ces basculements se fondent bien sûr, mais pas uniquement, sur la confrontation avec l'horreur de la licence poétique. Quand les corps vont se dévoiler, il est difficile de faire l'impasse, évidement, sur la particularité anatomique de Dawn. Et là, Mitchell fait quelque chose de très très curieux. Dés la première scène de sexe, on constate que la mise en scène est en effet assez "naturaliste". Bon, c'est un peu exagéré. Mais, elle débute sur un vrai moment d'intimité, et surtout elle dure, dure, dure. Une fois l'agression masculine en place, là aussi sur un mode non-fantastique, non seulement la scène dure encore plus, mais elle se déroule en deux temps, ce qui est très troublant. Avant que la violence n'éclate chez Dawn, il se passe de longues minutes, assez interminable vu les circonstances catastrophiques (c'est un viol, au final). Mitchell délivre clairement les clés. Il y aura décalage, le fantastique n'interviendra qu'au final par un effet gore ostentatoire, mais ce sera bien la seule concession et c'est bien joué. Pas de musique dramatique ou de suspens, composition du son à partir d'éléments naturels, et très peu, vraiment très peu de dialogues. [La relative rareté des dialogues s'appliquera dans de très nombreuses scènes et contribuera à l'aspect intimiste du film pendant tout le métrage.] Pour dire les choses clairement, aussi surprenant que cela puisse paraître, ces scènes sont intimistes, en quelque sorte.


Quels sont les avantages d'un tel modousse opérandaille ? C'est simple. Loin d'être une charge ou une critique de la société américaine, le film sera au contraire très proche du personnage principale, c'est-à-dire, et notez le bien, qu'on va non pas assister au parcours de Dawn mais belle et bien vivre son récit sous forme totalement subjective. Le monde présenté ici n'est pas un portrait fidèle, mais un portrait sensuel (en sensations, physiques ou intellectuelles). C'est le parcours émotif de Dawn qu'on suit, tout simplement. Le fantastique ne viendra que souligner l'horreur total de ce qui lui arrive, et l'épouvantable sentiment de dérive, de perte, et de solitude de Dawn.



Mitchell enchaîne alors les superbes idées. Le sexe est représenté non pas comme un carcan figé, non pas comme un réaction durable, mais au contraire comme un ensemble de sensations pointillistes et mouvantes, et bien sûr, ce qui est assez peu montré au cinéma quand on parle de sexe, ces sensations sont souvent contradictoires, ou pour être plus précis, paradoxales. Et pas seulement pour le personnage de Dawn mais aussi pour les personnages secondaires, presque tous des hommes. Le frère présenté comme perdu, peut se révéler une personne assez sensible, mais au final c'est sa monstruosité qui prendra le dessus, et sa violence bien sûr (d'où la belle idée de placer une scène totalement inutile : celle où le frère cogne un des prétendants de Dawn, scène qui nous rappelle que cette violence du sexe, est de toute manière une conséquence de la violence socialeou sociétale). Le personnage du deuxième prétendant est aussi impressionnant sans en avoir l'air. C'est une espèce d'abruti adolescent, mais dont on sera témoin de la solitude (quand il se fait cogner justement), de la maladresse et finalement de la tendresse qu'il peut apporter à Dawn (sublimissime idée de leur premier rapport en totale contradiction avec nos attentes). Après cette scène tendre de vrai sexe, pourtant commencé dans des circonstances absolument épouvantables (et encore là ambiguës : Dawn accepte-t-elle le tranquillisant en toute connaissance de cause ?), c'est le contraire : le prétendant révèle l'horreur de son dessein, la séduction (dans laquelle il s'est retrouvé) n'étant prétexte qu'à un jeu de possession sociale ! Ignoblissime ! Et peut-être inadmissible pour beaucoup d'entre-nous. Il n'empêche, en une séquence, Mitchell fait le portrait de tous les possibles en matière de début de vie sexuelle active : le rapprochement des solitudes, la séduction maladroite, la manipulation, malgré tout la tendresse, le plaisir et la jouissance, et en fin de compte la possession la plus ignoble, la possession sociale bien sûr. En une séquence, tout le parcours de la découverte du sexe est là ! Et tout en sensation en plus, comme un sous-texte, comme un courant sous-marin qui innerve le film sous le film d'horreur.



Mais, cela est possible pour une seule raison, et c'est là le plus beau dans ce film : l'incroyable réussite et l'originalité du découpage narratif à partir de la première scène de sexe (au lac) dont je parlais plus haut. C'est très dur à décrire car cela se joue à peu. A partir de ce point, paradoxalement, l'enchaînement et le choix des scènes sont assez classiques et logiques dans la perspective de la série B fantastique. C'est par la mise en scène, in vivo et aussi dans le scénario, que Mitchell transforme ce déroulé narratif normal en quelque chose de beaucoup plus ahurissant. Choquée au plus profond, et c'est bien normal, Dawn commence une errance. Mitchell met alors en place une belle idée de mise en scène : couvrir le déroulé narratif de trous, d'ellipses, mais très courtes. Les scène durent alors trop longtemps, ou pas assez, les transitions prennent autant d'importance que le corps dur des scènes elles-mêmes, ou alors les scènes ne commencent pas sur l'essentiel mais sur des détails (le trsè beau retour au lac, par exemple). Tout apparaît alors comme sensations, et Dawn, et nous avec (je vous assure, c'est impressionnant), glissons sur le événements, faisons du dérapage contrôlé. On subit. On ne sait pas s'il se passe une seule nuit ou trois jours. C'est la chute. Le parcours narratif n'est plus en conséquences logique mais en forme de morcelage plus disnarratif (de très peu en plus, ce qui rend l'impact du film infiniment impressionnant), fait d'achoppements discontinus. On se rend compte qu'on est passé à un autre moment et à une autre scène quand la deuxième scène est déjà enclenchée. Plus que de dérouler le fil logique de l'intrigue, Mitchell, comme dans un rêve grotesque (naunce bien trop souvent confondue avec l'ironie et le cynisme), colle ensemble, de manière artificielle et cubiste, les différents moments entre eux. C'est un paradoxe : le listing des scènes est classique, mais le collage des scènes entre elle parait complètement illogique ou plutôt il brise la chaîne des conséquences. On ne retient dés lors que des sensations. Que des sentiments subjectifs. C'est magnifique. Des pans entiers de dix minutes nous entraînent dans une dérive totale. Cette brusquerie narrative, emplie de tristesse, c'est le nœud du film, sa grande force. Et même si dans la dernière partie, la chose est plus banale, moins marquée, c'est trop tard. Le mal est fait en quelque sorte. La fêlure au cœur et au corps est faite. Trop tard. Trop tard, oui, ça résume bien l'affaire. Cette sensation, par couloirs entiers de scèness et de séquences, d'être à la dérive, perdu et effroyablement triste est vraiment impressionnante et c'est un brise-cœur total. On est perdu, ivre, déboussolé. Cette impression est possible, plus que par la scène du lac, grâce à l'enchaînement avec la scène qui suit et qui éclaire drôlement bien le film : la deuxième conférence de Dawn. C'est un moment magnifique et c'est le moteur de cette ivresse narrative qui va suivre. De membre d'une communauté soudée que Mitchell a pris soin non pas de dénoncer mais au contraire de suivre comme étant "normal" (ces ligues de vertus sont simplement prises au premier degré), Dawn se retrouve dépeinte comme individu de solitude dans la masse. C'est le sentiment qui dominera lors de la résolution qui va suivre, quand on quitte le milieu et la dialectique de la vertu. Au fond, lors de la séquence avec le deuxième prétendant et lors de toutes les scènes qui constituent la dernière bobine du film (sa résolution), c'est la même chose qui se passe que dans cette fabuleuse deuxième conférence. Dawn voit le tapis brusquement retiré de sous ses pieds. Il n'y aura plus jamais de retour en arrière, la virginité, pas seulement au sens sexuel du terme, est complètement perdue et souillée, et j'insiste, elle est souillée socialement ! Dawn devient un individu et se prend la violence du groupe en pleine poire, comme on dit. C'est le KO (jeu de mot !). C'est pour cela que le gros du film fonctionne de manière si brillamment subjective et que nous sommes happés par le film : Dawn est sonné, comme un boxeur. Et ça fait très mal. Dés ces deux scène (du lac et de la conférence), par ce collage brusque, Mitch peut alors développer par la suite, toujours sur le mode sensuel, le gros de son film en forme de parcours initiatique douloureux. Dans la scène de la conférence (clin d'oeil à la thématique des Bodysnatchers) et par le procédé même, le réalisateur, loin de plonger dans l'ironie et le cynisme, bien au contraire, fait preuve d'une tendresse rare vis-à-vis de son héroïne : il l'accompagne, lui rend hommage presque. Le contexte religieux et virginal du film n'est pas une caricature comme il semblait, mais bien cet accompagnement. On se retrouve, mais à l'envers, dans une logique troublante pas si éloignée du fameux EMPRISE de Bill Paxton. Ce n'est pas tout à fait ça, mais il y a une cousinerie éloignée, en quelque sorte. Une thématique fort bien soutenue par Mitchell qui a glissé la thématique du Mythe dans son film. Et le mouvement qu'il fait faire à cette thématique est le deuxième point remarquable de TEETH. C'est le mythe qui est païen et castrateur (oui castrateur, notamment pour Dawn). Elle se considère comme incarnation du Mythe, puis s'en détache avec douleur (apparition de son individualité, construction de sa personnalité à partir de la scène de la conférence) et ce jusqu'au premier orgasme. Ensuite, retour au Mythe ou plutôt réappropriation avec une certaine tristesse, ou plutôt énormément d'amertume. [C'est un choix, même si ce n'est pas celui que j'aurais fait, qui s'incarne dans la conclusion, un peu plus faible mais ambiguë quand même : le départ en vélo est une idée sublime, et très adulte en plus. Mais en revenant au Mythe,on n'est plus dans la position de départ, et ça c'est vraiment intéressant. Finalement que va faire Dawn ? Réutiliser et contrôler le Mythe ? Oui, sur le moment, mais après. Que va-t-il se passait hors-champ, après le générique ? Mitchell suggère quand même que Dawn se sera transformée, et utilisera son pouvoir, comme les autres profitaient de sa détresse. C'est d'une noirceur absolue. La tendresse est partie pour de bon.] Cette utilisation du Mythe et la corrélation entre Sacré/Païen (c'est-à-dire sentiment pur de Dawn notamment quand elle est dans la ligue de vertu, fait qui n'est pas regardé avec condescendance) et Tendresse/Pouvoir, cette analogie entre ces deux double mouvement prouve l'extrême intuition et la belle habileté de Mitchell, qui signe aussi le scénario de son film. Ce mouvement deux fois double permet aussi de mettre en perspective la naissance de l'individu et son "choix" de réaction face à un monde forcément hostile. C'est vraiment touchant, et cela permet de placer la sexualité dans une perspective quotidienne et ambivalente vraiment remarquable. C'est pour cela que je disais que ce film aborde le sexe comme rarement au cinéma, et de manière, paradoxalement, totalement adulte. Quant à l'apparition de l'individualité, dans ce mouvement là, elle replace TEETH dans sa vraie perspective : un film (assez abstrait) de collège.



[Un petit mot sur la scène du gynécologue qui me semble également très belle, et qui contient, ce qui est loin d'être le cas dans le reste du film, un très beau changement d'axe et une belle "chorégraphie" notamment lorsque Dawn est retournée par son sexe, si j'ose dire, sur la table d'osculation, nouveau cadrage dans le même plan qui transpire l'effroi. Où est la frontière entre l'agression et la normalité ? Cette auscultation est sans doute totalement normale. Le gynécologue n'est sans doute pas un obsédé ou un pervers. Mais Dawn, dans la foulée, va ressentir un geste médical comme une agression sexuelle. C'est très intéressant et ça éclaire de belle manière la suite du film et ce que je disais plus haut. La sexualité est vécue dans ce film de manière vraiment impressionniste. Un mot aussi pour dire que l'ivresse de Dawn, son KO, est particulièrement soutenu par le montage lors de son retour à la maison, scène effroyable où le symbolique et le réel se mêlent avec une force monstrueuse.
Notons également que Mitchell fait une très belle impasse : on ne sait pas pourquoi Dawn est devenue une mére-la-vertue. Elle a fait un choix semble-t-il. Mais l'apparition de l'individualité est venue plus tard, dans le corps du film. Très beau choix de la part du réamisateur/scénariste.]


Le gros bémol du film, c'est le cadrage souvent, mais pas tout le temps, très moche, farci de gros plan. Il s'en est fallu de peu pour que le film respire plus (comprendre "+"). L'échelle de plans est souvent réduite, et encore pas tout le temps. Héritage du film d'horreur de série des années 80 ? Possible, mais en tout cas c'est un mauvais choix qui minimise drôlement l'impact du film, d'autant plus que Mitch sait faire sans doute des choses plus acceptables dans le cadrage, les axes, et le montage. On mettra ça sur le compte du premier film. [Ce qui n'est aucunement une excuse, notez-le !] Quoiqu'il en soit, TEETH surprend. Plus qu'un film de contexte, qu'une critique de la société américaine ou occidentale, le long-métrage de Lichtenstein est un portrait universel de la découverte de la sexualité, sous ses aspects anodins et terribles. Il y a de l'humour, mais ce n'est pas une comédie, et comble de surprise, l'ironie ne fait qu'effleurer, constamment, dans un mouvement d'accompagnement et de tendresse envers le personnage de la part du réalisateur (et de notre part donc), le cynisme n'est jamais présent. Bien plus, c'est la tristesse profonde du film qui marque. La portée subjective du film est impressionnante, le sentiment d'immersion est là (après tout Dawn a-t-elle vraiment un vagin denté ? C'est loin d'être sûr...) soutenu et construit par/sur une déconstruction légère mais explosive de la narration. Dommage donc que le cadrage soit souvent hideux. Malgré tout, ne gâchons pas notre plaisir, TEETH a énormément de personnalité et offre une vision originale et personnelle, triste, à la compassion rugueuse pourrait-on dire, de la découverte puis de gestion de la sexualité. En filigrane, c'est une société violente et castratrice qui est montrée, un monde vide de tout, où la possession prend le pas sur le reste. Comment en est-on arrivé là ? Mystère. Mais en tout cas, TEETH sait être proche d'un sentiment qu'il n'est pas facile, loin de là, d'approcher : l‘effroi adolescent et l'incroyable violence qui se joue dans la ratification de l'âge adulte. Ce n'est quand même pas rien.



Quant à réunir dans un article déjà très long des films aussi différent que ENFANCES et TEETH, je vous laisse deviner la raison de ce choix paradoxal. Peut-être est-ce dans le collage incongru d'éléments disparates que se découvrent les perspectives ?

 


Solitairement Vôtre,


Dr Devo

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Publié dans Corpus Filmi

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Bertrand 26/05/2008 13:26

Merci Jeanne pour cette éclairante contribution !Moi aussi je me disais bien que quelque chose n'était pas clair dans cette séquence, et tu nous montres bien, tout simplement, que comme tous les autres cas masculins dans ce navet, le gynéco est encore un autre enculé, et qu'on est du coup bien loin, comme notre ami Devo tente de le développer, d'"une expression impressioniste de la sexualité".....zzzzzz, docteur, reprenez vous ! .... Encore une preuve assez nette du simple cynisme de cette vaste connerie.

Dr Devo 26/05/2008 10:32

Effecrivement, vopilà un commentaire précis qui répond à ma logique inexpérience. Merci Jeanne! Ceci dit, voilà qui confirme ce que je disais. La scène est donc lisible comme une auscultation normale virant à l'aggression sexuelle, et c'est aussi un bon résumé de la vision du sexe dans le film: le doux devient aggression. Scène "réaliste" ou scène "subjective". en tout cas dans le reste du film, y compris cette scène, de mon point de vue et comme je le disais, le film joue sur la dérive des scènes et des sensations. LA force du film est aussi de faire sentir que le sentiment "pur" ou le sentiment de quotidien vire invariablement vers l'aggression (physique et qui s'accompagne toujours plus loin d'une aggression psychologique et/ou sociale).En tout cas, Jeanne, bravo! C'est le premier commentaire gynécologique de ce site! Et qu'on vienne pas me dire que Matière Focale n'est pas un site ecclectique! Merci de votre fidélité. Je vous salue bien bas!Dr Devo.

Jeanne 24/05/2008 13:42

Bonjour!! je viens de lire l'article (en fait je suis même une lectrice assidue de tout le site), et je ne vais pas tourner autour du pot mais je me dois d'apporter mon grain de sel: le gynéco de Teeth est bel et bien un sagouin, et en voici la raison: le plan sur sa main enduite, mais sans gant de latex (chose inimmaginable en médecine), lorsqu'il est sur le point de pratiquer l'oscultation, et je dirais surtout le fait qu'il insère ses 4 doigts dans la malheureuse. Quatre doigts, pour un gynécologue, c'est beaucoup! Ma conclusion est que ce gynéco fait bel et bien partie de la catégorie des personnages méchants. En tout cas, merci beaucoup de faire exister ce site. Vo critiques sont très pertinentes, j'espère constamment y retrouver un article des films que je vais voir!Jeanne, fan.