HOMECOMING, de Joe Dante (série MASTERS OF HORROR, saison 1, épisode 6, USA-2006) : l'insoutenable légéreté de l'Être putride en voie de décomposition

Publié le par Dr Devo

(Photo : "Les Assiettes sont encore Sales" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
Je ne sais pas si vous avez consulté le programme des cinéma dernièrement, mais si c'est le cas, vous avez dû constater que le calendrier des sorties n'est pas spécialement alléchant ! Et encore, à un ou deux films près, la saison de la sécheresse a commencé, et se ne terminera qu'en avril. Evidemment, on peut toujours aller voir le beau BUBBA HO-TEP de Don Coscarelli, qui sort avec quatre ans de retard, mais pour cela, il faut avoir de la chance. Le film n'est distribué qu'à 12 copies pour toute la France, dont 5 en région parisienne ! Ça valait le coup d'attendre ! Donc, les pauvres ploucs qui habitent en Province et qui ne sont pas dans une grande ville peuvent aller jouer au golf ou se faire une soirée karaoké !
Pour ma part, je continue à découvrir, toujours dans le désordre, la série MASTERS OF HORROR. [Nous avions d'ailleurs déjà parlé de l'épisode réalisé par Don Conscarelli, justement : INCIDENT ON AND OFF A MOUNTAIN ROAD, titre dont je ne me lasse pas !] Et aujourd'hui, on attaque un morceau de choix en tapant dans les épisodes les plus alléchants, c'est-à-dire ceux réalisés par les vieux briscards du cinéma fantastique, à savoir ici Joe Dante. C'est toujours un plaisir de toute façon de voir un film de Joe Dante, réalisateur un peu mésestimé, malgré quelques grands succès populaires, et qui rencontre, de projet en projet, toujours plus de difficultés à monter ses films. La dernière fois qu'on avait eu des nouvelles de lui, c'était à l'occasion du très drôle THE SECOND CIVIL WAR, film réalisé pour la télé qui connut en France une brève distribution au cinéma. Ça se trouve pour une poignée d'euros en DVD. Mangez-en.
 
Ça tombe bien, car HOMECOMING est justement une variation, quasiment, sur les thèmes abordés dans THE SECOND CIVIL WAR, satire des connivences entre le politique et le médiatique, et qui racontait comment une sombre affaire de sur-médiatisation concernant un groupe d'immigrés aux USA déclenchait une réaction en chaîne qui aboutissait à la volonté de sécession de certains états du pays, puis donc à la guerre civile. Un film assez beau, et surtout très drôle et très absurde.
 
Les USA en 2008, pendant la campagne présidentielle. Sean Carey est un homme talentueux. Malgré son relatif jeune âge, il est le responsable du bureau de campagne de l'actuel Président des USA, qui se présente pour un nouveau mandat. Et Sean s'occupe d'organiser les événements de la campagne, dans le camp républicain, donc.
Il participe à un célèbre talk-show d'information. Sur le plateau, il rencontre Thea Gill, une femme qui a quarante ans ou presque, et qui ne passe pas inaperçue. Elle est invitée car elle a écrit un livre qui s'intitule COMMENT LES MEDIAS AMERICAINS SE SONT SOUMIS AUX THESES D'EXTRÊME-GAUCHE ! Ah bon ? Ben oui, Thea Gill, féroce conservatrice et ultra-libérale dans l'âme, se plaint du fait que de plus en plus, les médias US rapportent les moindres faits et gestes des opposants au gouvernement républicain et à la guerre d'Irak (qui continue en 2008 !). Pour elle, c'est de la propagande gauchiste ! Une thèse poujadiste et extrémiste certes, mais Thea Gill est une femme incroyable. Car elle a un talent. C'est une bête de télévision, un monstre médiatique : très intelligente, une gouaille pas possible, un sens de la logique rigoureux et un humour décapant ! Aussi ses thèses sont très virulentes, voire populistes, au point qu'elle fait le show quand elle passe à la télé, et il faut bien le dire, quand c'est le cas, même si on est farouchement opposé à ses idées, c'est un moment complètement délicieux, drôle et incisif !
Le talk-show se passe très bien, Thea Gill sort son couplet anti-gaucho et anti-démocrate. Normal. Sean Carey défend de son côté le bilan du président. Normal. Mais le présentateur fait intervenir une femme en duplex. Et cette femme a perdu son fils en Irak. Lors d'une réunion publique, elle a interpellé le président en plein discours, en répétant la phrase : "Mr le Président, qu'est-il arrivé à mon fils ?". Elle s'est alors fait embarquer immédiatement par les services secrets, et a été interrogée pendant des jours dans une base militaire ! Ce qui paraît un peu disproportionné ! Elle interpelle Sean Carey sur ce sujet, et il commence à répondre avec une belle langue de bois de communiquant quand tout à coup, un incident se produit.
Devant le sentiment sincère que dégage la mère, Sean semble troublé, arrête son discours, et la voix pleine d’émotion, il déclare après un long silence qu’il comprend cette maman, car son propre frère est mort à la fin de la guerre du Vietnam et, sincèrement, il ajoute que s’il n’avait qu’un seul vœu à faire dans cette vie, ce serait de faire revenir son frère et le fils de cette mère éplorée.
Après l’émission, Sean et Thea vont prendre un verre. Thea n’en revient pas ! Quel génie ! Cette phrase de Sean sur son frère et le fils de la maman-courage ne pouvait pas être improvisée ! Quel coup de pub ! Quel coup de communication ! "C’était parfait, dit-elle, on avait l’impression que tu allais pleurer ! Tu t’es mis tout le monde dans la poche !" Thea est donc persuadée que cette phrase choc prononcée avec émotion est un génial coup marketing ! Mais Sean lui explique la vérité : il n’était pas du tout rempli d’émotion, la phrase n’était pas du tout préparée ! En fait, il n’a pas su quoi répondre à cette mère, il a hésité et a eu un blanc! Mais qu’importe, lui répond Thea : tout le monde a pris ça pour de l’émotion vraie !
Thea et Sean passent la nuit ensemble et deviennent amants. Et quelque part dans une base militaire où reposent les corps des soldats tués en Irak, fraîchement rapatriés, les cadavres se remettent à marcher. Le "vœu" de Sean est exaucé ! Les soldats morts sont ressuscités sous la forme de zombies ! Et très curieusement, ils ne veulent pas boulotter de la chair humaine…
 
Et bien ça, mazette, je ne m’y attendais pas ! Joe Dante a un sacré sens de l’humour (noir), et il s’est toujours attaché à dépeindre des portraits des USA qui soient à la fois corrosifs et subtils. Mais là, il dépasse les bornes avec malice et allégresse. Loin de livrer un simple film fantastique, le bonhomme surprend son monde en honorant cette commande pour la série MASTERS OF HORROR, et en livrant une bien originale copie. Le film est d’ailleurs adroitement introduit. La séquence d’ouverture est une scène corrosive et classique, où Thea et Sean sont arrêtés par des zombies qu’ils se mettent à éliminer sans ménagement. On est donc en pleine ambiance classique de film de morts-vivants. La première rupture consiste à montrer, en introduisant le flash-back qu’est le film, que son enjeu est entièrement politique. Puis, deuxième rupture avec le réveil des morts, scène très marquée par le genre, à l’opposé de la sèche introduction. Ça y est, on y est, se dit-on, le film fantastique et apocalyptique peut commencer. Ben non ! Deuxième rupture : à la fin de cette séquence de retour à la vie des macchabées, on comprend que les zombies ne veulent pas accomplir leur fonction principale, à savoir bouffer de l’humain à qui mieux-mieux !
 
Evidemment, Dante fait son gros malin. Il charge son film de zombies avec la politique. Pourquoi pas ? Et finalement, on se dit qu’il fait le contraire : un film politique avec des zombies ! La vérité est bien sûr entre les deux. Certes, la chose est très drôle. Notamment grâce à Thea Gill, actrice formidable (quelque part entre Jennifer Jason Leigh et la Patty Hearst des films de John Waters, réalisateur avec qui elle devrait faire un film, c’est évident). Son personnage est charmeur, plein de bagou, plein d’humour mais aussi d’une ambition meurtrière, nourrie au plus extrême des conservatismes. Le personnage est formidable et fabuleusement joué. Nous sommes à la fois sous le charme et effrayés de dégoût !
Mais s’il y a de l’humour, le contenu est très lourd, dans tous les sens du terme. Pendant les dernières élections américaines, on a été inondé de propagande anti et pro-bush (surtout anti, en ce qui concerne l’Europe). La machine audiovisuelle à convaincre a marché plus que jamais dans les deux camps. En France, par exemple, l’anti-bushisme des médias a été remarquable, et les analyses, comme souvent en politique dans les médias, a volé au ras des pâquerettes. Le Jury de Cannes a quand même largement couronné et palmé le film de Michael Moore, montrant de manière définitivement ostentatoire que ce festival, en général, récompense le contenu des films, leur histoire et leur scénario, et se fout du reste. Cannes livre toujours un palmarès social et politique. Fermons la parenthèse.
 
En tout cas, si Dante avance avec ironie, il n’avance pas masqué. Il règle ses comptes certes, avec grande malpolitesse. Dans un sujet extrêmement caricatural et loufoque, il arrive à tenir sa barque de bout en bout. L’idée de base (portrait au vitriol des USA et réalisation du vœu de Sean Carey) est présente, et là où beaucoup s’en serait contentés, Dante explore au contraire toutes les conséquences de ce simple principe de base, et les décline jusqu’à ce que la métaphore politique atteigne le débile, en quelque sorte. Le réalisateur américain ne chôme donc pas, et pour le spectateur, c’est un festival de nuances et de conséquences qui s’enchaînent sans fin ! Comme tout ça est manié avec une science de la drôlerie qui frise le jansénisme, on rit du début à la fin, d’un rire jaune et noir qui fait mal. Bien. Quand le bonhomme tient un sujet, il le développe à fond et préfère généreusement parsemer son film de mille idées plus que de circonscrire son terrain de jeu à quelques unes. Ce sens de la non-économie se perd au cinéma et on ne peut que saluer la chose.
 
Evidemment, le film s’adressant à la foule américaine dans son ensemble (républicains comme démocrates), la métaphore frise toujours l’indigence et l’allégorie grossière. Dante sait qu’il répond sur le terrain de la propagande, là encore, quel que soit son camp. Son film en est donc imprégné. Oui, mais pas seulement. Et c’est dans les interstices, petits mais nombreux, que Dante nuance la chose. Il charge d’abord la mule avec trois tractopelles d’émotion mélodramatique (la scène du zombie dans le restaurant noir ! Fallait oser !). On est alors en plein Hollywoodisme. La propagande est, après tout, un moyen d’expression et d’émotion avant tout (la scène d’ouverture sur le plateau de télé nous le montrait aussi, car la "formidable émotion" ressentie par les téléspectateurs (c'est-à-dire aussi vous et moi) n’était en fait due qu’au locuteur, qui avait perdu le fil de ce qu’il disait et s’est raccroché aux branches d’une métaphore un peu pourrie ! Jolie ironie ! Dante charge la mule, et pas qu’un peu.
Par contre, il ne s’arrête pas là. Si les travers des campagnes électorales américaines sont largement raillés, c’est surtout la collusion entre le Politique et le Médiatique qui est le plus fortement dénoncée. On comprend par ce biais que HOMECOMING n’est pas un pamphlet anti-bush. Le film raconte d’abord une histoire ignoble : le pouvoir est au-dessus de la Loi, tous ses représentants (journalistes, hommes politiques, lobbyistes, etc.) font le même métier, c'est-à-dire de la communication, la Société est dominée par le contrôle, les enjeux pratiques de la politique n’ont aucune importance, et tous les moyens sont bons pour monter en haut de l’échelle. Le pouvoir corrompt peut-être, mais ce n’est pas une surprise : il n’a qu’un but, se maintenir. Un vrai américain ambitieux est prêt à tout. Hommes ou femmes, tous les représentants du pouvoir dans le film sont des êtres ignobles, absolument tous, sans exception (voir par exemple la façon dont la parole circule sur le plateau de télé). Parmi les gens de pouvoir, ne réussissent que les plus intelligents et les plus manipulateurs.
Et pour les autres, qu’est-ce qu’il reste ? Ah, ben pour le peuple, il reste Hollywood ! Il reste le règne de l’émotion, qui broie le peuple comme des marionnettes. La scène du restaurant est aussi très intéressante (et ambiguë, car aussi grossière que belle) de ce point de vue : le peuple se débat dans les sentiments les plus hollywoodiens, et en fait, il ne fait que de la figuration. Il n'a que deux façons de réagir : l’empathie larmoyante à trois balles, même si elle est sincère (scène du resto, donc), ou la Peur avec un grand P (la très drôle reprise de LA NUIT DES MORTS-VIVANTS). Et… c’est tout ! Rien d’autre ! Le peuple nourrit la machine autant que ceux qui ont le pouvoir : le carburant de la structure, ce sont les larmes !  Alors évidemment, tous les coups sont permis (sexe et sexisme, torture, meurtre, etc.).
 
Le système de Dante a l’avantage de faire ressortir des ambiguïtés et des contradictions complètement gênantes et diaboliquement drôles. Le monde roule à l’envers, mais surtout, vu sous la loupe du réalisateur, se révèle contradictoire jusqu’à l’absurde ! Et peut-être, l’idée la plus sérieuse du film est justement son grain de sable, c'est-à-dire que les morts reviennent en zombies ! Ça, c’est la partie documentaire ! Et c’est le reste, les fameux interstices, ce sont les choses qui se glissent, encore et encore en un joli tourbillon d’humour non-sensique et baroque, les détails sur le chemin qui sont juste rigolos sur le coup, mais dont l’accumulation fait ressortir l’ignoble violence du tableau d’ensemble. En ce sens, le film est complètement pessimiste et noir, comme c’est toujours un peu le cas chez Dante. Brrr… Après tout, on en a pour notre argent, car on nous avait promis un film d’horreur.
 
Bien entendu, la réalisation suit, et même très largement. Si le scénario est très bien écrit, le découpage global est très soigné, et le tout a un rythme implacable. La photo et la direction artistique sont très soignées et donnent à l’ensemble du film un sentiment réaliste d’apocalypse tranquille ! Le format des 60 minutes (ou un peu moins) convient parfaitement à cette fable qui n’a pas le temps de s’enfoncer ni de donner des leçons. Ne pas donner de leçons, et ce malgré le sujet qui semble engagé, voilà peut-être le plus beau compliment qu’on puisse faire à Joe Dante, et il le vaut bien. En dressant un tableau noir et détaché du fonctionnement des démocraties modernes (la démocratie et ses valeurs d’égalité étant évidemment les grandes absentes de cette fresque), et en n’oubliant pas de faire du cinéma à côté (contrairement à ce qu’on connaît en France, par exemple), Dante signe une suite impromptue au LAND OF THE DEAD du camarade Romero, ou plutôt introduit éventuellement un nouveau volet à la saga zombiesque et romerienne : toutes les pistes de la fin du dernier film de Romero sont présentes. Les morts et les autres sont là, comment ça va se passer ? Dante donne une réponse incertaine qui fait froid dans le dos : est-ce que ça va, au final, changer quelque chose ? Pas sûr...
 
Brrr… Vous pouvez aller prendre une cuite à la vodka, c’est le bon moment ! Joyeux cauchemar !
 
Dr Devo.
 
PS : Ce HOMECOMING de Joe Dante fait sans cesse penser au film LE MORT-VIVANT de Bob Clarkn dont je vous avait parlé il y a peu. Voyez ce dernier à tout prix !
Le geste le plus désespérant du film est celui qu'à Sean lorsque que les zombies foncent sur lui ! Et en plus, ça ne marche pas ! Quelle horreur !
 
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Publié dans Lucarnus Magica

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En passant 07/09/2006 15:10

A noter que que "Thea Gill" n'est pas, contrairement à ce que l'on pourrait penser, une caricature. Ann Colter existe vraiment et ses déclarations et ses livres sont assez hallucinants !

Dr Devo 26/02/2006 20:45

Cher Rub,Bien sûr, vous avez raison. Pour une fois qu'il y a un joli titre il faut que je l'écorche. je vaios immédiatement me donner des coups de fouet et surtout modifier cette grossière erreur. merci à vous.Dr Devo.

Rub 26/02/2006 20:39

Cher Dr, vous ne vous lassez peut-être pas du titre du Coscarelli (et c'est tout à votre honneur), mais il semblerait que votre mémoire si !C'est "ON and off", et non "IN and off".[je me doute bien que ce n'est sans doute qu'une faute de frappe, mais un peu de taquinerie et de perfectionnisme ne font jamais de mal à personne...]