20 ANS D'ECART de David Moreau (France-2013): Novlangue.

Publié le par Norman Bates

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[Photo: "Fresh Bigorneau" par Dr Devo.]

 

Question piège : combien de “romcom” (pour comédie romantique dans la novlangue bloguesque) française se déroulant à Paris intra-muros sont sorties cette année ? Combien l’année dernière ?

Au moins une par semaine selon les chiffres officiels de Matière Focale. Faut-il voir là le symptôme d’un vivier artistique parisien qui imposerait à la France entière son point de vue ? Ou bien une volonté en temps de crise de consommer “local”, c’est à dire de tourner les films là où ils sont écrits et produits, et même interprétés (comme les légumes !) ? N’y a t’il pas d’autres territoires qui respirent la culture et le romantisme en France ? Sans doute un peu tout ca à la fois, mais en attendant, c’est comme avec Louis XIV, le peuple vient à la Capitale pour admirer le Roi et espérer que sa grandeur céleste daigne resplendir sur eux. Dans le même temps je les comprends : imaginez une comédie romantique, avec tout ce qu’il y a de légèreté, d’humour et de tendresse prenant place dans le Nord-Pas De Calais (au hasard) : dans le meilleur des cas ca donnerait un épisode de Confessions Intimes, dans le pire des cas un remake de GUMMO (ou inversement !). Il faut bien se dire que pour le Parisien moyen, le nord de la France ressemble à un film de Bruno Dumont (le parisien adore Bruno Dumont !) : des agriculteurs roux qui forniquent dans la boue ou des handicapés mentaux baveux qui empêchent CAMILLE CLAUDEL 1915 de se sublimer dans l’”Art” (le parisien se sublime dans l’art !). Donc cette semaine, après AU BOUT DU CONTE et avant LES COQUILLETTES, il y a ce 20 ANS D’ECART, qui a comme originalité prodigieuse de s’attaquer à l’épineuse question des COUGARS (ou MILF suivant du coté où on se place), ces mères de familles épanouies qui “date” de jeunes éphèbes pas bien remis de leur “Oedipe” (c’est de la psychologie). Pourquoi pas après tout, alors que Apatow s’enlise dans une quarantaine radoteuse, la relève est peut être Française, qui sait ? Enquête sur le terrain, comme ils disent sur M6.

 

Alice (Virginie Efira de LA NOUVELLE STAR), 38 ans, divorcé, un enfant : elle bosse 56 heures par semaine dans un magazine féminin branché où elle déniche de nouvelles tendances. Tous ses collègues sont gay. Elle commence à faire des rides et est sur le point d’être lourdée.

 

Balthazar (Pierre Niney de LA COMEDIE FRANCAISE), 20 ans, célibataire : il est vaguement étudiant dans une fac d’architecture, entretenu par son père dans un loft avec vue sur la tour Eiffel. Son père c’est Charles Berling, présentateur TV qui se tape les copines de fac de son fils.

 

Balti” tombe sous le charme d’Alice au premier coup d’œil. Alice est une femme libérée affranchie du joug de la virilité qui privilégie sa carrière à la satisfaction de sa libido (quoiqu’elle ait l’air de connaitre pas mal youporn pour une mère de famille, on y reviendra). Le pauvre “Balti” fait des pieds et des mains pour séduire Alice, mais Alice ne pense qu’a une chose : plaire à son boss, son boss qui est en train de préparer la succession d’Alice pour une femme plus jeune, plus sexy et plus branchée. Che Guevara (ou Bob Marley ou Kurt Cobain je sais plus) a dit un jour que la vraie révolution est intérieure : Alice va donc suivre son exemple et donner sa chance à “Balti”, dans le but avoué de paraitre plus cool et de fréquenter à nouveau les lieux à la mode. Et devinez quoi ? Ca marche : dès le “first date” des stagiaires les surprennent et elle crée un véritable “buzz” dans l’entreprise (dans laquelle tout le monde est perpétuellement connecté à Twitter et a Facebook, comme à Matière Focale) grâce aux photos publiées en temps réel sur la toile. Son boss apprends la nouvelle, et lui file une promotion directe -bravo Alice t’a tout compris- et le magazine se vend automatiquement à des millions d’exemplaires, pendant que “Balti” se retrouve trimballé dans des soirées Art Contemporain avec une femme hystérique qui a l’âge de sa mère, qui est fringuée comme une pute et qui fait semblant de l’aimer devant un parterre de hipster à iphone qui twittent tous leurs faits et gestes. Et là, “Balti” est enfin heureux et se sent aimé.

 

 

David Moreau n’a pas arrêté le film d’horreur : après ILS et THE EYE, 20 ANS D’ECART est sans doute le film le plus angoissant de ces dernières années, sorte d’adaptation de 1984 dans le microcosme Parisien, en bien plus effrayant encore, car cette fois ci le couple (plus rien à voir avec l’amour) est le parangon ultime du BIG BROTHER : il ne s’agit plus de se placer en marge d’une société individualiste et totalitaire en se donnant totalement à l’être aimé sans rien attendre en retour, mais bien au contraire, dans une société où ce n’est plus l’état qui surveille les citoyens, mais les citoyens eux même qui postent tous leurs faits et gestes volontairement sur les réseaux sociaux, de s’associer dans une double-individualité marketing (style les pubs The Kooples) ou les deux individus se nourrissent l’un l’autre de leur image, et l’utilisent comme une “marque” pour être source d’intérêt et d’attention constante.

Ainsi le couple est érigé partout, montré sur tous les réseaux comme un exemple papier glacé de la réussite sociale, comme si la valeur ultime de la féminité était de pouvoir se taper des adolescents (ce qui dans une certaine logique est du féminisme au sens le plus strict : l’égal de l’homme qui peut se taper des gamines). Le jeunisme, le marketing ou le culte de la personnalité de 1984 ne sont que les diverses facettes d’une même pièce, pièce qui va écraser le pauvre “Balti”, jeune naïf qui a l’air véritablement amoureux, et c'est bien le seul dans cette sale histoire. Et c’est ainsi que le film, de comédie romantique pépère pour gonzesse sous xanax va devenir une terrifiante plongée dans l’humiliation de la Vertu, une descente dans la fange d’une société gangrénée jusqu’a ses plus profonds soubassements et qui ne tient que sur les épaules décharnée des avatars qu’elle a elle même engendrés. C’est très rare qu’on voie du cul, de la chair et des rides dans une “romcom” : ici on fait péter le nibard, on enlève le verni qui fait briller les meufs dégoulinantes de spermes pour ne plus laisser à voir qu’une pathétique quête du projecteur, on nous trimballe au milieu des charançons qui grouillent dans les dépôts de viande avariée vendues comme des lasagnes par des bouchers obéses et concupiscents, on fait des saucisses de merde par pleins sots que des bouches avides engloutissent en rotant de la bière industrielle. HPG est là pour se faire insulter par un gamin DE LA COMEDIE FRANCAISE, le ministre du Ministère de l’Amour (chez Orwell on crée des ministères pour tout !) a des comptes en Suisse à ne plus savoir qu’en foutre, et Alice se lance dans un dossier à charge sur les femmes et le porno : “femmes, acceptez de devenir un tag youporn” (le dossier s’appelle vraiment comme ca !). Il s’agit de décomplexer les femmes vis à vis du porno en leur préconisant d’assumer qu’elles sont des étiquettes dans un trombinoscope à cul et qu’elles n’y changeront rien. Faites comme moi, acceptez d’être une #cougar #blonde #milf ! On a franchi un palier dans le glauque, 20 ANS D’ECART est bien plus violent qu’un film de Larry Clark. Il ne s’agit plus de naïvement s’épiler la chatte pour exciter son petit ami du moment, il faut maintenant proposer le catalogue youporn en intégralité pour conserver les faveurs du mâle alpha. Enfin ça, c’est ce que dit le magazine hautement subversif, féministe et branché appelé “Rebelle”. Ambiance.

 

Dès son générique iconoclaste, 20 ANS D’ECART adopte la forme médiatique la plus putassiere, ce qui en fait au niveau de la mise en scène une sorte de FIGHT CLUB version Sephora, un 99 FRANCS dans lequel les protagonistes resteraient “normaux” jusqu’a la toute fin (perspective bien plus effrayante encore). En effet, du début à la fin il n’y a pas de cassure de rythme, pas de jeu de distanciation : le spectateur a la tête dans le guidon pendant 1h30, aucun recul n’est induit ni par la mise en scène, ni par la narration. Il pourrait y avoir des coupures pub au milieu, on ne s’en rendrait même pas compte. Le flot est ininterrompu, les décors se succèdent dans le plus parfait anonymat. Ne restent que les figures incarnée de la luxure, de l’argent, de la communication et du mépris de toute forme d’intelligence. Ne pas chercher un cadrage qui ne soit déjà vu mille fois, un plan inquiétant ou une caméra en roue libre, ici on est dans le mass média avec bande son made in quartier latin. La clé est décidemment dans la narration, elle est écrite dans la forme même de cette histoire du temps présent, dans l’air du temps comme ils disent. Pourtant quelque chose fait plier le dispositif pour laisser entrevoir les entrailles pourries, les coulisses fétide de cette société huppée, pour subtilement instaurer un climat glauque et malsain sans pourtant ne jamais rien montrer.

 

En fait, à un moment donné, la supercherie va éclater, et “Balti” va être très triste. Après avoir été trimballé partout, exhibé, photographié, déguisé, il va se retrouver humilié en une du magazine Rebelle, enfermé dans une bulle comme un hamster, entouré de femmes lascives qu’il ne peut pas atteindre. C’est le point culminant de la déchéance d’un antihéros naïf et lunaire qui se rend compte que la passion est un oasis du désert numérique (qui rejoint en cela le fascinant PASSION de DePalma), la vérité étant la seule chose qu’il n’est pas possible de partager sur internet. Les murs facebook sont les nouveaux trottoirs du XXIème siècle pour cette galerie de personnages estampillés génération Y, génération hyper-connectée riche et arrogante qui s’imagine être Monde : en confondant exhibition et identité ils engendrent la pornographie au lieu de l’amour, suscitant l’envie animale plus que le désir dévorant de la passion. Tout est alors en ordre de bataille pour le grand Final : les personnages deviennent des hamsters dans des boules numériques pleines d’images, chacun courant dans le même sens sans se voir l’un l’autre. Et comme de bons hamsters, ils se répètent tous qu’un jour ou l’autre la roue tourne, sans se douter que ce mouvement de roue n’est en aucun cas un changement : c’est la stagnation éternelle de gens n’ayant même pas conscience d’être en cage. Si à la toute fin tout semble être rentré dans l’ordre, ce n’est qu’apparence : chacun à eu la chance d’apercevoir la Vérité, mais personne n’a eu le courage de la reconnaitre. Tel “Balti” qui à été trompé et qui retombe amoureux, comme si en renonçant au mensonge le marketing avait disparu. C’est véritablement de la naïveté du héros confrontée à ce monde superficiel que vient le dégout (cf la scène du défilé de mode).

 

Plus encore qu’une galerie de portrait stéréotypique et creux, c’est vraiment le langage qui est effrayant dans 20 ANS D’ECART : franglais en 140 caractère, il n’y a plus de monologue, les dialogues s’étirent jusqu'à l’absurde, il pourrait n’y avoir ni début ni fin. Le véritable changement du XXIème siècle, c’est le rapport à l’écriture, dans le sens où jusqu'à présent, on écrivait pour laisser une trace, pour un souvenir, pour la mémoire et la postérité. Aujourd’hui on écrit pour parler, pour dialoguer, ce qui conduit à une inversion de l’utilisation de l’écrit. Cette inversion a pour conséquence de garder une trace de l’instant, qui perd sa valeur temporelle : un instant sur le réseau dure une éternité, et L’AMOUR DURE 3 ANS.

 

Comme si l’amour ne supportait pas la relecture.

 

Dans Internet, tout le monde vous lira hurler. Pour l’éternité.

 

Norman Bates.

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

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Bigba la Truite 25/06/2013 23:48


Effectivement, c'est un bel article ! 


Le petit tacle sur Bruno Dumont m'a beaucoup fait sourire et par le même coup je me suis demandé ce dont vous avez bien pu penser de Hors Satan ? 


 

Dr Devo 25/06/2013 21:26


Tiens, puisqu'on parle de coméie à visée sentimentale, c'est la dernière semaine, pour les villes qui ont la chance de voir le film, de voir LA FILLE DU JUILLET de Antonin Peretjanko, réalisateur
doué de l'excellente OPERATION DE LA DERNIERe CHANCE (visible sur youtube). Très joli film qui ne veut faire qu'une chose: faire différent.  

Martin R 25/06/2013 16:14


Très, très bel article !


 


Mais du coup ça vaut le coup d'aller voir ?