FINIS HOMINIS (LA FIN DE L'HUMANITE) de José Mojica Marins (Brésil-1971) : le syndrome du prophète en son pays...

Publié le par Dr Devo

(Photo : à gauche, un dessin du personnage de Coffin Joe, et à droite son créateur-acteur, José  Mojica Marins)


Chers Focaliens,

J'étais bien décidé à vous parler aujourd'hui du dernier Chabrol, mais le destin en a décidé autrement. Et donc, on va rouvrir le placard à mystères de ce site, c'est-à-dire la rubrique Pellicula Invisiblae, qui se concentre sur les films dont on pourrait dire que, dans le meilleur des cas, il faut se lever tôt ou être particulièrement malin et motivé pour pouvoir avoir une chance de les voir. Dans cette rubrique, on trouve aussi bien des réalisateurs méconnus que des gens totalement réputés, mais que le système de distribution (en salles ou en DVD) a écartés d'un geste auguste. [Une parenthèse pour vous signaler que LE SOLEIL, le nouveau film de Sokourov, le génial russe, sort ce mercredi après des années de purgatoire ! Bien sûr, il ne faut pas se réjouir trop vite pour autant : il n'y a que cinq copies pour toute la France ! C'est complètement dégoûtant, bien sûr, mais c'est complètement prévisible, malheureusement...]
 
Allons faire un tour du côté du Brésil, pays que nous n'avons visité qu'une fois, et encore, par la petite porte, avec Fernando Mereilles et son piteux CONSTANT GARDENER, film affreux, affreux. Et encore, le film était une production anglaise. On peut donc dire que c'est la première fois, quasiment, que Matière Focale met les pieds dans le pays. C'est l'occasion de découvrir l'étrange cinéaste José Mojica Marins, et vous allez voir, ce n'est pas triste !
 
Marins est en effet un bonhomme hors du commun. Né au Brésil d'une mère danseuse de tango et d'un père torero (si, si!), le bonhomme a un parcours complètement étrange. Précoce et très imprégné de culture populaire fantastique (notamment par la lecture incessante de comics), Marins réalise des films dès l'âge de 10 ans ! Ben oui. Il a signé plusieurs dizaines de films, fait encore l'acteur à l'occasion. C’est quelqu'un d'extrêmement populaire dans son pays, et en même temps, c’est une espèce d'extraterrestre bizarroïde. 33 films réalisés, et il n'a jamais touché un centime de subventions, contraint alors d'utiliser le système D pour lever des fonds. [Notamment en organisant une parade des enfants sur une autoroute ! Les enfants de ses amis se sont allongés sur l'autoroute et ne laissaient passer les voitures que si les conducteurs leur donnaient ne serait-ce qu'un centime !] Marins fut donc quelqu'un de populaire, malgré les problèmes incroyables de censure, entre autres, qu'il rencontra avec les autorités qui, à la fin des années 60, lui interdirent par exemple de tourner le dernier film de la trilogie Coffin Joe (j'y reviens), ou encore avec (une partie de) l'Eglise, qui considérait ses films comme pornographiques (Mouais, pourquoi pas, il y a toujours une grosse dose d'érotisme dans ses films, mais bon, en même temps, il fut menacé de censure, par exemple, pour une scène d'amour saphique filmée à 500 mètres de distance des deux actrices ! En règle générale, pour les films que j'ai vus, ses métrages sont complètement imprégnés de christianisme, détourné, réapproprié, faussement inversé, mais fabuleusement chrétien !]
 
Le bonhomme a donc une sacrée personnalité, et sans doute un moral en titanium renforcé ! Malheureusement, il a abandonné la réalisation en 1987, rêvant toujours d'achever les aventures de son alter ego de personnage, le fameux Coffin Joe !
[Bernard RAPP, l'éminence (en slip !) de ce site, a eu la chance de rencontrer José Mojica Marins ! Peut-être nous livrera-t-il ses impressions en commentaire de cet article.]
Marins est donc un tout petit peu redécouvert aux USA, principalement grâce à son personnage de Coffin Joe : un croque-mort habillé en noir, cape et haut de forme, une sorte de duplicata étrange de Mandrake le Magicien, toujours joué par Marins lui-même. Tous les deux (Marins et son personnage) ont des ongles de sept ou huit centimètres de longs (que Marins garde toujours en état, même de nos jours !). Coffin Joe, chrétien inversé dont les apparences tendent à le confondre avec une espèce de sataniste, cherche désespérément une femme qui pense comme lui afin d'assurer une descendance, un fils même, qui par son incroyable individualité, par sa personnalité hors-norme, ne pourra que bouleverser la Société et changer le Monde. Mais quand on est aussi singulier que Coffin Joe / Marins, la tâche n'est pas facile !
 
J'avais déjà vu il y a quelques années L'EVEIL DE LA BÊTE (film sur la drogue en apparence, hilarant, et brûlot phénoménal contre la société !) ainsi que CETTE NUIT JE M'INCARNERAI DANS TON CADAVRE ! ou encore À MINUIT, J’EMPORTERAI TON ÂME ! J'ai donc déjà croisé Coffin Joe. FINIS HOMINIS (LA FIN DE L'HUMANITÉ) n'utilise pas Joe le croque-mort. Mais pour notre bonheur à tous, le réalisateur tient encore une fois le rôle principal ! Et croyez-moi, c'est un délice complet !
 
Le Brésil au début des années 70. Une grande plage déserte. Soudain surgit des eaux un homme mystérieux (José Mojica Marins), nu comme un ver. Il commence alors une longue errance à travers la région. On ne le voit jamais en entier, sa nudité seule le révèle. Il erre nu à travers la campagne, puis dans la ville, et bien sûr, se fait extrêmement remarquer ! Mais plus que le choc de voir un homme nu se balader d'un pas chargé et décidé dans la ville, sans motif apparent, l'individu dégage une aura mystérieuse, si l’on en croit la réaction des gens qui le croisent. Une aura où se mêlent pas mal de peur, d'effroi mais aussi de fascination. Et la chose semble se confirmer dans de nombreux cas : une vieille femme en fauteuil roulant se remet à marcher (séquence très drôle), une femme et sa fillette échappent au viol pour la première et à l'enlèvement pour la seconde par la seule présence de cet homme mystérieux (effrayés, les bandits s'enfuient sans qu'il n'ait eu à prononcer une parole ou à faire un geste), etc. Une espèce de femme hippie lui donne des vêtements, à savoir des espèces d'habits de maharadjah (avec turban !) et un bâton ! Le voilà habillé ! On peut désormais le voir de plain-pied, et surtout découvrir le personnage charismatique, mutique et barbu. Il continue ses errances dans la ville. Il ne passe toujours pas inaperçu. Certains voient en lui une espèce de Guide spirituel, d'autres sont effrayés, etc. Dans une église où il boit sans vergogne le vin consacré, un prêtre effrayé prononce en le voyant les mots : Finis Hominis (la fin de l'homme). Ce sera désormais le nom de notre mystérieux inconnu. Quand il impose aux médecins corrompus d'une clinique privée d'opérer une petite fille pauvre à l'agonie, les autorités, déjà passablement troublées, se mettent à la recherche de Finis Hominis. Mais l'homme disparaît avec le même mystère qui empreint son apparition. Il échappe sans cesse à tout et à tous ! Si le nombre des disciples fascinés par Finis Hominis augmente, celui-ci est toujours insaisissable, et son errance l'amène à mettre le doigt sur les travers de la société. Il croise notamment un homme impuissant, des familles corrompues et cupides, une nymphomane et une communauté de hippies... Mais quel est le but de cet homme venu de nulle part ?
 
Et bien mazette, ça ne rigole pas ! L’introduction est tout simplement fabuleuse ! Filmé en noir et blanc dans un format 1.33 assez impressionnant, le film démarre par l'apparition de Finis sur la plage. Images courtes qui se gèlent en plans arrêtés où apparaît le nom des acteurs et des techniciens, choix précis de ces plans, musique contemporaine et bruit de vagues en toile de fond sonore, c'est tout bonnement magnifique. [Notamment le plan où apparaît le carton du titre : la plage est déserte pendant plusieurs plans, et quand le corps de Finis émerge des flots, l'image se gèle avec ces mots : la fin de l'homme !] Si le film ne reprend pas complètement l'étalage baroque de la série des Coffin Joe (trucages magnifiques à la Méliès, couleurs primitives et tractopelles de dialogues aussi chargés que loufoques et poétiques... et diablement précis de punkitude !), on est loin d'un cinéma classique. Toutes les audaces sont permises, et il est rare de voir un plan qui n'étonne pas. [Tiens, j'ai oublié de vous parler du préambule du film, une espèce de cosmogonie où, en voix-off, Marins explique que dans l'Univers, chaque chose et chaque être a une signification, que chaque quête a son but, même s'il est révélé plus tard... Discours qui dure bien trois minutes (sur fond d'images et de dessins du cosmos, souvent filmés en des plans rapprochés abstraits) et qui se finit sur ces mots : "Par conséquent, ce film a une raison précise d'exister !" Ce film incongru n'est donc pas une chose accidentelle, c'est une révélation en devenir ! Quelle malice !] Les dix premières minutes (tant que Finis est nu) imposent au film un montage superbe, où le contrechamp est strictement interdit, où c'est la discontinuité visuelle et sonore qui prime. C’est évidemment très beau, notamment grâce au son (j'y reviens). Puis Marins semble (dans la scène des vêtements), mettre en place un champ / contrechamp, mais il est fabuleusement biaisé par le choix des axes (la femme ne regarde pas Finis, mais un placard). On est estomaqué, et dans les dernières secondes de cette scène, une fois les habits donnés, le regard de la femme crée le contrechamp (sur Finis ! Enfin en pieds et en tête !). C’est soufflant, cette apparition in extremis. Non seulement elle contredit la construction en chausse-trappe de la scène (très courte d'ailleurs) en imposant finalement un découpage orthodoxe, mais en plus, elle donne un visage et un corps entier à cet homme mystérieux (dont on n'a vu que des parties morcelées), ce qui est extrêmement impressionnant.
Ce n'est qu'un exemple. Il y a énormément de gourmandises (comme quand Finis impose le fondu au noir à la caméra, puis impose dans le plan suivant un contrechamp en ouverture à l'image ! Diable ! Le procédé sera répété avec un contrechamp absurde et un face-caméra ! Je vous laisse découvrir ça !). Mais comme je le disais, ce n'est pas la folie baroque ostentatoire des Coffin Joe. Il y a matière pourtant. L'irruption de Finis dans la ville s'impose dans un chaos, ou plutôt dans une discontinuité très belle, mais déroutante. Le film finira par s'équilibrer au fur et à mesure dans un découpage plus standard (autant qu'un film de Marins puisse être standard, c'est-à-dire très, très peu !). Le son, lui, ne se calmera quasiment jamais. La première partie du film impose un thème musical différent par plan, et coupé avec l'image (procédé magnifique), avec des mélodies soit troublantes, soit débilisantes (et drôles : Goldfinger, La cucaracha, Raindrops keep falling on my head, et autres petites saloperies tout à fait délicieuses). Dans une des séquences les plus impressionnantes (la communauté hippie), c'est le délire : diapos projetées sur les acteurs, son en boucle des chants hippies complètement débiles, vulgarité de leur art (un des hippies peint une croûte, et tout le monde dit que c'est génial !), et vulgarité de leur propos ! Les hippies reconnaissent en Finis leur messie, mais celui-ci les enverra balader d'une superbe manière (complètement actuelle d'ailleurs, mais je ne vous dis rien, c'est trop délicieux !).
Le propos, comme d'habitude, est d'un anti-conformisme sublime, très imprégné de christianisme (Finis n'a de doctrine que le miracle de l'Homme, qui contient sa finitude mais qui est l'épanouissement et la richesse de tout ; il défend l'individu et rejette toute la Société, il accueille tous ceux qui le veulent, mais refuse que sa présence et son Mystère se transforment en discours ou en message, fût-il de paix, ce qui est admirable...). Finis fait émerger les personnalités, confond les personnes à attitudes et révèle les individualités brimées (sur tous les plans) avec une belle rigueur et une générosité magnifique. C'est très beau.
On est bien un peu en dessous, quand même, des œuvres de Marins que je citais plus haut. FINIS HOMINIS a un petit ventre mou, c'est certain. Mais le tout fonctionne tellement bien que c'est un délice absolu. À l'instar de certains autres cinéastes, très rares, beaucoup plus rares qu'on ne veut bien le dire (Greenaway, Argento, Jean Rollin auquel on le compare un peu systématiquement), Marins impose une dis-narration magnifique et fabuleusement avant-gardiste (encore aujourd'hui) à ses films. FINIS HOMINIS n'échappe pas à la règle. Jean Rollin disait que le plus beau compliment qu'on avait fait à ses films était de dire (méchamment d'ailleurs) qu'ils "ne ressemblent à rien". C'est aussi le cas de Marins. Personne ne fait du cinéma comme ça. Avec une belle rigueur et une malice infinie, avec un sens de l'humour monstrueux, mais qui ne se vautre jamais dans le second degré, Marins bâtit, ici comme ailleurs, une œuvre singulière qui révise avec jubilation les fondements cinématographiques, et qui souvent, malgré des budgets à cinquante centimes d'euros, se révèle d'une beauté tout à fait subjuguante. Son sens du cadrage notamment (ici, voyez les fabuleux plan américains, entre autres exemples), le rapproche définitivement, mais dans un tout autre style, de l'exigence d'un Russ Meyer. Cinéaste intrinsèquement populaire, Marins est aussi un réalisateur sans concession, toujours prompt (quelle richesse !) à renvoyer tout le monde dos à dos, et dont les recherches formelles sont admirables. Malgré les sujets ouvertement fantastiques, on est définitivement ici dans une logique de recherche, et si le monde était bien fait, Marins serait un homme respecté dans les cinémas art et essai. Il n'a jamais désarmé, a tourné comme un fou, et ce malgré une popularité limitée à ses propres frontières. Il y a pourtant quelque chose de fondamentalement sublime et expérimental chez cet homme, qui se caractérise autant par une farouche volonté de dis-narration que par une générosité fabuleuse. Ses films sont donc beaux, courageux, très bien écrits (ici un peu moins, quand même) et fabuleusement drôles.
 
On dit que les films du maître sont pour certains perdus, et que d'autres pourrissent lentement à la cinémathèque de Sao Paulo. C’est bien évidemment scandaleux. Pour ceux qui veulent découvrir la beauté iconoclaste de ce cinéaste trop souvent rangé dans le tiroir des "réalisateurs déliro-cultes", on leur conseillera d'investir dans le coffret américain réunissant les Coffin Joe, ou encore de se procurer sur les sites de vente d'occasion les VHS, toujours américaines, éditées dans les années 90. En tout cas, ceux d'entre vous qui iront jeter un œil à ce grand bonhomme, ne regretteront sans doute pas d'avoir fait le voyage.
 
Magiquement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Pellicula Invisablae

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Commenter cet article

Dr Devo 26/10/2006 09:56

C'est pour moi aussi absolument un grand film que ce FORBIDDEN ZONE qui a bien sa place dans les commentaires d'un film aussi beau et zinzin que FINIS HOMINIS!
Dr Devo

Bernard RAPP 26/10/2006 09:05

bien d'accord ! : "Forbidden Zone" = un des plus grands films de tous les temps. Chevalier mystique, quel(s) alboum(s) de Oingo Boingo conseilleriez-vous à qui voudrait retrouver les sensations musicales du film ?

Mystic Knight Of The Oingo Boingo 26/10/2006 06:38

Un nain, un gorille... vous auriez également pu ajouter un homme-grenouille, une princesse topless, une maîtresse d'école armée d'une kalachnikov, une Alice au Pays des Merveilles causant avec un accent "frenchy" jubilatoire, un enfant battu persuadé d'être une poule, etc.  :D Effectivement on m'a donné la chance de voir (et revoir, et re-revoir) les aventures de la famille Hercules "in the Sixth Dimension", pur délire visuel et musical sorti de nulle part au début des années 80 (la BO des Oingo Boingo justement est tout à fait épatante). A titre personnel, pour tout vous dire, et même s'il n'est sans doute pas parfait, j'avais absolument a-d-o-r-é ce film. Laissez-moi donc vous dire que j''ai hâte de connaître vos impressions à ce propos dans la future chronique dédiée à ce petit bijou qu'est le "Forbidden Zone" de Richard Elfman. ^^

Dr Devo 22/10/2006 09:55

Mais je vous en prie, c'est mon salaire ce genre de commentaires (enfin si y a des ^ros dans l'assistance n'y compter même pas pour zéro!).A très bientôt j'espère Monsieur le fan de Oingo Boingo (dont nou devrions parler très prochainement à propos d'un film sublime en noir et blance avec un nain et un gorille... Ca vous dit quelmque chose? Non? Alors contacteez moi, je vais vous faire deciouvrir un sublime film!).A Bientôt.Dr Devo.

Mystic Knight Of The Oingo Boingo 22/10/2006 06:07

Comme il fut difficile pour mes poches trouées de satisfaire mon irrésistible envie de découvrir les travaux de sieur Mojica Marins.Heureusement qu'Internet a mis à disposition, pour nous les sans-deniers, des moyens de pouvoir se procurer ces chefs-d'oeuvre oubliés de l'histoire du cinéma, et se rendre compte par nous-même de la pauvreté actuelle de l'offre télévisuelle... C'est donc à dos de mule que j'ai pu rappatrier les aventures de Coffin Joe et consors directement jusque chez moi, et franchement je ne le regrette pas.Merci  pour cet article sur ce remarquable cinéaste, monsieur le fan du groupe Devo.