LE COUPERET de Costa-Gavras (Belgique/France/Espagne, 2005) : la coulpe et la raie du constat navrant

Publié le par Dr Devo

(photo: "Impressions au Soleil Couchant Enfermées dans un Shopping Mall" par Dr Devo)

 

 

 

 

Chers Amis,
 
On continue d'aller au cinéma, car c'est le printemps. D’un intérêt limité en ce qui me concerne car, comme vous le savez, les portes du Pathugmont local me sont toujours ouvertes, grâce à ma carte justement illimitée. Bien. On me permettra ici de faire l'altruiste et de penser aux autres, comme d'habitude. C'est mon plaisir. Cadeau. Et puisque vous avez été sages, voilà la séance de rattrapage du Costa-Gavras. Ça changera un peu, en attendant de vous parler de nouveau de films qui puent et qui saignent. Je me comprends.
Bah... On ne va pas faire miroiter le suspense longtemps, le Costa, ce n'est pas trop ma tasse de thé. Une certaine qualité française, quelquefois exportée en terre hollywoodienne, comme quoi l'Amérique, c'est chez nous, puisque je vous le répète. Artiste monomédia international, le Costa. Ok. Mais pas un garçon excitant. Et en plus, votre brave docteur n'a pas vu ses classiques. Pas de Z, pas d'AVEU. Ça va mieux en le disant. Comme ça les choses sont claires. Et puis en plus, moi, Yves Montand (Yves Montand, c'est moi, comme disait le poète), je préfère éviter. Pas malheureux de son ignorance, le docteur. Un poil honteux, mais sans plus. En ce qui me concerne, Costa-Gavras, ça va du gentiment regardable (LA MAIN DROITE DU DIABLE) à Non Pas De Ça Chez Moi (CONSEIL DE FAMILLE, AMEN, ohlalala... "Ça c'est Paris!", en hollywoodien dans le texte). Donc, l'excitation n'est pas à son comble, on pourrait dire. Chez un de mes amis, Costa-Gavras n'est pas considéré comme un réalisateur excitant, idem que pour chez moi (une petite expression en non-français ne fait jamais de mal, pour être sûr que LE MASQUE ET LA PLUME ne m'invite pas) certes, mais c'est aussi le signe d'une certaine qualité de réalisation, pas génialement inspirée, mais honorablement laborieuse. Une certaine culture de l'effort à laquelle je serais plus sensible, sans doute, si je ne faisais pas d'allergie à nos bons vieux DOSSIERS DE L'ECRAN. Autrement dit, une culture de l'effort que je saluerais peut-être (et seulement peut-être) appliquée à d'autres travaux. Va savoir, comme dit le (vieux) poète-poète.
José Garcia est cadre, et même super-cadre, dans l'industrie du papier, style Bolloré, le papier orienté application aéronautique et autres. Pas le papier pour écrire des scénarios ou pour lire des livres. Tant mieux, une métaphore en moins. Il se fait licencier. Tu comprends, cher ami, délocalisation, trop de profit, patati patata... [Spéciale dédicace à Philippe R., le gringosse le plus swingosse de l'Hexagone... Tu nous manques d'une certaine manière. Merci pour la salsa.] Bref, parce que les employés de sa boîte n'ont pas compris, que plus on travaillait efficacement sur des produits innovants, plus on avait de chances de se faire licencier (Ouvriers et Cadres de France, le but du travail est de travailler honnêtement mais surtout pas de travailler hyper efficacement, sans quoi on risque de perdre son poste, Cf Michael Moore de son vivant), tout le monde est à la rue. José Garcia ne devrait pas s'inquiéter : c'est un super-cadre, habile et malicieux, et il va retrouver du boulot en moins de deux. Deux... ans plus tard, toujours rien. Garcia envoie des milliers de lettres de candidature, mais nada. Tu la sens l'Espagne qui monte ? Bref, il ne trouve pas de boulot, ça le rend irritable. Il est entouré par une famille compréhensive (deux ados fille et garçon, et maman Karin Viard). Mais bon. Une idée germe. Faire semblant de recruter des cadres dans son domaine de compétence, recevoir les CV chez lui, et gardez les meilleurs. Le tri fait, sortir le pistolet que Papa a piqué aux boches pendant World War II, un vieux Luger, et hop, descendre tout le monde. Plus de concurrence. Et donc, la réembauche en perspective.
Tu la sens la Costa-Graverie ? Tu le sens le film à thèse ? Est-ce grave Docteur ?
Bonne question. Bien sûr, le dossier est une nouvelle fois à l'écran, avec les maladresses qui vont avec, grosses comme une maison. Exemple : le fils qui fait un raffut d'enfer en regardant la télé, Papa Garcia qui râle, et le fils qui répond que de toute façon il s'ennuie depuis "qu'on a plus le câble". Ben oui, plus de travail, plus de rentrée d'argent et plus de câble. Ouhlalalala. C’est maladroit. Karin Viard cumule les petits boulots jusqu'à outrance, en 7/24. Elle se fait dragouiller, va chercher "la tendresse" ailleurs, Garcia étant occupé à sa petite entreprise. Donc, des répliques sur la mondialisation, la délocalisation, la panade économique, bien sûr, elles sont là, et elles passent avec autant de classe qu'un gros déménageur en salopette dans un magasin de dentelle. "Bonjour, je voudrais dix mètres de points d'Alençon, et dépêchez-vous, le semi est garé en double file". Scène de l'entretien d'embauche complètement ratée (sauf le petit papier), cause actrice morte de trouille  et mal castée, un peu comme une transposition 2000 de la cadre sup' des pubs des années 80. Bref, des comme ça, des dialogues à messages qui interrompent tout, il y en a une petite benne. Je ne sais pas si c'est dû à ça (...voir plus bas), mais ces phrases delicatessen sont plutôt concentrées dans la première partie. Tant mieux. Bah, c'est son truc à Costa.
Scénario balisé, certes, dialogues de messagerie express, c'est certain, mais ennui profond, c'est moins sûr. Très curieusement. Et là, mes petits amis, il va être difficile de démêler le pas mal du pas bon, si j'ose dire.
Tout d'abord, les acteurs sont plutôt en demi-teinte. Garcia est assez inégal, un poil attendu. Qualité française, là aussi. Mais il y met de la volonté (ce qui n'excuse rien mais fait plaisir à voir). Malgré tout, certaines de ses scènes ne passent vraiment pas. Bon. Les enfants sont assez mauvais, mais bon, pas grave. Et Karin Viard me paraît consciencieuse. Je rajoute que Garcia n'est pas complètement à côté de la plaque tout le temps. Très loin de là. Mais on s'interroge peut-être sur le choix des prises. L'avenir nous dira que ce n'est peut-être pas là qu'il faut chercher. J'y reviens. Car le fait est que quelque chose se distille au fur et à mesure. Un petit poison. Et malgré l'indigence une peu globale de la facture, là aussi j'y reviens, le sentiment se développe bien : ça fout la trouille, malgré la Kolossal Karrikatur du sujet.
C'est bien là que tout se joue en effet. Tueur à plein temps, c'est un boulot. C’est de l'attente, de l'organisation, parasitée par les petits mensonges que l'on doit faire à ses proches et par la panique souvent latente. Petit à petit donc, on se prend au jeu. Tuer, c'est très long. Et ça use les nerfs, pas seulement dans les moments qui entourent le meurtre, mais au quotidien, à l'usure, minute par minute. Et le film s'éloigne, malgré la plus mauvaise volonté du monde (vous commencez à me connaître maintenant), du film à thèse. Ou plutôt, on s'aperçoit qu'il n'y a pas que ça. Surprise, donc. Un suspense quotidien s'instaure. L'évolution du plan de Garcia paraît de plus en plus obscure. Et ça commence à fonctionner.
Là où Costa-Gavras a surpris son monde, c'est dans la question du suspense. Le suspense non pas à rebondissements, à la sauce hollywoodienne, mais un suspense lent, en faux plat, et surtout crasseux. Le film est crasseux. C’est le mot juste. Il n'y a ici rien de glorieux, rien d'ingénieux, rien d'héroïque. Le film est sur le petit feu. Un suspense dans un monde Derrickien en quelque sorte, ce monde de banlieue pavillonnaire médiocre, où toutes les heures ressemblent à un début d'après-midi, quand vous êtes seul chez vous et que tout le monde est parti bosser. Le parcours de Garcia est quotidien et humiliant. Mais ça passe et le plan peut, curieusement, continuer. J'ai donc ressenti un suspense quasi-insupportable, car fait de petits riens, avec cette impression malsaine que plus le film avançait, plus l'intrigue redevenait normale (ou retournait vers la vie quotidienne et familiale si vous préférez). Et ça va même plus loin : plus le film avance, et paradoxalement, plus il devient grotesque. C'est AMERICAN PSYCHO à Jardiland, dans une scène drôle et crispante. Les situations perdant  de leur logique. À travers des scènes comme celles du conseiller conjugal (le dernier passage devant ce conseiller est formidablement interprété par Viard et Garcia), la scène du Jardiland donc, de la confession absurde (à l'encontre du scénario presque) de la confession dans la cabine d'essayage, à travers ces scènes donc, le film atteint son niveau de non-sens. Le suspense du pauvre est amplifié, et s'y ajoute même un petit parfum de grand-guignol, mais pas de ce grand-guignol vif et haut en couleur. Plutôt une dérision lente, qui n'en finit plus de durer, presque jusqu'au fantastique. Au résultat, on a peur, on est plongé dans une ouate insupportable, ça gratte, et on sue autant que Garcia.
C'est une surprise donc. Un ton relativement original est trouvé, semble-t-il. Et on se met à rêver de ce qu'aurait pu être le film sans les scories démonstratives du script et des dialogues, habituelles chez Costa-Gavras qui, par la petite bande, signe ici un film un peu plus personnel. Et on ne s'empêcher de s'interroger, dans ces perspectives, sur l'esthétique de la chose. La photo est sans expression, grisouille au possible. Le jeu sur le son est lilliputien. Le montage, essentiellement rythmique, est modestement travaillé, mais sans expression notable. Bref, on est dans le téléfilm gris à fond les ballons. Quel dommage. Car ce faux rythme éreintant aurait été un vrai délice avec un peu d'expression, un peu de couleur, un peu de gourmandise. On sort de la salle, étonné mais sur sa faim, et on se demande si le Costa n'a pas été un peu timide sur le coup. Sans transformer le film en un David Fincher français, l'impact aurait été bien plus fort si cela avait été un peu joli. On s'imagine presque Costa comme quelqu'un de timide, pas sûr de lui, et préférant suivre les balises de son scénario (pourtant loufoque dans son genre), plutôt que de s'essayer à un peu de mise en scène personnelle. Quel dommage.
Ereinté, suant, le docteur sort de la salle d'opération, après ce visionnage qui gratte et qui gène (c'est bien), et en se disant que vraiment, pour un premier film, c'est prometteur. Espérons, que Costa-Gavras se fasse un peu plus confiance, quitte à fâcher une partie de ses fans... ou lui-même!
Doit faire ses preuves à l'examen.
 
Gentiment Vôtre,
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Bernard RAPP 25/10/2005 13:22

D'accord pour Edward Norton, pas d'accord pour kARINE vIARD, la minaudante geignarde affectée monoface du cinéfranchouille à états d'âme figaro magazine. Tant mieux pour elle si vous l'apréciez. Je trouve que c'est ce qu'on a vu de pire depuis eLODIE bOUCHEZ et la toujours ignoble aGNES jAOUI.

Findus 24/10/2005 17:19

Salut docteur. Encore une critique hardcore.
Bon, le film n'est pas parfait et je suis d'accord avec votre brillante (un peu trop même) critique. Là où je me sens obligé de rectifier le tire, c'est sur les acteurs. Garcia s'en tire bien, et karin Viard, malgré ses airs de ne pas y toucher, est vraiment au diapason. Karin Viard d'ailleurs qu'il faudrait enfin considérer comme la meilleure actrice française, puisque c'est le cas. Avez-vous remarqué, les bons acteurs font très vite oublier qu'ils jouent. C'est le cas, k'espère que vous êtes d'accord, avec Christian Bale, Edward Norton, ou bien Meryl Streep. C'est l'anti-effet De Niro, ou Pacino, ou Penn. Karin Viard me semble, sans exagérer, du même niveau. Or vous signalez toujours son interprétation un peu sévèrement : il s'agit toujours d'un (bel, soit) effort. Mais quand même !

Fabien D. Cyrano 21/03/2005 22:44

Ben le titre de l'article semblait présager d'une critique plus méchante, en fait, oui tu me donnes un peu envie d'aller voir.
En plus on m'a dit le plus grand bien de l'auteur du roman original, alors si le film n'est pas si infâmant....C'est malin.

Bernahrd RAPP 21/03/2005 14:50

Article brilliantissime. Pour un peu on irait voir le film.