ELDORADO de Bouli Lanners (Belgique-2008) et LES FILS DE L'HOMME de Alfonso Cuaron (Mexique-UK-USA / 2006): Bill borde tous les films...

Publié le par Bill Yeleuze

[Photo: "The Words Get Stuck" par Dr Devo d'après une photo de Brenda Anne Spencer]




Le docteur Devo ayant reposé provisoirement le stéthoscope, je selle deux chevaux, un pour vous et un pour moi, et vous proposes une petite ballade là-bas dans le canyon. Il y a du thé dans le thermos, et dans la sacoche j'ai mis deux twix, en cas de fringale. Il fait beau. La chevauchée sera tranquille mais belle dans l'air du soir...


Tandis que nous avançons à petites foulées dans le désert, je me souviens et vous raconte l'enthousiasme qui fut celui du docteur lorsqu'il découvrit ULTRANOVA le premier film de Bouli Lanners, comédien et donc réalisateur belge. Ayant vu moi-même la chose à sa suite, je m'étais fait la réflexion que oui, oui, il y en avait de la mise en scène, plutôt belle en plus, même si je me rangeais ensuite derrière l'avis du Marquis qui émettait une poignée de bémols quand à la fin qui sentait un peu trop la résolution de l'accord majeur conclusif, avec moins de mystère que le reste. Il n'empêchait que c'était un beau mouvement, globalement, ce film. Je me rappelais notamment d'un superbe travelling avant dans des rayonnages où sont stockés des boîtes, tandis que l'une des héroïnes décrivait les lignes de sa main. Le garçon voulait qu'on l'embrasse mais c'était dur. Beau film.


Ici pour le deuxième set, Bouli filmait la rencontre improbable entre un voleur, clochard céleste et jeune, et son volé, un revendeur de belles américaines lui-même en marge. Des ploucs sympas, décrit en mode absurde et poétique. Absurde c'est bien. Poétique, pourquoi pas, mais dés les premières scènes de ELDORADO, ça sentait le trop ouvert, trop large, trop généreux d'un coup, sans qu'on s'installe. ULTRANOVA de ce point de vue était peut-être plus rêche, dans le sens où il montrait la solitude d'abord, avant la générosité possible qui pouvait s'en décoller. Bah, pourquoi pas faire comme ça, me disais-je, ce n'est pas le même sujet ici, c'est son film, il fait ce qu'il veut. C'est moins mon kiff, comme me disait la petite Kevina mais en parlant de tout à fait autre chose.


Plus direct, moins de mystère, mais quand même de belles choses. Côté mise en scène notamment. Quelques plans très cadrés, un soin général évident qui relaie bien la volonté de s'éloigner du modèle naturaliste dardennien ou autre, volonté ici largement ostentatoire, le jeu étant de vouloir filmer une Belgique des à-côtés sur le mode américain, western même. Ca marchotte sans problème et au moins pendant ce temps-là, ça cadre, ça fait du bon repérage. Bien. Le découpage est sans doute moins vivifiant que ULTRANOVA, plus suiviste dans le dialogue, et ainsi va le montage également. C'est ça me dis-je à l'instant en écrivant ces lignes au coin du feu, tandis que vous dormez en utilisant la selle comme oreiller, la mise en scène est plus illustrative, plus naïve tout bêtement. On perd l'impression de vide et de vertige de l'opus précédent peut-être pour quelque chose de plus terre à terre. Les dialogues sont montés plus tranquilou. Lanners, ceci dit, sait monter ses coups, élargir l'échelle de plans et ainsi de suite. On regrettera peut-être une scène pas mal pourtant avec Philippe Nahon, très bon choix, le type étant encore une fois absolument impeccable, saisissant comme un steak sur la plaque incandescente du poêle, scène où les travellings latéraux se font plus ostentatoires et gratosses. La photo suit et dénaturalise l'ensemble parfois joliment, notamment dans certains plans de nuit, très beaux.


Ainsi, le film se déroule sans problème. Largement au-dessus de la moyenne, ELDORADO et son réalisateur se posent vraiment des questions de mise en scène. Mais le compte n'y est pas tout à fait. On sen aperçoit dés qu'il y a une gourmandise moins ostentatoire ou plus structurelle, comme par exemple ces musiques qui peuvent retarder le passage au plan suivant et donc influent sur le montage. Le propos, très simple, essaie de développer une poésie absurde que beaucoup trouveront touchante. Le buddy movie avance avec tendresse, mais la solitude et les mouvements rêches semblent avoir commencé avant le départ du film. On est mis devant le fait accompli. Cette solitude est moins jaillissante (un peu plus théorique) que dans ULTRANOVA où elle nous éclatait de manière moins évidente mais avec plus de force. ELDORADO semble donc plus entendu, plus balisé aussi, plus ouvertement symbolique. La scène explicative (le frère du personnage de Laners est évoqué) touche la chose du doigt: il faut nourrir la situation par le dialogue, expliquer, justifier. Et encore, là aussi d'autres auraient chargé la scène de manière plus ostentatoire. C'est plus pudique que ça ici, même si dans le fond c'est la même maladresse. On effleure là, disais-je, la totale sincérité de Laners le réalisateur, mais aussi la limite balisée de son film qui ouvre finalement peu de mystère... même si dans sa séquence finale, bien découpée, dans de très beaux décors, il retire, enfin, le tapis sous les pieds des spectateurs, et donne plus de relief à l'ensemble. La flamme rêche était là. Pas mal.

Le film sort ce 18 juin. ELDORADO représente très bien ce que devrait être le cinéma européen dit "art et essai" s'il n'avait pas cessé de bosser pour se vautrer dans le tout scénario et la thèse. On s'amuserait plus, quoiqu'il en soit, si le niveau général de la production avait cette qualité. Hélas, ils sont rares les réalisateurs qui se posent des questions de mise en scène. Sans problème, donc, on attendra le prochain Laners avec un sourire plutôt bienveillant. Allez, tiens, je vais remettre quelques branches dans le feu.

 




L'Europe toujours, mais chez nos amis anglais. Chez nous en Angleterre serions nous tenter de dire pour parodier le Docteur. Pour des raisons de distribution locale stupide, j'avais loupé ces FILS DE L'HOMME du mexicain Alfonso Cuaron, réalisateur précédemment d'un épisode de HARRY POTTER, ce qui donne jamais très envie d'avoir faim. Une petite rétro SF dans le cinéma art et essai du coin permet de découvrir en retard la chose.


Ho mon dieu, ça ne va pas du tout. Nous sommes en Angleterre à la fin des années 2020. Le monde a bien changé, et en même temps pas du tout. Une épidémie d'infertilité condamne la race humaine! Les derniers enfants, les plus jeunes habitants de la planète sont nés il y a dix-huit ans. Le monde attend sa fin tranquillement. Les gouvernements ont mal résisté à la crise. Les émeutes sont légions et le chaos est partout. Un peu moins en Angleterre ceci dit; où le pouvoir militaire et policier est extrêmement fort. Du coup l'immigration clandestine est énorme, et les autorités cherchent violemment ces clandestins qu'elle parque dans des camps de déportation. Le chaos est aussi social. Le pays vit divisé entre ceux qui ont du travail, ceux qui végètent dans la zone, et ceux qui sont nés avec une cuillère en or dans la bouche. Les mouvements religieux et terroristes contestataires sont légions. Les attentats sont nombreux dans Londres même. Le reste de la population attend la mort qui avance doucement mais sûrement. C'est dans ce contexte que Clive Owen est contacté par son ex-femme, Julianne Moore (chanceux, va!) activiste politique au sein du groupe des Poissons, une entité aux méthodes terroristes et organisée comme une armée clandestine. Moore veut que Owen l'aide à trouver des faux laissez-passer pour Kee une jeune réfugiée qui doit se rendre dans le nord de l'Angleterre. Un voyage dangereux, les gangs sont partout, aussi sur le plan administratif, les barrages policiers étant omniprésents, chasse aux clandestins oblige. Owen réussit à satisfaire cette demande et accompagne la mystérieuse Kee, son ex-femme et deux autres Poissons dans un voyage dangereux en voiture à travers l'Angleterre dévastée. Mais dés le départ, les choses tournent très mal. Owen apprend alors le terrible secret de la jeune Kee... Le voyage au pays de l'Horreur commence...


Un résumé à la Docteur Devo s'imposait! Et bien les amis, ça ne rigole pas, mais alors pas du tout. Cuaron place ses jalons très vite, dès les premières minutes, en imposant dans uns une très belle idée de scénario (le bouleversement un peu absurde de la population qui apprend la meurtre du plus jeune humain sur Terre) une violence triste et lente. Très belle ouverture donc, qui mêle la tristesse de la nouvelle à la réalité violente et quotidienne des attentats terroristes. Le ton est donné, notamment au niveau de la mise en scène, comme on le verra. On est d'abord frappé par la force d'une direction artistique très mesurée, sachant en deux coups de cuillères à pot placer des sentiments forts et une ambiance claire comme de l'eau de roche mais très impressionnante. On est à la fois, et ce n'était pas facile de le montrer sans être très démonstratif, le climat du pays divisé entre tristesse létale en attendant la mort inéluctable (l'ultime dépression de la population en quelque sorte) et le chaos palpable et violentissime d'un monde où la pression sociale n'a jamais été aussi forte et sanglante. Tristesse, langueur et violence en quelque sorte. Les décors sont très beaux, les repérages exquis, et tout ce contexte est très bien mis en valeur par une mise en scène qui sans être sublimissime de beauté, sait construire et se montrer riche en détails et en attentions.



La figure principale et même incessante de cette mise en scène, c'est le plan séquence. Il y en a de nombreux, dont certains très longs, et en général, c'est du bon. C'est à dire que Cuaron ne se contente pas d'un exploit technique, mais en profite pour imposer une logique prenante et incessante de recadrage, de modification de l'échelle des plans (par exemple de très beaux plans rapprochés qui viennent couper, mine de rien, l'effet de mouvement et les plans plus larges de la séquence finale dans le camps) et d'établissement par la force de champs et de contrechamps. Le rythme de ces scènes est vraiment impressionnant, riche en décrochages et en rebonds inattendus, et le découpage de l'espace vraiment beau. Comme je le disais, les décors aident beaucoup, souvent les moins impressionnants d'ailleurs. On peut donner ici deux exemples: la baraque d'interrogatoire elle-même placée dans l'espèce de grenier où se réfugient les Poissons, ou encore l'incroyable séquence (très bien composée, tout en ellipse) où on découvre le parc en forme de paradis artificiel où les Nantis se réfugient. Bref, ça pullule de très bonnes idées, quasiment tout le temps.


Le son suit élégamment et le film lui doit énormément. C'est très soigné, et c'est sans doute le point fort du film. Le mixage est signifiant et exquis et joue sur deux leviers: d'une part un vrai travail sur les volumes entre dialogues, sons signifiants et ambiance sonore (très bel exemple dans la maison de Michael Caine) souvent mixés dans des ordres de priorités étonnants, et sur la texture des sons d'ambiance eux-mêmes. Ces textures sont riches et variées. Le montage de ces sons suit, souvent fait d'achoppements discrets, notamment par un jeu assez judicieux de montage et même de découpage marqué de la musique qui fonctionne en saillies discrètes mais primordiales, souvent au service du découpage image. C'est très beau et la réussite de l'entame du film provient sûrement de là.

La photo de son côté est très correcte et arrive à donner une impression assez naturaliste qui sert bien l'ensemble. Le cadrage enfin, même si ce n'est pas du Ken Russel ou du Friedkin, loin de là, est plutôt malin, sait construire le champ/contrechamp, sait jouer en synchro ou en opposition avec les axes et les échelles de plans. Beaucoup d'idées ou de sentiments passent par la mise en scène, globalement très construite, ne cherchant jamais l'illustration ou le remplissage par le mouvement inutile. Un bon exemple est celui de la scène ou Owen et les deux femmes attendent Syd le militaire dans une école désaffectée, scènes riches en recadrage et surcadrages très élégants. Le tout (son, image et découpage) donne une grande force à l'ensemble du film, mais aussi un drôle de rythme le film donnant l'impression étrange, notamment dans sa résolution, pourtant le passage le plus grandiloquent et puissant, de mélanger violence et langueur, comme si l'incroyable choc émotionnel de la situation et des accidents était aussi bouleversant et ignoble de violence, que nous plongeant dans une espèce d'éther inconfortable. C'est vraiment étonnant.


Comme si cela ne suffisait pas, les film est truffé d'idées et de nuances discrètes qui souvent n'affleurent pas dans le dialogue (le fait que très tôt Owen ait la puce à l'oreille dés la première réunion avec les Poissons dans la ferme) ou alors innervent le film de précisions judicieuses et touchantes (notamment la dernière scène de Michael Caine qui me rappela un beau détail d'un autre film très surprenant et totalement inconnu de tous THE BUNKER qu'on trouve facilement en dvd). Enfin, la gestion de la mort dans le film est sublime. Souvent on passe devant. C'est à dire qu'en se baladant dans le film, on voit la mort faire tranquillement son travail, comme par exemple dans la scène de la sortie de l'immeuble, où deux nuances se mélangent de manière iconoclaste: le miracle et la mort qui tue tranquillement les figurants dans le même plan! C'est impressionnant.


LES FILS DE L'HOMME est vraiment un film très étonnant, toujours au travail, et une surprise de taille. La cerise sur le gâteau étant sans doute le casting très fort également. Très beau film, très émouvant.

 





Bill Yeleuze.

 

Publié dans Corpus Filmi

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Guile21 18/06/2008 14:51

"Les fils de l'homme" a été une trés grande surprise pour moi aussi cher Bill. M'étant motivé à la vision de ce beau morceau de cinema en ayant su sa composition en plans sequences, je ne plaçait mes espoirs que dans la prouesse technique, espoirs qui ont été bien entendu complètement satisfaits.Mais la chose à laquelle je ne m'attendais pas, c'est le travail de la mise en scène, extrêmement subtile, pour offrir des axes de reflexions et des informations sans forcement utiliser le dialogue. La sequence que je préfère dans cet optique est la virulente discution dans la "base" des rebelles, quand à la marche à suivre. Un petit chaton est aux pieds de Clive Owen, et montre un interêt obscene a ce dernier. Et au moment où, finalement, la jeune fille decide qu'elle prefère suivre son ange gardien, le chat saute sur les jambes du heros, toutes griffes dehors, et s'accroche, produisant un petit hissement de douleur de la part de Owen. A ce moment du film, tout est dit !Et la belle scène traumatisante du relais/douane, dans le bus, où plutôt que de voir de manière frontale l'horreur de la mort d'un des protagonistes, le bus reprend sa route laissant apparaître par ses vitres toutes les differentes etapes de la mort à cet endroit. La symbolique ici est tellement forte et judicieuse qu'elle en est bien plus inadmissible qu'une balle dans la tête en gros plan.Il y a encore beaucoup à dire, masi bon, on va pas refaire le film de A à Z no plus. Bref, un film formidable qui reste un beau chef d'oeuvre a mes yeux.