L'IVRESSE DU POUVOIR, de Claude Chabrol (France-2006) : Qui a le droit ?

Publié le par Dr Devo

[Photo : "I Got The Power" par Dr Devo d'après une photo de la Hanson School of Dance (Canada)]

Chers Focaliens,
 
Et si on retournait au cinéma ? Et si on écrivait un article ? Car en effet, ça faisait longtemps qu'on n'avait pas réglé son compte au grand écran, la faute à un emploi du temps chargé jusqu'aux oreilles. Mais ce fut un mal pour un bien, puisque cela m'a permis de vous laisser entre les mains expertes et malicieuses du Marquis et de son formidable Abécédaire (à ranger bien sûr aux côtés de celui de Deleuze, c'est tellement chic !).
 
Allons-y gaiement donc, et rattrapons le temps perdu. On commence par cette vieille ganache de Claude Chabrol ! Ah ! le Chabrol, tout un poème. Un cinéma pépère, aux allures plutôt sympathiques mais un peu dilettantes. Et puis cette année, j'avais enfin découvert, grâce au Marquis encore une fois, le très beau ALICE OU LA DERNIERE FUGUE dont nous avions parlé ici, et qui était assez fabuleux pour qu'on en vienne à se demander s'il était réalisé par le grand-père de MERCI POUR LE CHOCOLAT et autres petits machins poussifs. Epoustouflé par ALICE..., on se fit la promesse d'aller jeter un œil attentif aux vieux Chabrol(s), afin de vérifier si la filmographie du Monsieur contenait d'autres perles du même métal. L'occasion cependant, et pour l'instant, n'a pas fait le larron. On se contentera donc de cette IVRESSE DU POUVOIR, il est vrai sans trop y croire, victime du syndrome "c'était mieux (sans doute) avant". Bah, si c'est ça ou Jim Carrey, me souffla-t-on à l'oreille...
 
Isabelle Huppert, vieille complice du Monsieur, joue le rôle d'une juge chargée d'instruire une belle affaire de trafics d'influence et de détournements de fonds impliquant quelques grandes compagnies françaises, et par voie de conséquence des membres des sphères les plus prestigieuses de la Haute Finance française. Un vrai panier de crabes, sans doute ! Professionnelle accomplie, chercheuse rigoureuse d'aiguilles en bottes de foin, Huppert avance dans son instruction à pas de loup, mais avec une belle et malicieuse détermination. Compétence rime avec psychologie pour la "petite dame" qui ne s'en laisse finalement jamais compter. Elle commence par convoquer et mettre en examen François Berléand, PDG prestigieux, pur produit de la noblesse économique. C’est facile, le gars ayant empilé les fausses factures, notamment en entretenant une maîtresse aux goûts de luxe. Mais Berléand n'est qu'une ficelle qu'il va falloir tirer pour avoir le fin mot des montages et détournements financiers de l'affaire. Patrick Bruel (non ?), autre grand patron, fait du gringue à la Huppert, ça tombe bien, et surtout lui promet généreusement quelques documents compromettants. Huppert sait que rien n'est gratuit dans ce milieu, et que cet élan altruiste est sans doute complètement intéressé... Bah, on verra...
Côté vie personnelle, Huppert partage sa vie avec Robin Renucci, travailleur pépère et homme de l'ombre de Madame, c'est-à-dire homme à l'ombre, en pause pour ainsi dire. Le couple est terne. Huppert bosse tout le temps, et le petit vélo professionnel à l'intérieur de sa tête tourne même quand elle revient à la maison. Ces deux-là ne consomment plus, et surtout partagent de moins en moins. Renucci, non-ambitieux notoire (ça fait du bien dans ce contexte) ternit à vue d'œil ! Huppert voit alors débarquer son jeune beau-frère (Thomas Chabrol) avec qui elle peut discuter de son affaire en cours... Renucci est sur la touche.
Les arcanes de la politique et du pouvoir sont bien mystérieux mais parfaitement lisibles, et au Ministère de la Justice, on commence à se dire que la juge Huppert mériterait bien une petite promotion...
 
Plutôt bien lancé, L'IVRESSE DU POUVOIR, comme souvent chez Chabrol, marronnier allenien français, a bénéficié d'une plutôt bonne couverture médiatique, et cette fois-ci, la "brioche" vendeuse, c'était l'affaire Elf ! [Pour la notion de "brioche", voir cet article !] Le film de l'affaire Elf ! Dieu merci, et c'est un des petits plaisirs du film, on n'en a pas grand chose à faire, de l'affaire Elf ! Chabrol prend un malin plaisir à jouer avec les noms des personnages, qu'il code de façon outrancièrement lisible (coude, coude !), et va jusqu'à nous balancer un Charles Pasqua tellement lisible lui aussi qu'il finit par se détacher de son modèle. Chabrol, on le verra plus bas, ne s'intéresse pas vraiment à ça. Ceux qui veulent du docu-fiction repasseront. Dieu merci ! À force de souligner au marqueur fluo les connections avec l'Affaire, le réalisateur s'affranchit complètement de la chose et recrée son petit théâtre à sa sauce, en faisant, au final, que ce qui lui plaît. Bien. On s'en réjouit, car on ne va pas au cinéma pour apprendre des leçons, et les salles obscures ne sont pas, et ne devraient jamais être, des salles de classe.
 
Les milieux de la haute finance sont finalement assez peu représentés au cinéma, et puis de toute façon, on les connaît très mal, et on les charge à outrance (c'est bien normal !) des pires de nos fantasmes. Et c'est un des atouts sur lesquels Chabrol surfe allègrement ! Ben, la corruption, les détournements, la noblesse économique, c'est assez fascinant, se dit-on, et en faisant semblant de nous introduire dans les arcanes, Chabrol arrive à mettre en place, rien qu'avec le thème proposé, quelque chose d'assez... Comment dire ? Disons que le simple fait de pénétrer dans cette sphère ménage sans forcer sa petite dose de suspense. Autrement dit, le milieu dans lequel se passe le film nous donne simplement l'envie d'en savoir plus, encore et encore ! C'est noté.
 
Malheureusement, le film se déroule dans un rythme pépère, sans accroc serait-on tenté de dire. On n’est pas loin, en plus malin peut-être, d'un divertissement d'un dimanche soir où l’on ne saurait pas trop quoi faire. Le tapis se déroule tranquillement, on est gentiment pris par la main, merci, et les petits détails plus ou moins rigolos, sûrement inspirés par des faits réels (cf. les survêtements de Berléand) jalonnent sans souci le métrage. Mouais. Côté mise en scène, c'est aussi le long fleuve tranquille. Les petits mouvements de caméra sans conséquence sont présents quasiment tout le temps, sans que ça change quoi ce soit donc, et les champs / contrechamps, ni jolis ni honteux (plutôt ternes, quoi) se succèdent sans fin. On ne risque pas le bourrage d'yeux, en quelque sorte. La photo est sans âme et grisouille. De temps en temps, ce vieux brigand de Chabrol fait deux ou trois trucs cocasses et furtifs. Un début de plan très bien coupé dans le restaurant chinois (où Isabelle Huppert s'emmêle les baguettes, très bien), ou encore ce petit jeu d'échelle malicieux introduit par un dialogue ("je vous voyais plus grande !") et joliment biaisé par un décadrage rigolo en plan fixe ! Le film, finalement, est bien à l'image de ce dernier plan. L'idée est très malicieuse, mais le plan n'est pas joli, et reste à l'état d'idée-papier, sans émouvoir mais en faisant sourire. On se demande vraiment pourquoi Chabrol n'a pas truffé son film de morceaux de mise en scène de la sorte, sur toute la longueur. Au moins, il se serait passé quelque chose de plus que ces petits panos gentiment patouillés mais sans effet. En un mot, sans pour autant se lancer dans une fresque grandiloquente et folle, L'IVRESSE DU POUVOIR manque singulièrement de cet esprit baroque qu'on effleure ça et là de manière bien trop furtive. Un petit coup de sur-cadrage par ici, une minuscule fantaisie (toujours agréable ceci dit) par là, mais c'est tout. Le bon Focalien qui se respecte reste très largement sur sa faim.
Et c'est assez énervant, si l’on a le temps et l'énergie, car Chabrol finit par le livrer, son modus operandi (ça faisait longtemps, tiens !). Notamment dans la scène de l'ascenseur avec Bruel. Sans insister, le gars Claude pointe la finalité de la chose : le film est une construction de langage codé, entre experts et initiés, et ce langage finit par sombrer dans l'absurde et le surréalisme total ! Les français parlent aux français. Les carottes sont dans l'entrepôt. Je répète, les carottes sont dans l'entrepôt ! Sans surligner, enfin pas trop, Chabrol livre sa clé. On se dit que tout cela aurait quand même pu être utilisé de manière plus systématique. C’était une affaire de langage en fait, bien, bien, mais pourquoi n'avoir pas poussé le bouchon de l'absurde et du pathétique encore plus loin ? On parle, dans le film, dans un langage codé dont les références nous échappent complètement, mais dont on peut "sous-percevoir" (si je veux !) les tenants et les aboutissants. C’est rigolo, c'est pathétique (pour certains personnages), et on se doute bien que la véritable entreprise de Chabrol était là. Alors question : pourquoi n'avoir pas construit ouvertement le film et la mise en scène autour de cette très belle idée, et pourquoi la faire passer en loucedé, presque en s'excusant, au profit d'un film qui, finalement, ne provoquera pas grand chose et ne fera que "faire passer le temps", là où il aurait pu être bougrement malicieux. Chabrol n'était pas obligé de partir en de belles roues libres et non-sensiques, comme un Raul Ruiz par exemple, mais quand même, à l'heure des comptes, et selon l'humeur du moment, on a passé un peu de temps agréablement, ou alors on a le sentiment de ne pas en avoir eu pour son argent, justement ! Eternelle variation sur le verre d'eau à moitié vide, etc.
 
Côté acteurs, ça assure tranquillement. Huppert est plutôt bonne. Renucci s'endort, et nous aussi. Chabrol junior, honteusement plus vieux que son personnage, alterne le plutôt pas mal et le terne. Bruel a une excellente première intervention, puis en rajoute à mort par la suite, sans doute poussé par le Chabrol, et ça peut fonctionner. Berléand s'active avec sérieux. La seule surprise, côté casting, de ce film qui en a peu (tu la sens, la formule qui monte ? Messieurs de la presse pro, je suis votre homme !) étant Jean-François Balmer, bien moins éclatant et plus prévisible que d'habitude. Tiens, tiens. Rien de déshonorant, bien sûr, mais bon, je le note. Marilyne Canto m'a paru pas mal. Bah...
 
On est loin des amours de loin, on est loin... Chabrol fait tourner sa PME en sergent pépère (oh, pitié !), sans faire de vagues et sans passionner. L'ambition d'une ALICE... est bien loin. Ça ne déborde pas de feu sacré, et c'est presque sans s'en rendre compte qu'on en vient à penser que le milieu naturel de ce film, c'est sans doute la télévision. L'ami Claude en a sans doute sous le pied, et on aimerait quand même qu'il écrase le champignon.
 
Tranquillement Vôtre,
 
Dr Devo.
 

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Publié dans Corpus Filmi

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Dr Devo 21/03/2006 19:32

effectivement nous nous étions mal compris! on ne fait jamais assez attention au fait qu'à tous moments on peut être un mal comprenant.Cordialement,Dr devo.

Tronche de cuir 21/03/2006 15:01

Vous m'avez mal compris les amis ou peut-être me suis-je mal exprimé ? Sans doute.
 
Je surenchérissais sur les propos du Dr. Ma critique portait sur l'indulgence suspecte de la critique et d'une partie du public en ce qui concerne ce genre de "film". Ladite indulgence s'explique davantage par une espèce de nationalisme rance dont fait preuve les critiques et le public plus qu'une complicité...
Quant à la ligne éditoriale de votre blog, je l'apprécie. Vous êtes un des rares sites à ne pas manier la langue de bois sans tomber, toutefois, dans la pure rhétorique. C'est toujours argumenté. Et, bien.
 
 

Mr Mort 21/03/2006 10:20

Tout à fait Nadine.  Dire que Matiere Focale joue la carte de la "qualité française" contre la "bêtise américaine" est un contresens, que j'espère lié à votre méconnaissance du film. Il n'y a rien de tel ici. DON'T FIGHT THE WRONG ENEMYYYYYYY!

Nadine De R. 21/03/2006 10:10

Je crois que c'est bien mal connaitre le site que de  l'accuser de critiquisme démissionnaire! Bien au contraire!  le docteur a raison, balladez vous sur le site. Allez voir la critique de MILION DOLLAR BABY par exemple...Que les cirtiques soit corrompus, soit, on le dit souvent ici, mais méfiez vous de vos propos, et allez vérifier sur le terrain.Bisous.Nadine.

Dr Devo 21/03/2006 10:07

Avoir désigné un ou deux efforts de mise en scène (un jeu d'échelle de plans et des surcadrages, et une tentative mais scènaristique seulement de jeu sur le langage) ne m'a empêché, je crois de dire que je n'aimais pas le film de chabrol.Cher Tronche, je vous invite à vous baller dans les archives du site et de voir comment les films français y sont traités sans ménagement. Je ne crois pas qu'on puisse dire que je fasse preuve de chauvinisme, bien au contraire (essayez les articles sur LE PETIT LIEUTENANT, LES SOEURS FACHEES, DE BATTRE MON COEUR S'EST ARRÊTE, IZNOGOOD, etc...).Cordialement,Dr Devo.