VITAL de Shinya Tsukamoto (Japon-2004): Enfin de beaux nippons!

Publié le par Bill Yeleuze


(Et bien pour une fois, voici une photo directement issue du film VITAL !)




 

Encore une fois laissons tomber la blouse blanche et allons nous fourvoyer dans les vastes contrées de l’Est Sauvage. De tout de façon, au vu du temps pourri qui s’annonce, avons-nous réellement quelque chose de mieux à faire ? D’autant plus que nous retrouvons notre ami Shinya Tsukamoto, ami japonais de longue date que nous n’avions pas visité depuis trop longtemps, presque un an en fait et la possibilité heureuse, je m’en souviens de revoir TETSUO 2 en salle, deuxième partie donc du binôme industriel et merveilleux qui valut à notre Japonais adoré de connaître ses (courtes) lettres de noblesse internationale. Comme ses films ne sortent pas en salle, ce qui est proprement – wait for it- scandaleux, nous nous réfugierons sur ce dvd qui semble-t-il est anglais et qui propose justement un sous-titrage dans la langue de Britney Spears et de Shakespeare. Voici donc, mes petits cocos, VITAL…

 

 

 

Notre héros est un jeune japonais qui a malencontreusement été victime d’un accident au volant de sa voiture (l’accident a déjà eu lieu lorsque le film commence…), et qui l’a rendu, goddammit, amnésique. Le voilà donc allongé dans son lit d’hôpital sans avoir la moindre idée de qui sont les gens qui se disent être ses parents, et même incapable de dire quels sont ses goûts ou quelle est sa personnalité ! Il apprend par ses géniteurs qu’il était en troisième année de médecine, études qu’il s’apprêtait à abandonner. Par hasard (il est fasciné par la lézarde sur le placard qui renferme ses anciens livres !), il décide de reprendre ses études pour lesquelles il se montre plus que brillant, puisque le voilà au bout de quelques mois avec un niveau de troisième année et avec beaucoup plus de disposition que dans sa précédente vie. A la fac de médecine, il fait la rencontre avec une jeune fille, également ultra-brillante et réservée qui semble avoir une fascination sans limite pour le mystérieux et mutique jeune homme. Mais, la tentative de flirt ne va pas loin puisque que lui ne dit jamais un mot et semble complètement impénétrable. En tout cas, voici la 4éme année qui commence. Et le premier semestre est consacré à la dissection complète d’un cadavre. Notre héros s’avère ultra-doué. Peu à peu des souvenirs remonte à la surface. Et c’est là que les choses se compliquent : il s’aperçoit que la jeune fille médusée, avec qui il sort désormais et qui fait partie du même groupe pour la dissection du cadavre, est sans doute aussi son ancienne petite amie, morte dans l’accident de voiture qui l’a rendu amnésique. Et la jeune fille est aussi la fille qui hante des souvenirs enfouis qui ont l’air trèèèès incertains pour ne pas dire complètement inventés ! Notre héros apprend alors que le cadavre qu’il dissèque n’est autre que celui de son ancienne petite amie morte dans l’accident de voiture, suivez un peu donc, je viens de le dire. Je résume : la jeune femme est une femme de sa mémoire, sa nouvelle petite amie, son ancienne petite amie décédée, et le cadavre qu’il dissèque ! Ce sont les fans de James Ivory et de Jean Renoir qui vont être content !

 

 

Houlalala, on ne panique pas et on respire un bon coup. Ça commence très très fort avec une même image, totalement indus' (des cheminées d’usine), qui se décale et superpose à elle-même tandis qu’une sublime bande-son mélange plusieurs musiques dans un chaos qui ne l’est pas moins, indus’ ! Bon, ça va se calmer ensuite. Et les premières scènes ressembleraient presque à un film normal. C’est tout de suite très stylisé et moderniste (notamment dans les décors et les choix de cadrages), mais c’est tout de même très beau. Puis au bout de quelques minutes, on s’aperçoit que le montage narratif et opératoire est plus que simplement chic et soigné : ça transitionne à qui mieux-mieux dans une logique abstraite, la lecture d’éléments symboliques reste totalement poétique puisqu’on ne sait pas vraiment à quoi ils font références (ce qui nous laisse seuls avec nos sensations, processus qui sera répété avec des déplacements de symboliques pas si éloignés des méthodes de Julio Medem), et encore plus, on s’aperçoit que le dispositif de champ/contrechamp est complètement disfonctionnel. Pour permettre de déployer un tel dispositif, Tsukamoto fait feu de tout bois en utilisant des éléments signifiants et bougrement fulgurants sur tout le clavier de la mise en scène : formes graphiques abstraites répétées et contradictoires,  jeu construit/déconstruit de couleurs, répétitions de gestes chez les acteurs, apposition de phrases qui se répondent sans faire partie du même dialogue, transitions sonores, couleurs des décors et des objets qui se répondent dans de simples évocations abstraites, décors mutants et changeant parfois d’une scène à l’autre, exploitation des éléments de confusion présents dans le scénario, sons absents, répétitions à la chaîne d’un même plan coupé différemment, etc.... C’est un petit festival, très bien ficelé, qui n’hésite pas, très souvent à faire des choses peu appréciées du publique mais magnifiques comme des retours en arrière, des redondances, des pistes stériles, des débrayages de rythme, voire même inversion de personnages (les deux couples de parents sont complètement interchangeables, magnifique dée). La photographie est souvent belle, quelquefois très vulgaire dans les parties les plus oniriques (grotesques, même discrètement), et joue elle-même un rôle de perturbation énorme. Quand on croit que tel éclairage marque telle époque de la vie du héros on s’aperçoit alors que non, pas du tout. Bleu pour le présent, et rouge pour le passé, finissent par s’inverser, puis s’opposer selon les sentiments et les confusions du héros. Bref, Tsukamoto s’en donne à cœur joie. Pour suivre, il faut se perdre et en même rester à l’affût des logiques sensuelles et de fulgurances qui font qu’un dispositif d’éléments contradictoires et abstraits peuvent devenir un tableau sensible de la perdition et de la douleur des éléments passés ou présents, ou tout simplement du Sentiment.

 

 

Curieusement, le film n’est pas aussi abstrait que cela. La progression narrative est aussi globalement linéaire, et les éléments que je viens de décrire sont plus des éléments de brouillage. On est dans une forme moins « indus’ » que les TETSUO, mais n’empêche… Tsukamoto a peut-être réussi la quadrature du cercle. Il sait que ses films auront peut-être peu de chance de voir le jour, et il adopte une tactique simple : utiliser des sujets attractifs et simples, (presque) vendeurs, pour les déconstruire au possible ou plutôt pour les rendre très proches de ses velléités d’artiste. Le résultant est donc totalement intransigeant mais ouvert. On sent que Tsukamoto attend son heure, et proposerait plus volontiers des sujets moins balisés. Cela dit, aucune honte à avoir, tant le réalisateur japonais enfonce le clou et ne base le développement de son film que sur la mise en scène. Il ne se refuse aucune abstraction, et reste digne quelque soit le combat, plaçant haut les exigences artistiques, et traitant le public, même si ce n’est pas son public, de la manière la plus intelligente et sensible qui soit. VITAL est donc bien sûr un grand film, même si on peut préférer d’autres films du réalisateur, et il se place à mille coudées au-dessus du reste de la production, asiatique ou pas, qu’on peut trouver dans nos salles art et essai… En même temps, on le savait et ce n’est pas un scoop. Mais ça va mieux en le disant.




Bill Yeleuze. 

 

 

 

 

Publié dans Corpus Analogia

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Jeanne 22/07/2008 11:59

On veut de nouvelles critiques! On n'en a jamais assez! :-)

Epikt 13/07/2008 23:39

Quel plaisir de vous voir parler de Tsukamoto sur ce site ! Grand réalisateur s'il en est !Et Vital est en effet très bon, après un Snake of June il est vrai un peu décevant.PS : au niveau des couleurs, j'avoue ne plus trop me souvenir si ça fonctionne ainsi dans ce film, mais très souvent chez Tsukamoto on a une confrontation entre bleu et rouge (ou des tonalité proches). Pas des marqueurs temporels comme vous l'avez un temps cru, mais fonctionnant plutôt comme des manifestations de l'environnement et/ou des personnages, bleu étant la couleur du conformisme, de l'alienation par la machine et le travail, de l'abandon, rouge étant celle des bas-fonds, de la souffrance (qui chez Tsukamoto a toujours été positive), une énergie "révolutionnaire" (rien à voir avec le communisme, mais plutot avec un flash de bombe nucléaire). Je ne me souviens plus si ça marche dans Vital, et je suppose que c'est nettement moins marqué que dans certains autres films, mais c'est une grille de lecture qu'il avait instauré avec Tetsuo II et qui fonctionnait pas mal pour décoder Tokyo Fist et Gemini.Faudrait que je me fasse un petite rétrospective perso moi.