BRAQUEURS AMATEURS, de Dean Parisot (USA, 2005) : Bourge de Là !

Publié le par Dr Devo

(Photo : "Bernard de Fursac" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
Ce n'est pas tout d'aller voir des films, après il faut les chroniquer ! Et là, c'est bizarre, il y a ce sentiment incertain qui plane dans l'air, comme une odeur de gaz... C'est toujours un plaisir, et même un luxe, que de venir ici vous exposer mes petites pensées. Le vrai bonheur dans la vie (mis à part l'achat d'un mountain-bike, ou mieux d'un vélo dit "bi-cross"), c'est d'écrire un article pour Matière Focale ! Bon, ceci posé, ce n'est pas le tout. Le plaisir, c'est bien, mais encore faut-il avoir des choses à raconter sur les films, et ce sans rallonger la sauce ni diluer ! Et quelquefois ça pose problème. Dans ces cas-là, petit scripteur focalien, abstiens-toi de faire un article sur le dit-film...
 
Bonne nouvelle que m'annonce le Marquis... Il suffit quelquefois d'une seule phrase pour tout mettre en perspective, et là, le messager, c'est le Marquis, qui me rapporte, ça y est, la France est sauvée : Daniela Lumbroso (la femme qui a tout vu depuis 10 ans au cinéma... Réfléchissez... Et imaginez Daniela qui va voir LA FIANCÉE DE DRACULA de Jean Rollin ou LE FILMEUR de Cavalier ! Intéressant, non ?) a été remplacée ! C'est Isabelle Giordano, la femme (de) gauche qui devient Madame Cinéma du service public. Déjà en soi, c'est une sacrée nouvelle. L'histoire bégaie. Il n'y a rien de remarquable dans cette nouvelle, mais... En passant devant son poste, Marquis découvre le sujet de sa première émission. Tenez-vous bien, c'est du sérieux. Tenez-vous mieux ! "Cinéma Engagé : la France à la Traîne !" Oui, oui, cher lecteur, tu as bien lu ! Il est temps que la France se remue les fesses ! C'est fabuleux. On a très envie de lever des fonds de soutien sur Matière Focale, afin de payer à Isabelle G. un numéro récent de "L'Officiel des Spectacles". Elle nous a prévenus en tout cas. Isabelle, c'est vraiment la Arlette du cinéma. C'est une radicale.
Gageons que si la carrière politique de Giordano se passe aussi bien que sa carrière critique, elle deviendra Ministre de la Culture, qu'on s'amuse un peu.
 
Ah, aller voir les films sans rien savoir d'eux, en ne lisant pas le moindre résumé et sans se faire polluer par le moindre film-annonce ! Vous connaissez quelque chose de plus divin, vous ? En tout cas, c'est comme ça qu'on se retrouve dans la salle de BRAQUEURS AMATEURS de Dean Parisot, réalisateur du sympathique GALAXY QUEST. En fait, j'avais regardé l'affiche, assez laide, pour m'apercevoir qu'on retrouvait dans ce film Tea Leoni, actrice qui m'avait subjugué dans le pourtant moyennisssime SPANGLISH, où elle jouait une bourgeoise dangereuse et agressive (en quelque sorte). Je suis allé voir ce film, donc, pour elle.
Jim Carrey est donc marié à Tea Leoni. Lui est super-cadre dans une grosse boîte américaine. La vie est belle. Le couple vit heureux avec leur fils de 7 ou 8 ans. Une famille aisée, donc. Carrey apprend qu'il va sûrement avoir une promotion qui va le faire grimper au sommet de la pyramide de son entreprise. Il est bien entendu fou de joie et commande de suite du nouveau gazon pour mettre devant la maison ! Et effectivement, le lendemain, il est promu porte-parole officiel de la boîte, et par Alec Baldwin (le PDG) lui-même ! C'est complètement inespéré. L'après-midi même, il doit présenter les résultats du groupe dans une émission économique sur le câble. Et ça se passe très mal ! Les résultats sont désastreux, et en cinq minutes, les actions de la boîte perdent toute leur valeur. C'est la banqueroute, tout le monde est licencié dans la journée !
Alec Baldwin n'a pas l'air plus bouleversé que ça. Il a utilisé Jim Carrey comme fusible ! La chute des actions était prévue de longue date, et même soigneusement préparée.
Jim Carrey est donc chômeur, et Tea Leoni aussi car, dans la journée, elle a démissionné pour pouvoir s'occuper de son fils, profitant ainsi de la "promotion" de son mari qui, en fait, n'aura duré qu'une demi-journée ! Voilà la famille sans revenus ! Mais Carrey ne retrouve pas de travail. Au bout de quelques mois, c'est la misère totale. Leur épargne, faite de fonds de pension et de stock-options, a coulé avec l'entreprise. Le couple a tout revendu sauf la maison (qui n'a plus de valeur). L'électricité est coupée, l'eau aussi, c'est la misère. Carrey accepte finalement de travailler chez Leclerc (enfin Walmart). C'est un échec... Petit à petit, le couple s'enfonce dans la crasse et descend l'échelle sociale...
 
Bah, en voilà un bon sujet de comédie ! Dommage que le titre français de ce FUN WITH DICK AND JANE, plus ambigu, vende la mèche quelque peu. Mais ça n'est pas grave, les activités de braquage du couple ne sont qu'un petit point dans la narration de ce film. Drôle de projet en tout cas. Le but de ce métrage est clairement de faire un film de série A vite fait pour Jim Carrey et à sa propre gloire. Et engranger des millions de dollars vite fait. Bref, c'est complètement du cinéma pop-corn comme Carrey en a beaucoup fait, même si, depuis quelques années, il essaie d'élargir et de re-crédibiliser sa carrière avec des sujets ambitieux comme ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND ou TRUMAN SHOW. L'acteur, ô grâce des exploits divins, avait même réussi à trouver un équilibre dans son jeu, à mon avis grâce aux fabuleux frères Farrelly. [Je déteste le Carrey de THE MASK par exemple, et je pense qu'il bousille complètement un film comme DISJONCTÉ. Mais dans FOU(S) D'IRENE par exemple, il est très bon... Et le couple qu'il forme avec Jeff Daniels (dont c'est sûrement le grand rôle de sa vie) dans DUMB AND DUMBER est sensationnel... Bref, il faut le tenir, l'animal !]
Ici, on est donc dans le gros cinéma de divertissement. Bon. Gardons cela à l'esprit. Ce n'est pas une raison pour ne pas voir avec plus ou moins de lucidité ce que le film a dans le ventre. On se souvient, il y a un an ou presque, de l'ignoble EN BONNE COMPAGNIE qui pourtant fut défendu ardemment par la critique et par le public pour son mélange de comédie romantique et de social "pas bête" (je cite), dans l'air du temps pour ainsi dire. À la vision, on découvrait en fait, un film mou, d'une bêtise hallucinante sur le plan humain et social. Vraiment un petit machin que j'aurais considéré comme complètement terne s'il n'avait pas été si fier de lui, si imbu de lui-même. La mise en scène était dans la moyenne, c'est-à-dire nulle, anonyme si vous préférez, ou il n'y en avait pas si vous voulez. Le propos était stupide et complètement petit-bourgeois. De quoi séduire quelques gros cadres et des alter-mondialistes ou autres! [Ça fait deux fois que je fais des allusions politiques dans cet article. Voilà qui ne dit pas grand chose sur moi, car n'oubliez pas, quand je parle de politique ici, ou de choses à caractère politique pour être précis, je parle en fait de cinéma ! Voilà ! Les choses sont claires comme ça !]
Ici, changement de perspective assez sympathique. La vision proposée de l'entreprise est radicalement opposée. Comment fonctionne-t-elle ? Quel est son but ? Qui sont les gens qui la composent ? BRAQUEURS AMATEURS répond avec pertinence ! C’est un paradoxe. Voilà un film complètement pop-corn, complètement Jim Carrey de l'époque neu-neu, mais qui en même temps est un film sur l'Entreprise. Et pas au second degré, pas de manière allégorique, pas en utilisant ce cadre comme toile de fond. Non, le sujet, c'est l'entreprise, l'entreprise, l'entreprise, et la toile de fond, ce sont les problèmes d'argent du couple ! Le mélange est assez étrange. Un peu comme si vous alliez voir un STAR WARS EPISODE 8, en vous apercevant que c'est carrément une adaptation du CAPITAL de Marx (je ne grossis qu'un peu !).
Deuxième paradoxe, le film n'est pourtant pas, et n'en déplaise à Isabelle G., un pensum démonstratif, ni un film à thèse. On est plutôt dans la monstration que dans la démonstration / dénonciation. [Que de beaux jeux de mots fins ! Hey Télérama : je suis libre !!!! Et pas cher !] En tout cas, même s'il y a un poil de petit message dans la séquence finale, le spectre de Bertrand Tavernier ne hante pas le film.
Et qu'est-ce qu'on apprend ? Les gens qui ont des options et qui épargnent dans les fonds de pensions ou achètent des actions EDF sont des imbéciles. Le but suprême de l'existence, c'est de faire pousser le gazon (l'achat de la maison et la conception du petit Juju n'étant qu'un moyen d'y parvenir). Que tous les salariés sont interchangeables au travail (on le savait !), mais aussi dans leur vie privée ! Ce sont tous des crétins des alpes, et sans doute Leoni et Carrey aussi. Ou du moins, à peine moins que les autres, car le film reste une fiction, et qu'il faut qu'ils gagnent leur statut de héros ! Bref, le petit-bourgeoisisme crasseux et mortifère de presque toute la population occidentale est très bien montré. Et il est normal que le couple nous paraisse sympathique, car ils ont réussi à monter en haut de l'échelle. Pour paraphraser Camus, Leoni et Carrey sont les seuls héros que vous méritiez, chers Focaliens !
 
Alors le scénario fait souvent mouche. Tout cela est évidemment emballé avec quelques ficelles grossières (on est dans le pop-corn quand même, gardons cela à l'esprit), mais dans le même mouvement, tout y est ou presque. On notera notamment la meilleure scène du film, une "scène de sexe" fabuleusement amenée et très drôle (oui, parce que la fonction sexuelle du couple fait aussi partie du plan d'entreprise, bien sûr). La déchéance sociale du film est elle aussi assez surprenante. En un mot, on peut dire que tomber en bas de l'échelle, c'est forcément tomber dans l'illégalité, et ce avant même de se lancer dans le braquage. La chose est assez fine, car le film se déroule quand même dans une des grandes démocraties de la planète ! Là où il réussit le mieux, y compris dans sa mise en scène, c'est dans les séquences où Carrey n'est qu'un pion dans le marché du travail (les entretiens d'embauche, les scènes au Walmart, etc.). Ces séquences sont en effet les mieux amenées, et dégagent un certain parfum absurdo-brazilien de bon aloi que je vous laisse découvrir. Il n'est donc pas étonnant de retrouver au milieu du film une chanson du groupe Devo, puisque c'est bien de ça qu'il s'agit : de dévolution, sans fard ni paillette !
 
Malheureusement, à part donc une ambition certaine et quelques scènes réussies, BRAQUEURS AMATEURS est loin d'être exempt de défauts. La mise en scène, stricto sensu, est souvent assez médiocre, à l'image du reste du cinéma pop-corn. Il n'y a quasiment aucune fantaisie de mise en scène, à part (un peu) les scènes "braziliennes" et une autre (bien mieux) filmée en lumière noire (!). Plus le film avance, plus elle se borne à être une accumulation de champs / contrechamps stériles qui finissent d'ailleurs, au fur et à mesure, par n'être plus qu'une succession interminable de gros plans. Bon.
Autre défaut, scénaristique cette fois, nos fameux Trois Actes, Mamelles Sacrées du cinéma grand public (ou non). Ici, les coutures et les enchaînements entre les trois parties sont souvent grossières, et font baigner le film dans un processus trop logique et trop prévisible. La partie qui concerne la défiguration du couple est trop longue et trop justificative. Elle fait retomber le rythme du film, et amoindrit l'aspect corrosif qu'aurait pu avoir la dernière partie, qui n'est plus, au final, qu'un simple et vulgaire développement. Le film est assez fort pour être clair et fonctionner sans effort, les doigts dans le nez. Ce sur-lignage structurel est donc, en plus de rendre la chose terriblement classique, parfaitement destructeur dans le propos et dans l'effet de surprise qui devrait jouer beaucoup plus. C'est le gros défaut du film avec sa mise en scène.
Enfin, dernier problème : Jim Carrey. Certaines scènes du film, ou certains détails, ont été ostentatoirement (si je veux !) réécrits pour renforcer le personnage-Jim-Carrey ! Quel dommage ! Du coup, on se trouve à mi-chemin entre le Carrey moderne de ces dernières années (façon Farrelly Bros) et le Carrey grimaçant traditionnel ! C'est une très mauvaise option, comme toutes celles qui essaient de ménager et chèvre et chou. Ajoutez là-dessus une VF calamiteuse, comme d'hab' dans ce genre de comédies, et vous vous retrouvez avec un film qui, s'il arrive à marquer certains points, s'en trouve fort diminué à l'heure des comptes. N'oublions jamais en tout cas que Carrey, si l’on veut obtenir quelque chose de lui, doit être fermement tenu en laisse. Tea Leoni s'en sort parfaitement, toujours avec cette étrange attention et cette implication totale, et on tarde de la retrouver, fût-ce sur le même registre, dans un film plus solide où elle devrait fort logiquement casser la baraque.
 
Alors oui, il y a quelque chose de complètement réjouissant dans ce film, une façon, en quelque sorte, de mettre sous les yeux du public sa propre condition de minable, sans fard et sans mépris, mais fermement. Un doigt tendu aux spectateurs, mais avec tendresse en quelque sorte. Et c'est très bien. Bien mieux que trois mille films européens engagés sur le mode " MARTINE FAIT DU CINEMA SOCIAL". Mais dans le même mouvement, ni la structure, ni la réalisation n'arrivent à trouver un épanouissement nécessaire, ou un carcan qui puisse faire fructifier une originalité plus grande et plus digne encore. On a l'impression, de peu, et c'est un paradoxe car le film fonctionne bien sur ses éléments les plus fugaces et les plus subtils (sur les chose les plus difficiles, quoi !), de sombrer de nouveau dans quelque chose de plus conventionnel. Le plus dur et le plus malpoli était fait, mais le réalisateur n'a pas retenu les leçons qu'aurait pu lui offrir le cinéma des Farrelly (très social également) ou d'un John Landis par exemple. Et on se met à rêver de ce qu'aurait pu donner un tel projet, fort intéressant, entre leurs mains. Dommage. Ceci dit, on s’y amuse plus qu’à L’IVRESSE DU POUVOIR !
 
Gentiment Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Dr Devo 13/11/2006 20:44

Tout à fait d'accord avec toi. Y'avait là un bon sujet et sans doute un bon scènario mais bon... ça s'est carreyisé en route et c'est très dommage surtout pour Tea Leoni!
Fan d'appatow? Et de Jodorowski! Je t'ai demasqué El Borrado! Il faudra qu'on reorganise une renconte au somment un de ces quatre!
Salutations quoiqu'il en soit!
 
Dr Devo

El Borrado 13/11/2006 20:28

(Hey, hey, hey... Mais le scénar est écrit par Judd Apatow !)ça m'a laissé un peu sur ma fin, ce film. La conclusion est très rapide, et on a un peu de mal à se rendre compte qu'on est au bout de l'histoire. Enfin, spa trop grave... Le truc qui est plus embêtant, à mon avis, c'est la prestation de Jim Carrey. Quand il chante au tout début dans l'ascenseur, quand sa voix à un moment est déformée, ou alors quand il mime la marionnette sur une table de restaurant, c'est à la limite du supportable, surtout quand on sait de quoi il est capable. On  peut se considérer averti par le générique (le coup de "je shoote dans un ballon, hop, je brise la fenêtre du voisin) mais ces scènes sont "trop" Jim Carrey (tm) et sapent un peu l'ensemble à mon goût.Parfois trop comique pour être drôle, quoi. (ça ne veut rien dire, mais bon)