SYRIANA, de Stephen Gaghan (USA-2006) : ma préférence à moi (et mon catéchisme aussi un peu !)

Publié le par Dr Devo

(Photo : "Juste un doigt" par Dr Devo)

Chers Focaliens,
On continue la ballade dans les salles et le rattrapage des films reportés sur ce site.
Allez, un petit coup d'art et essai, enfin, façon de parler, car SYRIANA fait partie de ces films chanceux qui passent dans les deux circuits (prouvant ainsi que les deux circuits sont les mêmes, mais qu'ils ne luttent pas tout à fait sur le même marché ; comme deux divisions d'un même sport, ce film étant une espèce de relégable !). Le privilège est d'ailleurs assez prévisible, la chose étant produite par Clooney / Soderbergh, et jouée par Georges donc, c'est bien normal, mais aussi par Matt Damon, Christopher Plummer et Chris Cooper. Et Amanda Peet ! Bref, c'est du beau linge.
L'Iran, le Moyen-Orient, c'est un peu l'autre pays du pétrole, car il fait trop chaud pour faire du fromage. Le film montre les destins parallèles de plusieurs personnages ne se rencontrant pas forcément d'ailleurs, qui évoluent dans les hautes sphères pétrolifères, et donc dans les gros sous. Jeffrey Wright est un avocat chargé d'enquêter pour un cabinet privé sur la fusion entre deux géants de cette industrie. Position peu confortable, car il travaille à la fois pour les deux géants de l'or noir, et son rapport est également attendu par le sénat américain qui cherche la fraude sous-jacente. Le pauvre gars, très consciencieux, est coincé entre le marteau et l'enclume. C'est son enquête qui va enclencher toute la dramaturgie du film. Matt Damon est super-cadre dans une société de conseil dans le pétrole. Lors d'une visite avec sa famille chez un émir, son jeune fils périt accidentellement. L'émir, grand réformateur devant l'éternel, l'engage comme conseiller. Et il y a du boulot, car le gars veut donner le droit de vote aux femmes et faire profiter le peuple de la manne pétrolière. Son frère, plus jeune et plus frivole, est pour sa part conseillé par Plummer, qui n'est autre que le PDG d'un des deux géants ayant fusionné ! La lutte à la succession du Papa s'annonce serrée ! Clooney est agent de la CIA, spécialiste du Moyen-Orient. Malgré tout, c'est un gars intelligent et consciencieux qui "fait le sale boulot" ! On l'envoie dans le Golfe pour assassiner le frère réformateur, mais ça pue l'embrouille à mille kilomètres. Certains sénateurs américains essaieraient-ils de se débarrasser du bonhomme ? Machin bidule est pakistanais ou je ne sais quoi. Il a immigré en Iran pour travailler dans les stations de raffinement avec son père. Il ne parle pas la langue, et il se fait virer comme un malpropre. Il entre dans une école coranique...
Voilà, voilà. Un bon film-annonce bien punchy par là-dessus, et le tour est joué. Si je suis allé voir le film, c'est à cause des cris de certaines personnes de mon entourage, décrivant le film comme ultra-compliqué et exigeant un DEA en géostratégie au Moyen-Orient si l’on veut comprendre quelque chose. Intéressant, me dis-je, un film grand public (art et essai !) éminemment compliqué. Et voir un film auquel on ne comprend goutte est souvent une délicieuse expérience, comme le disait Ruiz, et comme la vision d'un film des Straub le prouve ! On est obligé de comprendre et de ressentir par les béances de la narration, par les ellipses et par la mise en scène. C’est merveilleux et délicieux, en ces temps de sur-lignage atomique des histoires dans les films. Chic !
Bon, pour être honnête, le film n'est pas si compliqué que cela. C’est la description d'un univers très resserré, malgré l'éloignement géographique, et où les influences sont embrouillées mais certaines. D'autre part, le réalisateur, Stephen Gaghan, bonjour Monsieur, choisit plutôt le parcours d'ellipses (enfin un peu), et privilégie les indices éclatés, distribués au compte-goutte, juste de quoi pouvoir bien comprendre, et clairement cette fois-ci, les enjeux de chaque personnage, et donc de chaque quête. Disons que la structure, faite de saynètes éparses, contribue à donner un sentiment d'inéluctable et de pression réelle sur la totalité du film, ce qui est d'ailleurs, et ça tombe bien, le sujet du film. Le bonhomme a morcelé son scénario, c'est déjà ça, se dit-on... Mais en fait, pas tant que ça, ou plutôt si, complètement ! Gaghan, effectivement, déconstruit légèrement son scénario déjà un peu complexe, donnant la fausse impression d'une grande complexité cosmique de façade.
Malheureusement, le scénario n'est pas la narration, et un film n'est pas le scénario non plus ! Et la mise en scène, quant à elle, en plus de reprendre un bête découpage de film chorale, comme c'est la mode en ce moment (COLLISION, fraîchement oscarisé, bonjour l'angoisse), n'est pas aussi iconoclaste. On peut se réjouir de voir un film un poil plus compliqué arriver sur les écrans. Mais ça ne suffit pas. À l'image d'un TRUMAN CAPOTE dont nous parlions il y a quelques jours, mais dans un autre style, SYRIANA veut la jouer sobre, ce qui est aussi une mode chez nos cousins ricains. Et encore une fois, c'est un peu les mêmes problèmes de mise en scène qui se posent.
 
D'abord un problème de rythme. Faire dans la langueur, contrariée par le découpage en saynètes (encore une fois, la chèvre et le chou, c'est toujours mauvais signe), pourquoi pas ? Mais cela exclue-t-il de donner du rythme à son film et de faire du montage ? Non, bien sûr, et c'est là d'abord que SYRIANA pèche. Le montage n'a strictement aucun intérêt, que ce soit à l'échelle de la scène ou de la séquence. Le filmage a beau être à l'épaule, base actuelle des docu-dramas pour le cinéma, rien n'y fait. Ce qui est filmé, c'est l'histoire et les personnages, de manière compréhensive et claire. En d'autres termes, on filme le scénario. Quand un personnage prend l'ascenseur, on le voit appuyer sur le bouton. C'est tout. Le montage ne fait rien d'autre. Et le tout, sans rythme, comme le prouve la laborieuse séquence alternée de la fin, où il y a un peu plus d'action, mais très mollassonne.
Le reste découle de ces parti-pris. Sans montage, il n'y a pas de mise en scène, bien sûr. Le cadre, quant à lui, est doucement laid et ne fait aucun effort, bien en dessous, avec les mêmes prérogatives pourtant, que le modèle de ce film : TRAFFIC ! Ben oui, tout ça court quand même après le film de Soderbergh, quand même bien plus tenu et bien mieux cadré ! On saluera cet opportunisme de bon aloi. Ici donc, le cadre est bêtement médiocre, puisqu'il ne fait aucun effort. Le son fonctionne de la même façon, mais en plus maniéré, car sa seule fantaisie est de baisser en fondu le volume des ambiances pour faire passer un peu de musique, ou alors d'ouvrir un plan qu'on suppose bruyant par de la musique douce. Mouais. Pas de quoi révolutionner l'Histoire de l'Art, là non plus. La photo, signée Robert Elswit (qui signa celle de PUNCH DRUNK LOVE pourtant), est complètement ternasse et sans intérêt.
Scénario a encore frappé, donc. Et de ce point de vue là, le film n'apprend rien et ne dit rien de faramineux. Certes, on n’est pas dans l'apologie révolutionnaire des clichés les plus bébêtes comme le faisait l'ignoble THE CONSTANT GARDENER (ça faisait longtemps !). Mais bon, découvrir en fin de parcours que la misère mène aux attentats suicides, que les sénateurs sont cupides et que le gouvernement US ou bien ses entreprises font et défont quasiment à leur guise la politique au Moyen-Orient (chose qui pourrait être dite d'autres pays comme la France, en direction d'autres pays, comme les pays pétroliers d'Afrique), voilà qui n'est pas bien neuf, et qui ne touchera que ceux qui n'ouvrent jamais un journal papier et se contentent d'un "journal" télévisé" ! Le peuple des pays pétroliers est absent, les intérêts économiques dictent les mouvances politiques, les gouvernements extérieurs financent les terroristes (à certaines périodes, plus maintenant, vous pensez bien !), etc. Que des scoops ! Alors oui, le rythme prozac du film, allié à des acteurs plutôt sobres (dont un bon mais court William Hurt) se serait suivi tranquillement sans penser à autre chose. Mais vu les "révélations" du film, vu son annexion par le "documentaire" (et encore, version collège) et vu son absence tranquille de mise en scène ayant un peu de personnalité, on ne peut dire qu'une chose : le contrat n'est pas rempli ! Message aux réalisateurs : le cinéma est un art ! BRAQUEURS AMATEURS, le dernier Jim Carrey ou ZOO de Greenaway (ça rime !), c'est de l'art, plus ou moins bon, je vous l'accorde, mais c'est de l'art. Voir un film renoncer, une fois plus, à en faire, et surtout considérer la salle obscure comme une salle de classe, est quelque chose de profondément opportuniste, et surtout de diablement énervant. Outre que moi, spectateur lambda, je sois pris pour un analphabète, ou au mieux un élève de troisième, je trouve vraiment désobligeante cette façon de piller le travail de journalistes, de documentaristes, et de spécialistes... (qui l'ont peut-être bien cherché, mais ça, c'est une autre histoire). Et puis, ça fait un moment, plusieurs décennies quand même, qu'on fait de la fiction politico-à-thèse, ou engagée si vous préférez, et cela n'a jamais rien changé ! Enfin, de manière plus "philosophique", ce genre de films forme une très mauvaise éducation pour "le peuple", c'est-à-dire vous, lecteurs, et moi-même personnellement, dans le sens où ils entretiennent l'illusion qu'un film peut faire réfléchir à la marche géopolitique du monde. C'est faux. Surtout de manière aussi simpliste. On sait que les situations sont bien plus ambiguës (et par forcément complexes, deux mots que confondent les film-makers !) dans la vie réelle, et que, en premier lieu, de toute façon, ce type de procédé finira un jour par être utilisé par le "camps adverse". Et quand un émirat corrompu se lancera dans la critique de l'occident avec les mêmes armes audiovisuelles, on réalisera (enfin ! hé-hé !) que ce type de narration et de projet peut très bien s’apparenter à du cinéma de propagande. Ou de lobbying si vous préférez, un mot plus politiquement correct. Et quand une personne malintentionnée viendra utiliser ces mêmes armes, faudra pas venir pleurer sur l'épaule du Docteur. Et ça, c'est un problème intellectuel, un problème de structure. Que les opinions exprimées soient libérales ou autoritaires (dictatoriales) n'y change rien. Et on sait bien pourtant que le seul moyen de ne pas faire tomber un film dans un premier degré aussi bébête et sincère que celui de SYRIANA, c'est encore de mettre un peu de mise en scène et de montage, faire preuve d'un peu d'originalité, bref, utiliser son art en tant justement qu'expression artistique. Est-ce trop demander ?
Dr Devo.
PS : Exemple de film engagé : LES DIABLES de Ken Russell ! Ou le fabuleux WALKER d’Axel Cox (rien à voir avec Chuck Norris, je vous rassure) dont on avait déjà causé ici.
PS2 : Pour ceux qui veulent une critique d'un film de Chuck Norris sur ce site, si, si, c'est possible, allez voir la belle notule et le bel article du fantastique Marquis !
PS3 [Ah ? Pas X-Box alors ? NdC] : Et pour les fans hardcore du Marquis, voici une bonne nouvelle : l'abécédaire nouveau est en chemin ! Pour très bientôt !
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Le repassant 16/03/2006 09:19

Pour des raisons techniques, dans la journée.

Dr Devo 15/03/2006 14:21

Tout à fait d'accord sur cette notion de solitude que jaurais du inclure dans mon article d'ailleurs.Repassant, pourrais-tu me contacter par mail (tu trouveras l'adresse en cliquant qur la joueuse de biniou en haut à droite)? Merci!Dr devo.

Le repassant 15/03/2006 13:57

Oui, film froid, qui constitue juste le bon complément à Jarhead pour prendre la mesure de ce qu'il faut que le spectateur moyen pense du Moyen Orient pour rester dans les clous du géopolitiquement correct. A savoir : la CIA opère par là bas, maintenant tu le sais, on te le dit dans les journaux et on te le montre par des films, pour le reste, no comment, t'occupe pas de ce qui s'y passe réellement, cela n'existe pas pour toi.
Cinématographiquement, un profond ennui, alors que le matériel de départ était correct. Le film ne va pas jusqu'au bout de la seule chose intéressante du scénario, l'extrême solitude des protagonistes.