HENRY, PORTRAIT OF A SERIAL KILLER 2 par Chuck Parello (USA-1998): La vie dans le buisson aux ploucs...

Publié le par Bill Yeleuze

[Photo: "...and it feels like home." par Dr Devo.]



Baaaah, non, pas question de capituler alors que le beau temps s'installe, et de céder aux oukases des braves gens et d'aller se dorer le cancer on the beach. Matière Focale vous évite cette corvée et y substitue des plaisirs bien plus intéressants et jouissifs, comme le meurtre par exemple.


Alors, difficile de dire ce qui s'est passé dans la tête de Chuck Parello, ici réalisateur et scénariste, en se lançant dans cet improbable projet qu'est HENRY PORTAIT OF A SERIAL KILLER 2. En voilà une bien étrange idée. Pour ceux d'entre vous qui ne connaissent pas l'original, réalisé par John McNaughton, je vous conseille de lire le bel article du Marquis qui, à l'époque, nous vantait à juste titre toute l'originalité et la splendeur de ce film surprenant qui avait su si bien nous prendre à contre-pieds par son ambiance glaciale, rêche, parfois grotesque et toujours bouleversante. Ça fait beaucoup de paradoxes, autant que de raisons de voir ce très grand film. Parello a longtemps bossé pour la boîte de production de McNaughton, et le voilà sur les traces de son aîné à travers ce projet un peu stupide, raison suffisante pour qu'on jette un œil à cette bobine improbable d'autant plus que les bacs à soldes regorgent de copies de ce HENRY... 2 qu'on peut acheter neuf à 2 euros !



On retrouve donc Henry le serial killer, alors qu'il est on the road, dans un hiver bien froid et bien humide d'une petite ville des alentours de Chicago. Sans le sous, naviguant de soupes populaires en centres d'hébergement d'urgence, Henry finit par échouer devant une entreprise qui installe des toilettes mobiles en plastiques (le genre qu'on trouve dans les concerts ou les grandes manifestations publiques), entreprise qui cherche justement un ouvrier. Henry obtient le job, absolument non qualifié, et passe son temps à charger et décharger des toilettes, voire à les siphonner et les nettoyer. Il rencontre là Kai, un ouvrier non qualifié aussi qui lui propose un toit et le couvert. Henry cohabite donc avec son nouveau collègue, sa jolie femme, et la sœur de celle-ci, plus jeune encore, dessinatrice complexée et marginale. Henry ne tarde pas à découvrir que Kai, bourru mais relativement généreux, ne fait pas que récurer les WC publiques. Pour arrondir les fins de mois, il met le feu à des bâtiments et des usines dont les propriétaires veulent arnaquer leur assureur. Très vite, il propose à Henry de l'accompagner dans ces escapades pyromanes, tellement mieux payées que les jobs ouvriers...



Il faudrait faire un jour la liste des films dont la possibilités d'une suite serait ridiculement absurde. Il paraît qu'un DONNIE DARKO 2 est dans les tuyaux, d'ailleurs, soit dit en passant. JULES ET JIM 2, INDIA SONG 3, par exemple. On sent venir ici le coup cupide de l'exploit' sans complexe, visant à nous refourguer un sous-produit alors que la production n'a fait qu'acheter la "licence" de départ, histoire de vendre du dvd à tout va et pour pas cher. (Cela dit, rappelez-vous de l'article que nous avions consacrés à PSYCHOSE et à ses belles suites !) Le film original de McNaughton est un véritable chef-d'œuvre, et malgré son sujet, le film est effarant tant il arrive, avec un sujet aussi essoré que celui des séminoles-qui-leurrent, à nous plonger dans un univers mental d'une rare émotion et d'un dépaysement total. Alors, vous pensez bien, l'idée d'en faire une suite cheap pour le direct-to-video, n'est pas une perspective très ragoûtante.


Parello, malgré tout, trompe gentiment son monde. Michael Rooker, sublimissime dans le film original est ici remplacé par un acteur de télé, Neil Giuntoli qui, du reste, lui ressemble assez vaguement pour faire une jolie jaquette qui trompera l'acheteur pressé qui, le confondant avec le dit Rooker donc, encore frissonnant du très grand travail de l'acteur achètera cette suite les yeux fermés. Comme Rick Komenich qui joue Kai, Giuntoli propose un jeu borné mais franc du collier qui permet de jouer sur des nuances relativement antinomiques que permet le sujet. Carri Levinson qui joue la sœur freak, elle, y va encore plus à fond, de manière presque caricaturale en assurant au final, et c'est un paradoxe réussi, à donner pas mal d'ampleur à son personnage hautement improbable.


Plus qu'une suite, ce HENRY 2 est une variation presque totale sur les thèmes du premier épisode. Les créatures souffrent, on initie au meurtre, et on détruit au hasard ou presque. La grande différence de ce canevas semblable, et elle est de taille pourrait-on dire, est que l'initié loin de dépasser son Pygmalion pathétique, a bien du mal à encaisser le processus, même s'il se donne à la tache. De son côté Parello tient à placer son film dans une ambiance non pas de grande ville sale, mais plutôt dans le contexte des faubourgs des villes moyennes ouvrières, ici joliment décrites comme des sortes de mouroirs froids où aucun espoir n'est permis sinon de toucher son chèque (si on a la chance de travailler à un emploi sinistre) pour pouvoir acheter de la bière bas de gamme et des cigarettes. L'effet de microcosme marche bien, les personnages étant dressés de manière assez rapide et sans beaucoup de chichis pour les rendre relativement attachants. Parello place là-dessus une musique très années 80 de série B (synthés symphoniques, et un joli thème bien interrompu par une guitare électrique). Et c'est là le charme du film, en plus de ces personnages. C'est effectivement un budget et un mode de production de série B, et à bien des égards, la narration suit aussi cette démarche. Mais dans le même mouvement, Parello s'attache à ne pas transformer son film en simple film d'exploitation. L'ambiance est sèche, les décors simples. On ne cherche pas à faire passer les vessies pour des lanternes ou à singer le thriller séduisant. Le tout reste banal et glauque, mais donc dans un cadre moins underground et moins brut de décoffrage que le film de McNaughton. C'est donc plus balisé, et c'est une des raisons pour laquelle le casting fonctionne plutôt bien. En éloignant un peu la série B, Parello garde la froideur de son sujet, évite de faire son petit malin, et livre un récit assez ouvert. Les ellipses sont assez nombreuses et les meurtres souvent cachés ou camouflés, ou alors, mais plus rarement, frontaux quand les personnages sont en situation de grands malaises. (Regardez un peu le making-off où on voit des plans dans le meurtre du couple qui ont été tournés mais pas montés ; le choix de Parello avec le plus gore des effets du film est vraiment intéressant puisqu'il s'agit d'introduire une part de grotesque plutôt que d'insister sur la violence elle-même. Le  plan sur la tête du mari, entre voyeurisme artistique et ridicule est bien mis en exergue.) Le scénario suit tranquillement ce genre de pistes en confrontant les idées de réalité et de figuration, qui, et c'est troublant, n'expliquent en rien le passage à l'acte. Henry, ici décrit d'abord de manière pathétique, est progressivement décrit comme de plus en plus lointain et froid. Pas grand-chose n'est expliqué. La fraternité  a un goût des plus rêches. On détruit les existences anonymes, et se faisant, soi. La haine est une survie.  On euthanasie l'autre sans rien lui demander pour éviter de se suicider soi-même. Très vite, le thème de l'identité est amené sur le tapis, balayé ensuite par les questions de la violence sociale et celle des rapports de force.


Si le scénario manque un peu d'huile, ou mélange un peu les thèmes quelquefois de manière moins adroite, la mise en scène, sobre, est plutôt soignée. Le montage est sans chichi, mais en contrepartie, les décors sont bien exploités. On  a e droit à une photo plutôt travaillée avec quelques points plus originaux, et le cadre et les mouvements de caméras, sobres également mais présents, sont assez délicats et soignés. Ici ou là, par endroits, on observe même un joli plan ou deux.


Si on est trèèèèèès loin de l'impact émotionnel du premier opus et de la souffrance insupportable et exacerbée que mettait en scène McNauhgton de manière si pathétique et bouleversante, HENRY... 2 reste un petit film assez atypique dans son genre, sans avoir vraiment l'air d'y toucher, et même s'il développe une ou deux idées plus originales, il reste une version light, modeste du sujet original, loin d'égaler la violence métaphysique et cosmique de l'original, mais fait avec suffisamment de tact ici pour toucher. Le film de Parello paraît donc soigné et est très loin de faire le trottoir comme le sujet pouvait le laisser supposer.



Bill Yeleuze.





Publié dans Corpus Analogia

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