COMMENT J'AI SAUVÉ LE CINÉMA : Projet de Sauvegarde du Patrimoine Cinématographique Mondial pour trois francs six sous

Publié le par Dr Devo

(Photo : "Il est venu le temps de détruire les cathédrales" par Dr Devo)

 

Chers Focaliens,
 
Quel plaisir de vous retrouver après une si longue absence (6 jours !). Ne croyez pas que je boude, ou que ce site vit ses dernières heures, usé jusqu'à la corde, et que nous aurions, le Marquis, moi-même et nos autres collaborateurs, jeté l'éponge, vidés de notre suc par ce sacerdoce cinéphilique rien que pour vous (car c'est un sacerdoce). Non, rien de tout cela. La semaine a été chargée, sur le plan professionnel, tout d'abord. Puis, Matière Focale est sur le point de vivre une extraordinaire aventure, dont je vous parlerai dans 15 jours, le premier avril. Et je vous promets que ça va décoiffer. Mais pour préparer cet "événement", il a fallu y consacrer beaucoup de temps, ce qui m'a tenu éloigné de vous... Tu la sens, l'émotion qui monte ?
 
Et je ne fus pas seulement éloigné de vous. J'avais fait une allusion la semaine dernière sur le fait que j'allais voir, cette présente semaine, quelques petits bijoux filmiques en salles ! Malheureusement, pour les mêmes raisons que je viens d'expliquer, je n'ai pas pu, là non plus, jouer la fouine et vous dégotter les petites perles qui étaient programmées... Je m'explique. Je devais aller cette semaine au Festival du Film de Valenciennes, et je dois le confesser, non pas pour voir la compétition officielle, mais pour aller jeter un œil sur la toujours intéressante "rétrospective" qui, cette année, était consacrée au cinéma de genre italien des années 60-80, c'est-à-dire les westerns bis et le "giallo" principalement. Fichtre ! Quelle bonne idée ! Et quel exploit que d'avoir réussi à trouver la copie de certains films ! Je ne sais pas comment les programmateurs du festival ont fait, mais on peut leur tirer notre chapeau ! Bravo !
 
Je n'ai malheureusement pas pu, pour les raisons susmentionnées, aller voir ces films jeudi, jour où la programmation était la plus dense. Mais ce vendredi soir, j'étais enfin libre, et allais affronter la fleur au fusil et sourire aux lèvres un alléchant double programme !
Bon, la soirée ne fut pas aussi délicieuse que prévu, mais avant toute chose, il ne faut pas voir dans les critiques qui vont pleuvoir comme des obus de 35 ci-dessous une critique féroce du festival qui, répétons-le, a vraiment bien bossé pour construire cette rétrospective formidable. Premier film de la soirée : LA BAIE SANGLANTE de Mario Bava. Mes informateurs en cabine de projection m'avaient prévenu qu'il s'agissait d'une copie VO ! Yummy ! Si Mario Bava, dont nous parlons régulièrement sur ce site (ici par exemple), a eu la chance d'être largement édité en DVD, il y a un hic avec LA BAIE SANGLANTE, qui n'a jamais été édité en VO ! C'est le seul, du reste. Ayant vu la chose il y a une dizaine d'année sur une VHS pourrite (si je veux) de vidéoclub, et pas vraiment dans le format, vous comprendrez ma joie en achetant mon ticket.
 
Avant le film, présentation des invités, et vous allez voir, c'est impressionnant : Tonino Valeri, Enzo G. Castellari, Luigi Cozzi, Alberto De Martino, Sergio Martino, Claudio Simonetti, et Lamberto Bava (fils de !). Rien que ça. Il n'y avait que quatre absents : Lucio Fulci, pour cause de mort prématurée quelques années avant hier soir ; Ruggero Deodato, et c'est bien dommage car j'avais plein de questions à lui poser sur son fabuleux WASHING MACHINE ; Michele Soavi ; et Dario Argento ! C'était un beau plateau, ceci dit. Le présentateur a choisi une drôle d'option devant la salle modestement remplie (une quarantaine de personnes). Il leur a posé deux questions auxquelles ils ont tous répondu à tour de rôle, à savoir "Parmi tous les genres que vous avez abordés, lequel préférez-vous ?", suivi de "Quand vous voyez Tarantino ou Scorsese se réclamer de vos films, ça vous fait quel effet ?". Voilà. Ça répond. Et puis, projection de LA BAIE SANGLANTE !
Comme on disait quand j'étais petit, là j'ai fait un peu trois fois le tour de mon caleçon sans toucher l'élastique. Nous avons eu, certes, le plaisir de voir cette brochette de réalisateurs / collaborateurs très copieuse, et ça, c'est assez incroyable (surtout que la plupart sont des papys avec des looks variés mais impressionnants ! On a l'impression de croiser les Douze Salopards 45 ans après, et je vous assure que c'est un spectacle assez fascinant !). Ceci posé, nous avions quand même la chance d'avoir Lamberto Bava dans la salle ! Et au final, on ne lui a pas demandé de présenter le film de son père. Quelle erreur ! Avoir voulu nous faire profiter de l'incroyable plateau d'invités était très généreux de la part du festival, mais dieu qu'il aurait été intéressant de faire parler Lamberto Bava ! Un peu déçu, l'animal était, en s'apercevant que le calcul n'était pas intégral.
Malheureusement, il n'y a plus en France de copie 35mm de LA BAIE SANGLANTE. [La conservation des copies en France est un scandale, et je ne vois pas pourquoi les institutions, comme le CNC par exemple, dépensent, et pourquoi pas, des fortunes pour restaurer des films anciens, si en même temps on ne fait rien pour lutter contre la disparition de copies. Tout un pan du cinéma récent est en train de disparaître, sans qu'il n'y ait de trace ni en DVD ni en 35mm. Et vous seriez surpris de voir quels sont les titres qui disparaissent ! Par exemple, des films très populaires comme LA MOUCHE de Cronenberg ou LE LOUP-GAROU DE LONDRES de John Landis, films qui, à l'époque, furent distribués largement, ont été sauvés de justesse par la Cinémathèque Française. Il ne reste en France qu'une copie des deux films, et dans les deux cas, c'est une VF ! La copie de LA MOUCHE, qui a juste 20 ans (ce qui n'est pas énorme), est dans un état limite qui plus est ! Mieux encore, il y a quelques années, j'essayais de monter une mini-rétrospective dans un petit cinéma art et essai de Province bien sympathique, pour la fête du cinéma (histoire de passer des choses sublimes à cette occasion, et surtout des choses rares ou oubliées de la distribution). Le Marquis, Bernard RAPP et Mr Plonévez (mes fidèles collaborateurs) et moi-même avions choisi de beaux films. Parmi eux, un Ken Russell parmi les plus connus : LES JOURS ET LES NUITS DE CHINA BLUE, avec Kathleen Turner et Anthony Perkins. Film produit et distribué par la Warner en 1984, et qui à l'époque n'est pas du tout sorti dans l'anonymat, et a même été très bien distribué. La presse en avait beaucoup parlé, etc.
Nous appelons le CNC pour voir qui avait les droits du film de Russell de nos jours. Ils regardent dans la base de données des visas d'exploitation. Pas de trace. Dernier distributeur connu (à l'époque) : Warner, bien sûr. Très bien, nous appelons Warner. La réponse fut assez cocasse. On n'a plus les droits. Bien, à qui vous avez vendu les droits de distribution ? Je ne sais pas. Avez-vous encore une copie dans votre stock ? C'est possible, mais je ne peux pas vous le dire, on ne sait pas trop ! Voilà comment ça se passe, chers Focaliens. Et voilà comment des films disparaissent. Notez bien que nous parlons, dans cet exemple, d'un réalisateur très connu comme Ken Russell. Imaginez ce que c'est pour trouver un film de Werner Schroeter ! Et imaginez ce que c'est pour un de ces chouettes films art et essai ou commerciaux très bien fichus, qui font une petite sortie en France, qui vous font pleurer de joie, et qui après disparaissent à tout jamais.
Nous avions aussi cherché une copie de BREAKFAST CLUB de John Hugues, un des films les plus populaires au monde. Tous les adolescents anglo-saxons ont vu ce film dix fois ! Là encore, la cinémathèque n'a pu sauver qu'une copie, et c'est de la VF. Tu la sens, la tristesse qui monte ?...
 
Si un généreux mécène passe par là, sachez que j'ai dans mes cartons un moyen de sauver tout ce patrimoine culturel mondial ! Et pour pas très cher, d'ailleurs. J'ai besoin de trois ou quatre personnes (au hasard, moi, Le Marquis et RAPP), plus deux manutentionnaires cinéphiles, plus une (ou un) secrétaire, plus un grand hangar quelque part en Province (pour que ça coûte moins cher) avec un bon système de climatisation et un bon système anti-incendie... Et c'est tout, le reste, c'est mon génie personnel qui vous le fournit. Grâce à ce système, que je garderai secret car c'est tellement bête que personne n'y a pensé, je peux : sauver énormément de films superbes, donc réduire des coûts de recherche de copies et de travail de restauration lorsque l'heure de la restauration, justement, sera venue ; sauver des films qui ne seront jamais restaurés, et qui pourtant sont géniaux, en faire profiter tous les petits cinémas qui ne peuvent jamais se payer des copies de cinémathèque qui coûtent les yeux de la tête à louer ; générer un système qui permette que la "Cinémathèque Matière Focale" ne perde pas d'argent, mais soit, en plus, largement rentable. Bref, j'ai dans mes cartons un système complet de sauvegarde du patrimoine mondial, qui coûte très peu cher (contrairement à toutes les institutions de cinéma), qui rapporte assez d'argent pour rendre le système viable, et qui, cerise sur le gâteau, permet de rendre ces films largement diffusables à un large public, à un faible coût là aussi. Enfin, le système permet d'économiser de l'argent sur les restaurations de films à venir, et permet de disposer d'un fond mondial de copies en bon état, pour des restaurations qui peuvent avoir lieu dans le monde entier ! Je sauve le cinéma mondial, je ne coûte pas grand chose, et je deviens la plus grosse cinémathèque du monde. Et surtout, surtout, j'empêche que des milliers de livres brûlent !
Imaginez le scandale si on perdait la trace de milliers de livres par an, sans jamais avoir d'espoir d'en retrouver ne serait-ce qu'une copie... Tout le monde hurlerait, bien sûr. Et bien, c'est ce qui est en train de se passer avec le cinéma, et personne n'agit.
Monsieur le Mécène ou Mr le Politique, donnez moi trois salaires, prêtez moi un local, et pour une somme modique égale à un millième du budget yoghourt des cuisines de l'Assemblée Nationale, et j'imprime votre nom dans l'histoire, et je fais de vous le plus grand Sauveur d'Art Galactique de Tous les Temps.
 
Bon, j'arrête là, et je garde le système (très bête, mais très malin) dans ma petite tête. Mais je ne comprendrai jamais, sur les milliers de personnes qui vivent en travaillant dans le cinéma en France, comment se fait-il que personne ne soit jamais parvenu à établir un système similaire au mien ! C'est du Monty Python, c'est inconcevable ! Et je peux même dire que les distributeurs de films nous remercieraient à genoux, car l'opération leur ferait gagner beaucoup d'argent !
 
Ceci dit, on ne fait pas le bonheur des gens malgré eux. Maintenant, vous savez que dans un coin reculé de France, le Dr Devo a un moyen génial de conserver le patrimoine cinématographique mondial, pour le prix d'un régime de bananes. À bon entendeur, salut ! Comprend qui peut et qui veut !
 
[Il y aurait un superbe documentaire à faire sur ce projet et sur moi. En toute modestie ! Un peu dans la veine du premier et excellent Michael Moore (qui n'a jamais fait mieux), ROGER ET MOI.
On me suivrait en train de proposer ce projet aux décideurs et grands acteurs du monde du cinéma et autres responsables de la vie culturelle française (le patron du CNC, le ministre de la culture, les distributeurs, les réalisateurs, les producteurs et tout ce que le monde du cinéma compte d'institutionnel). Ça serait passionnant !
J'ajoute également que ce projet ne se substituerait pas le moins du monde à la Cinémathèque telle qu'elle existe, mais au contraire, complèterait son travail et développerait des synergies étonnantes. Je dirais même plus, que mon projet n’est possible qu'avec une Cinémathèque efficace]
 
Revenons-en à LA BAIE SANGLANTE. Il n'y a donc plus de copie 35 mm du film. On nous a donc projeté le DVD, idée généreuse, mais qui se transforma pour le coup en rendez-vous manqué. Je pensais a priori que j'allais vous pondre un article sympa sur ce film passionnant, mais non. Le DVD, comme je l'ai dit, n'existe en France qu'en VF. Et le visionnage de la chose, malgré la bonne volonté du festival de Valenciennes, s'est transformé en coïtus interruptus. Je m'explique. LA BAIE SANGLANTE est un film très incongru, comme souvent chez Mario Bava, et c'est tant mieux, donc la narration est exceptionnellement bizarre. De ce fait, le film se construit sur deux vecteurs : la photographie sublime de Mario Bava lui-même, et le son. Ce qui en fait un film complètement ébouriffant et iconoclaste. L'histoire n'avance pas à cause du metteur en scène ou du scénario, mais à cause de la photo et du son ! Etonnant, non ?
Or donc, nous avons vu le film en VF, et elle est désastreuse. Déjà, le doublage a été fait à la truelle nucléaire, avec la finesse et la virtuosité d'un B-52 chargé jusqu'aux dents des explosifs les plus grossiers. Ce n'est pas bien traduit (des phrases entières défient la compréhension, même pour un français de souche), c'est horriblement mal joué, et comme souvent, ça a sûrement dû se faire en cinq sets, et par dessus la jambe. Mes années de visionnages de VHS à boîtiers thermoformés m'auraient permis de passer outre. Mais ce n'est malheureusement pas tout. Le plus gênant dans cette VF, c'est la gestion du son en général. On entend clairement le changement des sons d'ambiance entre la VO et la VF. Et le film de Bava est truffé de sons, et encore une fois, ce sont eux qui font avancer le film. Malheureusement, les trois quarts des sons d'ambiance sont également issus du doublage, et quand le paysage sonore est en VF, on n'entend plus rien, excepté des bruits de pas quand les personnages se déplacent, et leurs voix ridicules quand ils parlent, le tout baignant dans un silence de mort. Quand on passe sur des plans sonorisés en VO (parce que sans dialogue), la bande-son est truffée de belles choses et mixée de main de maître). Le son étant le principal vecteur signifiant, le visionnage du film devient impossible, et d'autant plus que sans ce son, le métrage n'est qu'une chose loufoque et sans queue ni tête.
L'étalonnage du DVD n'est pas formidable non plus, et avale toutes les nuances, mais avec un peu d'expérience, on peut imaginer, ce qui n'est pas désagréable, ce qu'était la photographie d'origine. C’est un exercice intello-sensoriel très rigolo, mais c’est pour ces raisons que je peux dire que mon rendez-vous avec LA BAIE SANGLANTE a été un rendez-vous manqué. Je crois donc que je vais finir par acheter une édition étrangère en DVD, et là, enfin, je pourrai apprécier ce film à sa juste valeur (ou plutôt, voir le vrai film !), et vous faire un article digne de ce nom, article qui, si je l'écrivais maintenant, à l'aune de ce que j'ai vu hier soir, serait un article sur un autre film ! Je prends donc rendez-vous avec vous dans les prochains mois pour reparler de ce superbe métrage.
 
Et puis, après LA BAIE SANGLANTE, on a vu un film totalement splendouillet... Mais ça, je vous en parlerai demain !
 
Passionnément Vôtre,
 
Dr Devo.

Publié dans Ethicus Universalis

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Commenter cet article

Dr Devo 25/03/2006 08:44

C'est quasiment le transpalette!Quant à la faim dans le monde, je laisse ça à Elton John et Bernard Minet!Dr devo.

jp 25/03/2006 01:55

ma question est la suivante:
Dr Devo a-t-il inventé le transpalette?

deuxième question:
Est-ce que l'invention du Dr Devo pourra contribuer à réduire la faim dans le monde?

jp

Le repassant 22/03/2006 16:14

C'est du dépot légal. Bien évidemment les natures différentes des objets film et livre font qu'il n'a absolument pas le même sens dans un cas et dans l'autre. A fortiori, un cinéma ne peut absolument pas louer une copie déposée à la BN ou au CNC. D'ailleurs, pourquoi mettre une copie, et pas "l'internégatif" qui a servi à tirer les copies (je crois bien que c'est comme cela que cela s'appelle), puisqu'en l'état les copies déposées, sauf à accepter une certaine perte, ne peuvent pas servir à l'impression de copie destinées à l'exploitation en salle.
Je disais précédemment (un peu à la louche) que c'était après les années 80 que le processus c'était accéléré, et c'est vrai que lorsque l'on regarde le tableau bilan du dépot légal, si il est décidé dans les années 70, c'est bien en 1990 que les statistiques décollent. Sans doute pour deux raisons : apparition de la restauration numérique avec ses avantages et surtout ses inconvénients, c'est à dire que peu à peu certains comprennent que cela ne sera pas une panacée non plus, et qu'il est préférable d'assurer plus et mieux au niveau du stockage physique, et puis il y a eu de mémoire, un certain nombre de redécouverte de bobines (en nitrate, si je ne m'abuse) en sale état à cette époque, et il fallait un peu se manier pour ne pas recommencer avec ce qui sortait à l'époque. 
1980, c'est aussi le vrai démarrage du VHS, et on peut imaginer que les distributeurs ont sans doute eu du mal à retrouver des copies de films à leur propre catalogue, et qu'ils ont un peu poussé pour que cela soit mieux fait. Parce qu'avant, je suis à peu près sur que tout le monde s'en fichait de revoir en salle un film banal sorti 10 ans plus tôt. C'est la cassette vidéo qui a nécessité toutes ces ressorties.

Dr Devo 22/03/2006 10:27

En relisant le premier texte je me pose deux questions:1) un cinema pourrait il louer une copie deposer dans les BN? Comment se passe l'exploitation en salle de ces copies?2) depuis quand le texte est appliqué sérieusement?Dr Devo.

Le repassant 22/03/2006 09:51

C'est là, plus précisément, que cela se passe :
http://www.cnc.fr/d_stat/depotlegal/2003/constit.pdf
Bien que les informations ne soient pas très claires quant à l'origine des films (uniquement français, ou toutes origines de production), il faudrait recouper ce tableau avec celui des sorties nationales pour chaque année, et on pourrait avoir une idées du nombre de films perdus (ou qui dorment chez les distributeurs, on ne sait où...), année par année.