SURVEILLANCE de Jennifer Lynch (Canada-USA, 2008): le cinéma qui fait des bisous!

Publié le par Dr Devo

[Photo: "Supporting characters waiting in the script lobby" par Dr Devo.]










Chers Focaliens,

 

Même si je n'avais pas vu BOXING HELENA, le premier film de Jennifer Lynch, j'en avais entendu parler largement par l'étrange témoignage  de notre ami le Marquis qui décrivait la chose comme étrange et croquignolette. Et même moyennement abouti. N'ayant pas eu l'occasion de le voir, je n'en fus pas moins attiré, me disant que cette chose-là sentait largement le faisan, et donc était un peu pour les pervers comme moi. Quoi qu'il en soit, SURVEILLANCE et son joli casting (Julia Ormond, Bill Pullman et Michael Ironside) relève un peu le niveau d'un été, pour ne pas dire un trimestre bien tristoune et très peu sexy. Approchons-nous.

 

Les USA, de nos jours, dans les alentours de Ploucville. La région a beau être désertique, il n'empêche qu'il s'en passe, là, des choses. Bill Pullman et Julia Ormond, agents du Hefbihaye débarquent au milieu de ce trou afin d'élucider une bien étrange affaire dont nous ne savons presque rien, d'une part, et qui est bien confuse d'autre part. En tout cas, ça a été très sanglant. Voilà nos donc nos deux héros qui arrivent dans le petit commissariat local dirigé par Michael Ironside. Il va falloir interroger les survivants, à savoir une petite fille de 8 ans, un policier local (et donc sous les ordres de Ironside) qui a perdu dans l'histoire un de ses collègues, et une jeune femme junkie. Pullman décide d'interroger, curieusement, ces trois témoins simultanément. Les flics locaux questionneront le policier et la junkie tandis que Julia Ormond écoutera la petite fille. Pullman de son côté va épier simultanément ces témoignages via un système de surveillance vidéo ! Et très vite, on comprend mieux ce qui s'est passé... Mais tout cela est aussi terriblement confus, car nos témoins ont tendance à ne pas dire exactement la vérité...

 

 

Alors oui, même si Jennifer Lynch ne se bat absolument pas dans la même catégorie que son illustre géniteur (je passe d'ailleurs sur le plan qui nous montre le commissariat et qui singe un peu le célèbre paternel de manière peu élégante), on est plutôt surpris dans le bon sens du terme par l'entame du film. D'abord parce que les acteurs et les événements "mettent la pression" dans le sens où ils surchargent de sensations et d'informations contradictoires des scènes d'ouverture somme toute assez banales théoriquement. Il y a du décalage, des malentendus de langage et des comportements typés (les deux flics quasiment abrutis). Par là-dessus, si j'ose dire, le dispositif installé par le personnage de Bill Pullman est complètement loufoque mais promet de belles choses. Première excentricité, les interrogatoires simultanés qui annoncent une narration à trois point de vue, un peu  à la RASHOMON. Ensuite, le mode de narration qui n'est pas révolutionnaire pour autant, est quand même plutôt ludique. Les témoins de cet horrible fait divers mentent comme des arracheurs de dents. Jennifer Lynch en profite et utilise l'alternance du montage entre les deux niveaux de narrations (voire trois : les témoignages a posteriori dans le commissariat, les images de flash-backs contredites par les commentaires des témoins sur ces images) et ce, avec une certaine nervosité. De son côté, le scénario ira crescendo dans l'absurde et l'enchevêtrement d'événements progressivement de plus en plus absurdes. Ça fonctionne tranquilou.

 

Pour résumer, on peut dire que le premier quart d'heure est tout à fait excellent, bien soutenu par les acteurs et l'écriture qui jouent la référence "hors-champ" pour ainsi dire, c'est-à-dire que leurs réactions, on le sent nettement, sont motivées par des éléments sans doute essentiels, mais dont les tenants et les aboutissements nous échappent totalement. C'est toujours charmant, on prend. Le quart d'heure qui suit nous fait voyager dans le passé et dans l'événement sanglant qui nous occupe. Lynch monte la narration plutôt nerveusement. C'est moins tenu pourtant que l'introduction et les toutes premières 15 minutes où le cadre et le montage sont plutôt précis, mais bon ça fonctionne.

 

 

Un premier indice vient cependant nous mettre la puce à l'oreille. Lors du deuxième flash-back et du  premier changement de point de vue, bizarrement la photographie change. Pourquoi ? Sans doute pour bien souligner que "ce n'est pas le même personnage qui parle". Mouais. C'est un peu court et ça augure de maladresses à suivre. Je m'explique. Lynch base son film et fait des efforts pour mélanger les cartes et nous préparer dans un jeu de bonneteau narratif qu'on est en droit d'imaginer bizarre et surtout contradictoire, et qui devrait troubler une narration que d'autres auraient voulue plus linéaire et plus claire. Ce qui met l'eau largement à la bouche, c'est qu'on sent que le film va tout mélanger, semer le trouble, nous empêcher de comprendre la situation de manière univoque et favoriser sensations et faits subjectifs. Le jeu narratif devait faire le reste puisqu'il y a trois niveaux de lectures : ce qui s'est vraiment passé, ce que racontent les témoins (et qui n'est pas forcément la vérité), les contradictions entre ces témoignages, la relecture d'événements communs à plusieurs témoins mais racontés subjectivement avec des sensations et des raisonnements différents, et aussi ce qu'il se passe d'un point de vue policier et humain dans le commissariat, et ce n'est pas forcément là d'ailleurs que les choses devraient être les moins bordéliques. Bref, il y avait là de quoi construire une joyeuse confusion, bien trouble, et de quoi déjouer les films de la narration classique. Le montage aurait pu largement semer le troub(jele ou déplacer les points significatifs sur des détails a priori peu importants, etc.... Mais, ce premier changement photographique fait peur : Lynch met en place, assez adroitement en plus, un joli et compliqué système narratif, et riche en suspens qui plus est, dans l'espoir délicieux (pour nous spectateurs) de nous plonger dans un certain chaos où on pourrait se perdre avec délice, et dans le même temps, là où elle semble prôner ce chaos, elle recadre les choses par ce changement de photo (pas très beau en plus, tout en couleurs hyper saturées), comme pour mettre de l'ordre et bien baliser la lecture. Le paradoxe est tout de même très étrange, n'est-ce pas ?

 

 

Hélas, trois fois hélas, même si le changement de photo n'est pas grand-chose en soi, la suite nous donne plus que raison, et la déception est tr ès vite à la hauteur du premier quart d'heure très réussi et du quart d'heure suivant plutôt sympathique. De manière très surprenante, Lynch ne fera quasiment rien de son dispositif ! Eeeeeeeeet ouiiiiii ! Très vite, le jeu sur l'opposition entre les images du passé et les commentaires qui y sont apposés est abandonné. Et chose beaucoup plus grave, très rapidement et de plus en plus à mesure que le film avance, les témoignages cessent complètement de se contredire et au lieu de servir le film, ils servent Lynch et le scénario. Adieu la piste RASHOMON. Adieu la contradiction. Le patchwork de narrations et de témoignages se découd à une vitesse hallucinante pour ne devenir presque rien, enfin tellement moins que ce qui était annoncé. Car finalement, que se passe-t-il quand on revient sur les faits ? Pas grand chose. On nous promettait une lecture trouble et difficile à découdre, et les trois témoignages, et c'est hallucinant de recul, n'en deviennent qu'un ; tout le monde mentait, ce qu'on racontait au FBI était cousu de mensonge et contredisait le flash-back lui-même, et les points de vue de chaque protagoniste, semblait-il, allaient se contredire ou tout du moins mettre en lumière des paradoxes et des zones d'ombres abyssales. Mais trèèèès vite, au bout de 40 minutes de film ou un peu plus, les trois témoignages ne consistent plus qu'en un changement de voix-off et les trois témoignages se confondent en un seul. Que reste-t-il alors à nous mettre sous la dent ? Que devient la mise en scène ou tout du moins la narration ? Un jeu simplet, à peine trouble et jamais contradictoire où la vérité n'offre justement aucun paradoxe et où elle est désespérément univoque. Il ne reste plus à Jennifer Lynch qu'à nous dévoiler le contrechamp des événements, c'est-à-dire à révéler les deux ou trois éléments simplissimes qui nous ont été tout bêtement cachés en début de partie. On attendait un état des lieux foufou et impressionniste et on se retrouve dans un bête film de scénario, utilisant les plus classiques ressorts du thriller tordu. Quelle déception : SURVEILLANCE  n'est qu'un scénario de petit malin de plus. La complexité disparaît bien vite, et le dispositif ludique abandonné au profit d'un film narrativement attendu et clair comme de l'eau de roche.

  

 

Côté mise en scène, comme par hasard, si j'ose dire, les choses s'appauvrissent vite aussi. Les jolis cadres, le montage plutôt marrant des dialogues et même gobalement bien rythmé du fameux premier quart d'heure avec lequel je vous bassine depuis le début devient plus lâche, plus imprécis, et plus poseur.  Parallèlement, les personnages changent aussi, ce n'est pas illogique, et s'appauvrissent. Puisque Lynch se repose sur son scénario, il est normal que tout cela soit globalement moins vivant, même en ce qui concerne le jeu. Malgré les twists (comme par hasard !), toute cette population devient moins surprenante et affiche des visages très très lisibles, de moins en moins ambigus au fur et à mesure de l'avancée du film. On peut même dire que les twists, jamais une belle option d'ailleurs, loin de nous surprendre, rendent au contraire les personnages nettement plus prévisibles et sans surprise. Bon, déjà ça calme comme dirait l'ami Bill Yeleuze. Lynch, elle, ne chôme pas en quelque sorte et prépare son coup : elle pousse les acteurs dans une ambiance plus loufoque en leur demandant d'en faire des caisses. Alors, le jeu hystérique, vous le savez, chères lectrices, je n'ai absolument rien contre bien au contraire, moi qui suis fan des films de Zulawski ou qui me réjouissais récemment des acteurs du dernier long-métrage de Carole Laure. Ici, c'est plus gênant. Bon, je viens de le dire, et c'est un paradoxe, les personnages sont déjà bien anémiés, mais en plus, Lynch essaie en fait de donner à son film une tonalité folle et décalée... qui ne fonctionne pas du tout ! Car, du coup, tout cela paraît prévisible d'une part, et arrive comme un cheveu sur la soupe : elle lâche les chiens dans la direction d'acteurs en leur demandant de patater de manière hénaurme au moment même où les personnages n'ont jamais aussi peu de mystère. Au moment même où ils sont les plus classiques du monde. De plus, la dose de sentiments "sulfureux" qu'aimerait nous injecter la réalisatrice devient un simple gimmick et même plus, un facteur aggravant. Est-on choqué ou excité par tant de perversité ? Absolument pas. Le film est tellement sage quand cette dernière partie s'enclenche que finalement ces poussées loufoques et "provocatrices" paraissent très naïves et présentent la cinéaste comme une adolescente toute fière de braver les interdits là où elle est en train, au contraire, de faire la chose la plus attendue et la plus classique du monde. Elle a détricoté très vite son film. Les acteurs en jouant au tractopelle dans un dispositif devenu simplissime et prévisible tendent à nous faire penser que Lynch a peut-être voulu, là, pour le coup, singer l'aspect "décalé" des films de son père. Il manque plus que Dennis Hopper et le tableau est complet, en quelque sorte, dirions-nous si nous étions méchants ! Mais, le père David, lui, ne fait pas dans le décorum, et quand il fait de la narration, si c'est obscur, ça le reste... Faire jouer les acteurs en mode loufoque et décaler n'est pas une volonté de direction artistique, c'est au contraire une résultante, la conclusion d'une construction atypique et disnarrative. Ici, Jennifer plante complètement le projet original et donne la désagréable sensation d'avoir voulu faire un coup. Si la mise en scène était restée rigoureuse on aurait eu dans SURVEILLANCE un film sans doute faisandé mais étrange. Là, on a une carte de visite branché, enfin surtout classique et l'impression de s'être coltiné un petit malin. La mousse, c'est bien, mais la bière, c'est quand même mieux. Lynch voulait faire un film original, trouble, fou et qui nous perde. SURVEILLANCE est un film sage, classique, prévisible et qui manque, paradoxalement, complètement d'ambiguïté. Un film de plus, quoi...



Décidément Vôtre,


Dr Devo. 

 

 

 

 

 

Publié dans Corpus Filmi

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Dr Orlof 14/08/2008 18:29

Ah, je suis plus indulgent que toi, cher confrère. Je trouve que sur un scénario trop bien huilé (un côté "thriller de l'été" à la Usual suspects et son retournement de situation finale spectaculaire), Jennifer Lynch parvient à brouiller les pistes, à jouer sur l'ambiguité entre le vrai et le faux de manière habile, notamment par la façon qu'elle a de dissocier l'image et le son (voir le secret de la petite fille confié à Bill Pullman, dont le sens réel ne nous sera révélé qu'à la toute fin). Ce n'est sans doute pas le chef-d'oeuvre de l'année mais j'ai trouvé ça assez intéressant....

Norman Bates 11/08/2008 13:39

Je ne partage pas votre point de vue, cher Docteur, des le processus de surveillance demarré, on entre dans une sorte de processus créatif qui prépare déja à la fin. Le systeme de surveillance ressemble étangement à un cinéaste devant son banc, qui de plus opere une selection dans les témoignages. On peut se douter alors que la fin de l'histoire sera véritablement la fin décidée par les protagonistes, qui se placent comme des créateurs. En cela il n'y a pas vraiment de twist à mon avis, en tout cas pas aussis ridicules qu'avec chien-malade. De plus j'aime particulierement la tapisserie qui sert de décor aux scènes d'interrogatoire, ca rend immédiatement toutes les scènes avec la gamine splendouillettes, on perd completement la tension dramatique qui devrait être présente. Ce qui place la gamine comme une complice, et je trouve ca très original pour le coup.