HOLOCAUST 2000, d'Alberto De Martino (Italie/UK - 1977) : La Grande Menace de la Malédiction de Damien Wechter

Publié le par Dr Devo

(Photo : une fois n'est pas coutume, une belle affiche comme ça, on n'y touche pas !)

 

Chers Focaliens,
 
Ce n'est pas tous les jours qu'on peut révolutionner le monde, comme nous l'avons fait dans l'article d'hier qui mettait le doigt sur un problème crucial de l'industrie du cinéma actuellement : pourquoi certains films vont disparaître à jamais ? Rien que ça !
Cette puissante réflexion, accompagnée de ma solution maison pour éviter l'hécatombe (car tout cela peut être évité) devrait trouver des échos dans les plus hautes sphères de l'Etat ou dans les arcanes secrètes des décideurs du monde cinématographique ! Nous verrons en tout cas si la chose intéresse quelqu'un de la profession, ou si la disparition programmée et inéluctable de dizaines ou de centaines de films par an émeut quelqu'un. Je suppose que si on disait que des centaines d'espèces animaux disparaissaient chaque année (ce qui est le cas) et que j'avais la solution pour empêcher ça, je serais nommé expert à l'ONU ! Pour défendre le bébé phoque, là, y' a du monde ! Et pour les films ?
 
Tout cela, on l'a donc dit hier, et pour une simple raison. En allant au très intéressant festival de Valenciennes, nous dûmes voir LA BAIE SANGLANTE de Mario Bava en vidéo-projection et surtout en VF, rendant la lecture du film impossible, comme je l'expliquais, et croyez moi, j'argumente, ce n'est pas une coquetterie. Par contre, la soirée n'était pas finie, et un autre film nous attendait après la vidéo-projection de LA BAIE SANGLANTE. À peine le temps d'aller aux toilettes et de fumer une petite cigarette dans l'air frais du soir, et hop ! ça démarre. HOLOCAUST 2000 d’Alberto De Martino, présent dans la salle. D'ailleurs, ce premier film n'a pas été présenté ni rien (à moins que ça ait eu lieu pendant que je fumais ma tige de huit, va savoir...).
Comme je l'avais dit, la semaine dernière a été chargée, notamment parce qu'il a fallu préparer l'immense surprise de l'équipe de Matière Focale, surprise que vous pourrez découvrir le 1er Avril prochain, et ce n'est pas une blague. Tout cela fut énergique, mais fatigant. Et avant de partir au festival de Valenciennes, j'avais la flemme ! Un coup de fil d'un de mes espions me prévient : il y a un changement de programme, et LA BAIE SANGLANTE et HOLOCAUST 2000 vont passer à la place du programme prévu, les deux en VO ! Mon sang ne fait qu'un tour : la fatigue s'en va et je pars au festival avec enthousiasme. Mon espion s'est un peu trompé, car HOLOCAUST 2000 était en VF, mais bon, il m'a assuré : "j'ai vu ça quand j'étais petit, et c'est un film sacrément angoissant et glauque, ça fait très peur."
 
Les années 70. Dans le désert, sans doute en Israël. [Le pays n'est jamais nommé directement, mais les multiples allusions sont assez claires, ce qui n'a pas beaucoup d'importance. Disons, un pays du Moyen-Orient.] C'est beau, le désert, surtout quand la pellicule a presque trente ans et qu'un léger délavement des couleurs teinte la chose dans une sorte de maronnasse que personnellement j'apprécie assez.
Dans ce désert, il y a Kirk Douglas (père de). 61 ans à l'époque, le Kirk Douglas, ce qui veut dire que le bougre, dont j'apprends sur IMDB qu'il n'est toujours pas mort, il a 90 ans ! Bravo ! Il doit manger des pommes, je pense...
On en était où ? Le désert israélien dans les années 70. Kirk Douglas, grand PDG d'une multinationale de l'Energie basée à Londres, est l'homme le plus heureux du monde, car c'est aujourd'hui qu'il va faire exploser les premières charges de TNT dans ce coin de désert rocheux israélien. C’est le début d'un chantier qui devrait faire naître une centrale nucléaire absolument révolutionnaire. Douglas a de quoi être content, car monter ce projet a été un vrai parcours du combattant. Enfin, l’essentiel, c’est ce que le projet aboutisse, grâce à la faveur d’un premier ministre israélien qui, contrairement à l’opinion publique internationale, voit cette centrale nucléaire d’un nouveau genre d’un œil plus que favorable.
Avant la cérémonie inaugurale qui va voir l’explosion des premières charges, Douglas discute avec une consultante israélienne qui a suivi tout le dossier, et qui est farouchement opposée au projet, Agostina Belli (actrice italienne ayant aussi joué en France, notamment dans un film d’Alain Robbe-Grillet qui m’était inconnu : LE JEU AVEC LE FEU). Douglas montre à la jeune femme une grotte extraordinaire à l’entrée de laquelle est inscrit le mot IESUS. Agostina reconnaît dans l’endroit la possible localisation d’un passage de l’Apocalypse où il est question d’un monstre à 7 têtes portant dix couronnes. Agostina prend une photo de Douglas dans la grotte. Après cette gentille dragouillerie, Douglas inaugure le chantier. La centrale est enfin sur rails.
Retour à Londres : les écologistes manifestent bruyamment devant la propriété immense de Douglas où celui-ci donne une fête pour célébrer le début de la construction. Champomy à volonté, robes de soirée, smokings noirs, Ferreros, la fête guindée est réussie. Douglas a une dispute avec sa femme, qui est actionnaire majoritaire dans la société, et qui pense comme les écologistes : ce nouveau type de centrale nucléaire provoquerait une catastrophe mondiale en chaîne si les systèmes de sécurité ne devaient pas fonctionner. Elle va donc mettre son veto lors du prochain conseil d’administration. Douglas est furieux. Pas le temps de fulminer cependant, car un homme mystérieux s’approche de lui et essaie de le tuer ! C’est le fils de Douglas, sa splendouillette blondeur Simon Ward, qui empêche le meurtre. Malheureusement au cours de cette lutte pour sauver son Papa, c’est la femme de Douglas (et donc la mère de Ward, suivez un peu !) qui reçoit un coup de couteau qui lui est fatal !
Quelques jours plus tard, à l’enterrement de sa femme, Douglas reçoit les condoléances d’Agostina Belli, qui lui montre la photo qu’elle a prise dans la grotte, et qui révèle après développement un étrange dessin gravé sur la paroi rocheuse de l’endroit : un monstres à 7 têtes et 10 couronnes, comme dans la prophétie de l’Ancien Testament, juste au-dessus du visage de Douglas ! Etrange, étrange… Mais Douglas n’a pas le temps de chômer. En Israël, les élections ont désigné un autre premier ministre, farouchement opposé au projet. Et quand celui-ci meurt, mystérieusement décapité par les pales d’un hélicoptère, Douglas commence à se poser des questions…
Son fils Simon Ward, brillant scientifique malgré son jeune âge, remet à son père un rapport sur la sécurité de l’usine où l’on décrit avec force de détails le fonctionnement des 7 cheminées nucléaires et de leurs dix turbines individuelles ! Toow ! MON DIEU, QU’AVEZ-VOUS FAIT ?
 
Autre temps, autre mœurs, HOLOCAUST 2000 est fortement ancré dans son époque, et cela à plus d’un titre. On l’aura compris, le film est une espèce de thriller politique sous influence fantastique, et le propos suit ouvertement les élans catastrophistes des fictions d’anticipation de l’époque, où les considérations écologiques sonnent comme des sirènes d’alarme. C’est un film d’apprentis sorciers, et la métaphore fantastique est une occasion de dénoncer le fonctionnement des lobbies industriels qui bouffent les politiques de terrain, hé-hé, un peu à la manière de SYRIANA dont nous parlions l’autre jour, mais sous une lumière métaphorique et non plus documentaire, bien sûr. Et sous le signe de la splendouilleterie la plus totale également, comme nous allons le voir.
 
Ça ne commence pas mal. La scène d’inauguration du chantier épouse la délicate forme du plus grand rentre-dedans. Atmosphère inquiétante sans qu’on puisse le justifier, grâce à l’opposition Douglas / Agostini, opposition quasiment amoureuse d’entrée de jeu et sans préambule, c’est très curieux. En moins de deux minutes, on est dans la grotte mystérieuse, et avant de faire sauter les premières charges, Douglas échange un long regard noir comme la fatalité avec la belle Agostina, sans que cela ne soit vraiment justifié. Le tout est plié en trois minutes, façon jambon de York (ça faisait longtemps). Bien, bien, se dit-on, on ne perd pas de temps, on ne justifie pas grand-chose et en cinq sets, le ton du film est donné.
À suivre un sublimissime générique sur fond de musique (assez grandiloquente, mais qui ici fonctionne à merveille) d’Ennio Morricone. On voit l’inscription murale de la grotte (IESUS) en transparence sur des images du tiers-monde, où l’on voit les plus pauvres de la planète chercher de l’eau ou grappiller de la nourriture dans la crasse la plus totale. Les deux images mélangées fonctionnent et deviennent même angoissantes et ignobles grâce à Morricone. La pierre IESUS se fend en deux, laissant passer un gros spectre lumineux brouillant encore un peu plus la superposition des deux sources d’images (une image fixe et des plans en mouvement et montés, belle opposition). C’est glaçant et c’est très beau. Bravo De Martino !
 
Kirk Douglas y va à fond, comme à son habitude, dans les scènes suivantes, jouant sur deux modes : la passion terrible d’une part, et le père ou amant généreux d’autre part. Doux et déterminé en quelque sorte. Il ne calcule pas, le Douglas, il ne se ménage pas, un peu sur le mode FURY, film qu’il fera avec Brian De Palma l’année suivante. Un jeu à l’ancienne, mais très ouvert, jouant la force et l’émotion, ce qui est sans doute un bon calcul. C’est pas du Ronsard et c’est définitivement de l’Amerloque. Qu’importe… Douglas se met sur courant alternatif, mais avec énergie. Bien.
Ceci dit, on comprend assez vite à quelle sauce le réalisateur veut nous déguster. Amour filial et amour charnel, technologie, politique, théologie et prophétie tout mélangés, collés-serrés sur fond d’avertissement écologiste et alarmiste, réveillons-nous.
 
Cette première scène dans le désert avait un côté complètement charmant et rentre-dedans, disais-je. On s’aperçoit à peine une bobine plus tard (et après une scène assez stylisée dans un asile) que, chers jeunes amis, cette intro au pas de course et au caractère trempé n’était peut-être pas aussi volontaire et réfléchie que nous pouvions le penser. Et oui, c’est le fait que le film ne débute pas par un générique et que des ambiances contradictoires (séduction, prophétie apocalyptique, technologie) soient mélangées en une seule et bizarre séquence qui nous a séduit, à juste titre d’ailleurs. Mais une fois le fabuleux générique passé, et quand l’histoire trouve son rythme de croisière, on comprend clairement que ce ne sera pas le film supra-mystérieux que l’on avait cru deviner, et que les ambiances contradictoires (pas tant que ça dans le contexte cinématographique du film de genre à l’époque, nous le verrons) vont se compartimenter de manière quasiment étanche dans des séquences différentes (séquence amour, séquence industrie, séquence satanisme, etc.) ou au contraire s’affronter à grand coup de dichotomie tractopellique (du style "je suis amoureux ce matin, c’est dingue" qui finit, dans la même scène en un "mon dieu, j’ai détruit le monde", sans transition et de manière répétée et mécanique, ce qui marche une fois mais pas dix, bien sûr). La conclusion focalienne est sans appel : la première scène du film avait du charme parce qu’elle était relativement rapide, et surtout parce qu’on n’était pas encore habitué à la gaucherie générale de la mise en scène (pas très expressive), et surtout du scénario assez hénaurme !
 
Autre temps, autre mœurs, et autre cinéma, disais-je plus haut. De ce point de vue, HOLOCAUST 2000, vraie série B, est complètement le fruit de son époque. Nous sommes en 1977. Le fantastique populaire a connu quelques grands succès. À la vision de HOLOCAUST 2000, et surtout dans le martèlement répété des annonces pré-apocalyptiques (et aussi dans le choix assez peu mystérieux de l’improbable acteur au physique hors norme qu’est sa blondouillette splendeur Simon Ward, signe que le film va dériver vers l’Ouest), on comprend que De Martino a surfé sur la mode sans se gêner. Ainsi, le titre de cet article est complètement justifié. À savoir : LA GRANDE MENACE (1978, Objection votre honneur, le Dr désigne là un film postérieur à celui de l’accusé ! Objection retenue ! ), LA MALEDICTION (1976), L’EXORCISTE (pour l’ouverture moyen orientale et le jeu des symboles, 1973), etc., l’influence la plus éhontée étant bien sûr LA MALEDICTION, et de très loin.
 
Ben oui, le fils au physique charismo-incestuo-énigmatique (SIMON WARD !!!! SIMON WARD !!!!), mi-Einstein mi-Rael, les signes annonciateurs de l’apocalypse, la photo qui révèle un élément fantastique au tirage (point de départ de LA MALEDICTION, tant qu’à faire…), les objets qui se déchaînent et tuent tout ceux qui ont entrevu la vérité (l’hélicoptère guillotineur de ministre, l’ordinateur fou, etc.) et mélange techno-religieux, tout y est !
C’est même quasiment un festival. La plupart des scènes commencent dans une ambiance chaleureuse pour se terminer dans les pires doutes apocalyptiques, c’est très amusant. Simon Ward fixe tout le monde avec ses petits yeux de fouine maléfique des enfers, ou au contraire sourit en toute séduction walkenienne (de Milwaukee quand même, province quoi !) et outrée, faisant craindre le pire. Les ordinateurs récitent la bible, la paranoïa s’installe, entrecoupée toutes les deux scènes d’une piqûre de rappel : le monstre à sept têtes, c’est l’usine à sept cheminées ! Rappels incessants entérinés pour les mal-comprenants par une scène où Douglas trébuche en entendant en son off les voix superposées du prêtre (car il y a un prêtre), d’Agostina, du rapport technique de Ward, des techniciens de laboratoires : "7 têtes, 10 couronnes ! 7 Cheminées nucléaires à 10 turbines ! 7 têtes, 10 couronnes ! 7 Cheminées nucléaires à 10 turbines ! 7 têtes, 10 couronnes ! 7 Cheminées nucléaires à 10 turbines ! 7 turbines à 10 couronnes ! 7 séquences de 10 plans ! 7 têtes, 10 couronnes ! 7 Cheminées nucléaires à 10 turbines !  6 bobines de 6 séquences de 6 plans !" Etc. Mon dieu, mon dieu… Mais… Mais… C’est… c’est le diable ! MON DIEU ! C’est le DIABLE ! C’est l’A-PO-CA-LYPSE ! Ce film est l’apocalypse ! SIMON WARD EST L’ANTÉCHRIST !!! Fuyons !!!! C’est trop tard !
 
Je me disais aussi que c’était bizarre qu'à sa naissance, Simon Ward ait eu un frère jumeau qui est mort étranglé par le cordon ombilical de Super-Damiano Ward ! Il avait un physique angélique, des yeux bleus et des cheveux blonds comme les champs de blé, mais en fait, C’ÉTAIT LE DIABLE !!!!!
 
On l’aura compris, il y a beaucoup de scoops de cet acabit dans ce film, beaucoup de non-retournements prévisibles trois cents bobines à l’avance, mais qui finissent quand même par nous surprendre (légèrement) dans le sens où l’on se dit : "C’est trop simple, il ne va pas faire ça !". Et bien sûr que si, il le fait, et appuyant à fond sur le champignon en plus.
 
Les scènes perlousées s’enchaînent avec une insistance qui frise le zèle. Et pas uniquement dans le damianisme d’ailleurs. [Damien est le héros maléfique de LA MALEDICTION.] On note entre autres les scènes de couple entre Kirk Douglas et Agostina Belli, notamment le plan où la jeune fille s’agenouille parmi les fleurs du jardin de Douglas (et d’Eden donc), pour câliner de la main un jeune bambi qui passe par là. Douglas les rejoint, et le tableau est parfait. Il fait beau, il y a des fleurs et on caresse Bambi, c’est beau. On note aussi une jolie scène d’amour aux accents hamiltoniens sur peau de bête devant cheminée, avec seau et flûtes à champagne intégrés, je roule, tu roules, un coup Monsieur penché sur Madame, roulé-boulé, Madame allongée sur Monsieur, sur fond de tronçonneuse morriconienne.
Les ordinateurs deviennent fous, tous les symboles s’inversent, antéchrist oblige, et chacun d'eux sera si distinctement retourné qu’on sait exactement où va le film, sans aucun suspense. Sa splendeur marylinesque Simon Ward devient de plus en plus inquiétant, malgré le fait que De Martino essaie de nous faire suivre une fausse piste (l’antéchrist serait le bébé à venir de Belli) gâchée avant même qu’elle n’arrive sur le tapis par le discours très bizarre, à la fin d’une scène de famille, où Douglas explique à Ward l’histoire du jumeau étranglé. "Je me demande pourquoi cette ignoble anecdote arrive dans la seule scène paisible du film", se dit le focalien aguerri, et effectivement, dans le dernier acte, il n’y a pas de suspense, on sait que le fils à naître du couple Belli / Douglas n’est pas l’antéchrist… Damiano Ward, l’ange blond au regard azur si doux, ayant déjà fait mourir son jumeau de fœtus. Est-il possible d’entendre un pétard mouillé qui n’explose pas dans la forêt déserte ? Hé-hé !
Reste quand même quelques vagues saynètes vers la fin qui relèvent très, très légèrement la sauce, mais n’allez pas vous imaginer des trucs non plus.
À savoir l’apparition d’une dialectique plus ouvertement paranoïaque, avec la mise hors-jeu professionnelle et familiale de Kirk Douglas, suivie logiquement d’une jolie scène (mouais…)  en asile sur son lit de blouses blanches et avec son coulis de camisoles de force, puis l’incroyable tactique d’avortement dont la mise en scène n’est pas loin de marcher, mais là aussi, le suspense s’évapore en quelques secondes. Reste que, dans ce passage de clinique privée, se dégage un vrai sentiment d’horreur (sur le papier). De Martino, malheureusement, se plante dans le dernier plan en faisant débarquer le prêtre par une porte non dérobée, façon Blake Edwards (évidemment ça fait désordre dans un tel film !), produisant là un bel effet comique, et probablement la chose la plus efficace dans la mise en scène. Enfin, la dernière séquence avant la conclusion (dans l’hôpital) est une vraiment bonne idée, très violente et ignoble, à peu de frais. Cela marche, au moins, et serait de nos jours impossible à faire, même métaphoriquement, dans notre société du XXIème siècle qui a fait du personnage de la "Maman du Petit Juju" le mythe et le tabou ultime en Occident. On peut tout faire, sauf toucher à ça. La société peut se vautrer dans l’apologie de la violence, de la pornographie, des stock-options, et de la carte moneo, mais pas touche à la Maman du Petit Juju. Donc là, oui, je dis oui, dans cette scène finale d’hôpital, là c’est vraiment terrifiant, et avec nos yeux des années 2000, c’est surprenant. On pouvait faire ça il y a 20 ans et plus, et ça fait du bien quand on nous le rappelle.
Bien sûr, De Martino a encore le temps de nous faire sept ou huit plans avant de partir, scène de l’Exil complètement débile qui s’achève sur une ronde des enfants du (tiers) monde, retour à la simplicité volontaire, annonçant avec une bonne quinzaine d’années à l’avance le célèbre tube de Bernard Minet : "Nous Allons Changer Tout Ça".
 
[J’ai oublié une scène de rêve assez sympathique et plus relevée que les autres, avec notamment Kirk Douglas nu devant une image projetée. Mais tout cela, comme le reste du film, est bougrement symbolique et n’atteint jamais ne serait-ce que le début d’une once de gratuité ou de mystère.
Je signale aussi les aberrantes justifications technologiques, notamment concernant la centrale dont on comprend que c’est une centrale nucléaire à hydrogène fonctionnant avec un laser super-puissant ! Caramba !]
 
La mise en scène vaguement téléfilmesque, sans plus, ne casse rien. La musique est la mayonnaise splendouillette du métrage, le liant en quelque sorte. Et c’est tout. Pas grand-chose à dire donc, si ce n’est qu’il est assez rigolo de voir ce film avec 30 ans de décalage, et de se confronter à ce scénario verrouillé de l’intérieur, qui surfe avec un opportunisme jovial mais fichtrement sérieux sur la vague catastrophico-fantastique de l’époque, où sans doute la contestation écologique n’était  pas l’évidence molle que l’on connaît aujourd’hui. Ward, sous-Robert Powell permanenté, est assez délicieux, surtout qu’il est opposé à un Kirk Douglas qui ne ménage pas ses efforts et se démène tout ce qu’il peut, alternant sans sourciller les plus alarmistes des  préoccupations satanico-prophétiques avec un rationalisme d’entrepreneur de bon aloi. Comme un interrupteur activé par une main enfantine qui s’extasie et crie « Jour ! » puis « Nuit ! », il passe de l’un à l’autre et suit le scénario improbable à la ligne, détruisant consciencieusement, car on le lui demande (c’est quand même la faute à De Martino !) toute velléité de progression. Le dévouement complètement vain de Douglas et l’impassibilité diabolique comme de l’eau de roche de Ward s’opposent en un délicieux et sous-jacent effet comique, car on s’aperçoit au final que les deux arrivent au même résultat. C’est donc Ward qui a gagné, en se ménageant au maximum, là où Douglas finit le film hors d’haleine, en suant à grosses gouttes. Les jeunes sont impitoyables, que voulez-vous…
 
Sympathiquement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Pour faire plaisir à mon estimé confrère Pierrot, on pourrait peut-être dire que ce film est une sorte de bluastro contrarié. Un sous-genre quoi : le dark-bluastro  ou heavy-bluastro ou bluastro-métal ! Notons enfin qu'on trouve souvent ce film en VHS dans toutes les bonnes trocantes !
 
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Publié dans Corpus Filmi

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kfigaro 20/03/2006 09:45

ah, tu vois que tu cites le "Le jeu avec le feu", film parmi le plus étrange et le plus amusant de Robbe Grillet (avec un Philippe Noiret totalement dépressif et un Trintignant bien zarbi) ;)